Il ne s’est rien passé à Mar-a-Lago.
Rien.
Et il a fallu, une fois encore, bien du mérite à Zelensky pour rester là, debout, à écouter Donald Trump ouvrir leur conférence de presse commune en informant le monde que les hommes qui l’accompagnaient avaient, sic, bien mangé.
Il lui a fallu bien du sang-froid, presque de la sainteté, pour, sans broncher, sans quitter la pièce, et alors qu’il savait dans sa chair et dans sa ville que les barbares avaient, la nuit précédente, noyé Kyiv sous une pluie de drones et de missiles, entendre que « le président Poutine », qu’on vient d’« avoir au téléphone », veut « la paix ».
À part ça, dire qu’on était d’accord à 90 % sur ceci, ou à 95 % sur cela, n’avait malheureusement pas de sens.
L’Histoire ne calcule pas ainsi.
Elle oscille parfois entre la tragédie et la farce, mais s’assimile rarement à de l’arithmétique.
Et c’est Raymond Devos qui, en l’espèce, a raison : « une chance sur dix, une chance sur cent, qu’importe ; tant qu’il y un risque, il y a un risque ; et, quand il y a un risque, c’est toujours une chance sur deux ».
Trump, autrement dit, peut répéter tant qu’il voudra que jamais, sans le « stupide Biden », cette guerre n’aurait éclaté.
Il peut multiplier les garanties de sécurité qui ne lui coûtent rien car il expliquera, le moment venu, que c’est à l’Europe de les assumer.
Tant que Poutine, et Poutine seul, n’aura pas stoppé son agression, décrété un cessez-le-feu et arrêté unilatéralement les combats, il ne se passera rien à Mar-a-Lago et la cause de la paix n’aura pas avancé.
Car les négociateurs américains, que je connais un peu, peuvent échafauder les plans les plus ingénieux, raffiner les régimes de souveraineté, ressusciter les antiques distinctions entre autorité « de jure » et « de facto », ce ne seront jamais que propos de table, subtilités scolastiques et casuistique de chancellerie butant, à la fin des fins, sur une réalité d’airain.
Poutine, s’il n’y est pas contraint par une force plus grande que la sienne, n’ira jamais expliquer au million de familles russes meurtries par la mort ou l’infirmité d’un fils, d’un frère, d’un père : « tout cela n’était qu’un jeu, une manière de passer le temps, un malentendu, on rentre à la maison les mains vides, sans avoir su prendre, en quatre ans, les quelques kilomètres carrés censés assurer l’occupation pleine et entière des oblasts de Kherson, Zaporijia, Louhansk et Donetsk ».
Le Poutine d’aujourd’hui, celui que nourrissent Douguine, Karaganov et ses autres mentors en apocalypse, n’a aucune raison, s’il n’y est pas brutalement contraint, d’échanger contre un « deal » son projet, maintes fois répété, martelé jusqu’à la nausée, gravé dans le marbre de discours à la fois incendiaires et glacés, de soumettre toute l’Ukraine, de briser les reins de l’Europe dans son entier et de rendre à la Russie des tsars, de Staline et du KGB la grandeur qu’elle estime avoir perdue.
Et quant à Zelensky dont le pays a été attaqué, dévasté, parfois réduit à un champ de ruines et dont les troupes sont peut-être harassées mais, au prix de sacrifices inouïs, ont tenu Tchassiv Yar et Bakhmout, tiennent toujours Koupiansk et Pokrovsk et ne sont pas prêtes à lâcher Kramatorsk, au nom de quelle logique céderait-il diplomatiquement ce qu’on n’a pas réussi à lui arracher militairement ?
On peut retourner le problème dans tous les sens, changer les médiateurs, multiplier les garanties, les pourcentages et les arrangements provisoires, il n’y aura pas de solution diplomatique en Ukraine.
Quelle issue alors ?
La même depuis quatre ans et, hélas, des centaines de milliers de morts trop tard.
Le front, à un moment ou un autre, cédera.
Peut-être, ce qu’à Dieu ne plaise, côté ukrainien avec, à la clé, un carnage, un séisme géopolitique et le reste de l’Europe dans la mire des canons russes.
Mais, plus sûrement, côté russe si le président Zelensky (par son habileté politique) et son armée (par son esprit de résistance indomptable) gagnent assez de temps pour :
1. que l’Europe débloque les 90 milliards d’aide militaire qu’elle a enfin décidé de gager sur les avoirs gelés de la Russie et ses hypothétiques réparations ;
2. que le Congrès des États-Unis qui vient de voir un nombre suffisant de représentants républicains, rejoignant les démocrates, obtenir la déclassification des papiers Epstein en trouve autant pour se lever et dire : « nous, nostalgiques de John McCain et enfants de Ronald Reagan, savons que l’héritière de l’Union soviétique reste l’ennemie des États-Unis et que l’Ukraine est leur amie » ;
3. que Trump, contraint donc par sa base non moins que par l’entêtement des faits, donne corps à la juste maxime qu’il lui est arrivé de proférer et qui s’applique aujourd’hui à un président russe qui le nargue, se rit de lui et, au fond, le menace : « la paix par la force ».
Il n’y aura pas d’autre issue. Un rapport de force clairement assumé. Une réconciliation de l’Occident autour des valeurs et intérêts qu’il a, qu’on le veuille ou non, en partage. Ou bien la prolongation indéfinie du massacre.
