À la suite d’une terrible maladie qui la priva de la parole, Florence Malraux nous a quittés le 31 octobre. Edgar Morin a parlé d’elle comme d’un «être de très haute qualité.» Il dit juste. Elle naquit en 1933, l’année de La Condition humaine.

Avec deux parents écrasants, Clara et André Malraux, Florence fut une femme merveilleuse, douce et discrète. Plutôt que la littérature, elle choisit de vivre dans et pour le cinéma après ses débuts comme assistante de réalisation de Truffaut dans Jules et Jim. Ce fut l’année de la mort de ses deux frères, Vincent et Pierre Gauthier, les fils qu’André Malraux eut pendant la guerre avec Josette Clotis. Elle rencontra ensuite Alain Resnais avec lequel elle se maria.

Dans sa dernière décennie, elle présida la commission d’avance sur recettes du Centre national de la cinématographie (2009).

C’est à la mort de sa mère Clara, en 1982, que Florence trouva, quarante ans plus tard, une lettre que son père lui adressa en 1943. Il écrivait :

«Mon petit chat, je t’aurais écrit plus tôt si je n’en avais été empêché. Je te souhaite toutes les choses magnifiques que tu voudrais que l’on te souhaite et que je ne connais pas, mais que toi tu connais. […] Je sais que […] tu es intelligente, que tu regardes comme ton papa, et j’ai vu sur les photos que tu es une jolie petite-grande-fille. Tu n’as donc qu’à continuer à être la petite Flo pour me faire plaisir[1] .»

En 1945, après trois ans de clandestinité, Malraux lui donne rendez-vous dans un luxueux restaurant parisien et contre toute attente, Florence, âgée de douze ans, voit son père sortir d’une voiture en tenue de colonel, se diriger vers elle… et lui serrer la main. Ses premiers mots ne sont pas moins surprenants : «Qu’est-ce que tu lis en ce moment ?», «Les Karamazov», lui répond-elle sans avoir l’air surprise de la question.

Quand elle parlait de son père, qu’elle n’appela ni papa ni André, elle disait Malraux ou André Malraux. Exécutrice testamentaire de son œuvre, elle lui fut fidèle jusqu’au bout mais tout en aidant tous ceux qui travaillaient sur lui et publiaient aux éditions Gallimard son Œuvre complète, enrichie par des textes épars découverts après sa mort, comme ses Carnets du Front populaire. Scrupuleuse, elle savait être généreuse et lorsque j’entrepris mon Malraux et les Juifs. Histoire d’une fidélité [2], elle accepta que je réunisse, avant la Pléiade, les quelques textes qu’il avait écrits sur Israël et sur les Juifs, ainsi que plusieurs lettres de lui et de certains de ses amis. Elle m’avait dit avec conviction : «André Malraux avait deux fidélités : l’Espagne et Israël.» Plus tard, elle soutiendra mon projet de Dictionnaire Malraux (CNRS éd., 2011) conduit avec une autre de ses amies, Janine Mossuz-Lavau, politologue et sociologue.

Au nombre de ses fidélités, il y eu bien sûr celle à Edgar Morin connu à l’époque de la guerre, de la Résistance. Elle traversa tous les dangers de la persécution nazie pour elle et sa mère parce qu’elles étaient «juives» pour les Allemands de cette époque. Elle se lia d’amitié avec Françoise Sagan, qu’elle a rencontrée à l’adolescence et dont elle fut l’une des plus proches amies, puis avec Jeanne Moreau. Entre littérature et cinéma, l’une de ses rencontres les plus fortes fut indiscutablement celle avec Jorge Semprún (1923-2011), l’écrivain et scénariste franco-espagnol ou plus exactement hispano-français. Le fait que Semprún fut d’abord résistant en France, puis déporté à Buchenwald, puis l’un des chefs du parti communiste espagnol en exil avant de devenir écrivain, scénariste et ministre de la culture du gouvernement de Felipe Gonzáles ne put que renforcer leur connivence, leur complicité indéfectible.

Certains se souviennent qu’en 1961, elle signa le Manifeste des 121, la «Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie». De ce jour, son père rompit avec elle et ce ne fut qu’en 1972 qu’il la retrouva alors mariée à Alain Resnais, grâce sans doute, en partie, à l’intervention de Sophie de Vilmorin, devenue la compagne d’André Malraux jusqu’à sa mort.

Parmi ses fidélités, Florence garda la sienne à son cousin germain Alain, fils de Roland (mort en déportation) et de Madeleine Malraux.

Elle fut pour mon frère François de Saint-Cheron et pour moi-même une amie exceptionnelle – comme le fut Sophie de Vilmorin.

Florence Malraux fuyait les honneurs. Elle avait cette noblesse, cette grandeur d’esprit et de cœur, qui en faisait un être rare. Elle inspirait l’amour et le respect.

Nous l’aimions.


[1] Cf Michaël de Saint-Cheron, André Malraux ou la conquête du destin, Bernard Giavangeli éditeur, 2006, p.62-63.

[2] Paris, DDB, 2008.

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