De nos premières rencontres je n’ai pas le souvenir. Des photos en témoignent. Nous faisons des pâtés de sable sur la plage. Elle, plus grande que moi, les cheveux plus clairs, déjà légère. La guerre a interrompu ces premières relations. 

Après la guerre, nos parents se sont rencontrés dans la joie des amitiés retrouvées. Flo vivait avec sa mère séparée de son père. Ma mère et Clara entretenaient des relations régulières, bien que pas très fréquentes. Chaque fois, au cours de ces visites, Flo et moi nous retrouvions dans notre chambre d’enfant pour poursuivre ces longs bavardages qui étaient à l’époque le sel des relations entre adolescentes. En paroles, nous reconstruisions le monde, en tous cas notre monde. J’admirais son charme, sa légèreté, toujours, et cette élégance naturelle, physique et morale. Je me sentais pataude. 

Nos relations sont devenues étroites à l’entrée en classe de philosophie appelée aujourd’hui terminale. Pour des raisons que j’ai oubliées, elle n’avait pas de place dans un établissement scolaire. Je ne sais plus si c’est mon père ou Georges Canguilhem, alors inspecteur général de philosophie, alerté par mon père, qui est intervenu pour qu’elle soit inscrite dans ma classe au lycée Fénelon et puisse suivre les cours d’une professeure renommée, Jeanne Delhomme. Nos conversations sont devenues quotidiennes et un peu plus philosophiques. 

Tous les samedis, Flo déjeunait à Boulogne chez son père et je l’accompagnais, nous trouvions l’auteur des Voix du silence entouré de photos disposées sur le tapis autour de lui, il nous accueillait aimablement, puis parlait de son travail et de l’art. C’était fascinant et nous étions fascinées, même si nous avions le sentiment qu’il s’agissait plus d’une initiation au monde d’André Malraux que d’un échange entre lui et nous. Il ne faut pas demander aux pierres de pleurer dit un proverbe yiddisch !

Mais, retournement, au bout d’un temps que je ne saurais préciser, Flo a une attaque de tuberculose et doit aller à Combloux dans la maison où l’on envoyait alors les étudiants soigner leurs poumons au grand air des montagnes. La montagne magique… L’amitié et la passion philosophique aidant, je lui envoyais tous les deux jours un compte rendu complet de ce qu’avait été le cours de philosophie. Cela a duré plusieurs mois. J’avais plaisir à lui manifester mon amitié et je me donnais l’illusion de philosopher. Soignée, elle est revenue avant la fin de l’année et la bonne élève besogneuse que j’étais, en travaillant chaque jour avec elle, lui a permis de rattraper les autres matières et j’ai été plus fière de son succès final que du mien. Elle n’était pas scolaire, elle avait le charme… 

Les années suivantes ont été moins intimes, c’est le moment où elle a rencontré Françoise Sagan et partagé la vie de ses amis, je poursuivais mes études. Ma vie, conjugale et familiale, ensuite, était loin de la sienne. Elle fréquentait le monde parisien, les personnalités célèbres, qui m’étaient étrangères. Mais nous déjeunions toutes les deux régulièrement et, régulièrement, nous « faisions le point ». Dans les moments importants, le mariage, le divorce, la mort d’un parent, puis de l’autre, nous éprouvions la profondeur de notre lien, né de cette complète connaissance que nous avions de notre héritage familial réciproque. Nous en parlions lors de chaque rencontre. Elle m’avait demandé de participer à la petite commission qui a été à l’origine du transfert d’André Malraux au Panthéon. C’était un moment important. L’héritière a été parfaite dans ses jugements et dans ses décisions, gérant avec générosité et intelligence un héritage moral et financier compliqué. Toujours légère et élégante. 

Quand la maladie est venue, elle m’en a parlé et, une fois encore, nous avons eu cet échange sur l’essentiel. Je me rends compte aujourd’hui que nos relations ont toujours été sur l’essentiel. 

La maladie a réduit ces relations à des textos, puisqu’elle n’avait plus d’autre moyen de s’exprimer. Le dernier échange date du 14 octobre 2018. Il dit tout d’elle et de nos relations. « Domino de ma jeunesse, mon ogresse progresse, mon amitié, affection, estime persistent et toute la tendresse du monde, Ta miette en miettes, muette. Florence ». Un peu plus tard, après ma réponse : « Rien appris d’essentiel dans cette redoutable maladie sur le sens de la vie… sur le gouffre de l’âge, même si on ne se sent pas vieux, oui, ça se termine mal, inutilement ». Et, enfin, à la suite de ma nouvelle réponse, cet adieu. « Comme toujours, ce que tu dis est simple et juste ». Les mots de l’amitié, définitive. 

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