Des fragments de vie s’entremêlent comme les éclats d’un miroir brisé. Vous ne trouverez pas ici de confessions, mais des biographèmes, des méditations, des rêves, des digressions, des aphorismes, des portraits plus ou moins développés, des rencontres esquissées comme des croquis pris sur le vif, qui mises bout à bout composent une histoire : celle de celui qui écrit, raconte son intimité sans rien dévoiler. Un autoportrait dessiné en creux, entre les lignes. Tout est dit, mais rien n’est élucidé, le mystère demeure opaque. L’homme, tantôt auteur, tantôt héros, tantôt narrateur, nous ballade dans son labyrinthe intérieur. Et on le suit, comme on aime une femme sans la comprendre, emporté par le plaisir du texte. Des phrases ciselées et cristallines, des pensées lancées comme des Fusées entre profondeur et légèreté.
« (Elle) Il a une manière passionnante, effrontée, indifférente, amusante, changeante, d’être toujours (elle-même) lui-même. »

 Fidèle à cet adage si juste : « C’est en parlant des autres que l’on parle le mieux de soi » Jean-Paul Enthoven détruit cette fiction selon laquelle le moi serait un. Chez lui « je est plusieurs » et chacun mène sa vie de son côté en traçant ses lignes de fuite, tout en dialoguant avec les autres parties, qu’une trame invisible relie autour d’un seul et même axe. Une écriture qui pourrait se résumer à ceci : l’art de dialoguer avec soi. Puisque nous sommes duels, Moi social et Moi véritable, inversons le cours des choses et mettons nos arrière-pensées enfouies au grand jour.

« Le plus grand défaut d’un livre, ne pas ressembler à son auteur» nous dit-il. 

Par son architecture complexe et savante, ses amplitudes de rythme, la multiplicité des thèmes abordés, ses audaces et ses pudeurs, sa fantaisie, ce livre lui ressemble profondément. Œuvre inclassable, très cohérente en dépit de son aspect fourre-tout ; classique tout en étant moderne par son style à la fois sobre et sophistiqué, voire acéré. Attentif au moindre détail, bons mots, dialogues, anecdotes, naissent d’une observation quasi chirurgicale de l’instant, celui où le beau se joint au bizarre pour former un événement, celui où une vérité, singulière, inattendue, surgit comme une effraction dans le réel (des sortes d’insight dirait-on en termes psychanalytiques). Ainsi, la vision d’un maçon en train de réparer un toit de tuiles dont chacune mord sur les autres lui révèle une règle de vie majeure dans un cimetière de Buenos Aires : ne jamais laisser place au vide, fabriquer de la continuité.

Exercice de style qui nécessite une forme d’ascèse : être toujours prêt. Entre Spleen et Idéal, ce « dandy éclairé » aspire au sublime sans interruption, vit et dort devant un miroir non par narcissisme, mais par excès d’esthétisme, désir de transparence et souci d’autocritique aussi. Il ne s’épargne pas ; confesse son mauvais penchant pour les mondanités, ses désillusions et ses dégoûts (je pense ici à la rencontre avec Michel Tournier), ses déceptions et ses ravissements. Se questionne, en proie au doute, en quête de sagesse, d’où les inflexions métaphysiques, voire philosophiques de ses lignes en forme de méditations. Comment allier la recherche de plaisir à celle d’une vie belle, bonne et heureuse ? La virtuosité à la vertu ? Réponse du poète : « relier, relire ». La littérature est une éthique du bien vivre ; écrire une autre façon de rendre la vie belle et désirable. 

« La gaieté est le secret des hommes vaillants » nous dit-il aussi. 

Joie Spinozienne, Gai savoir Nietzschéen, ou maxime stoïcienne ? 

Dit autrement, Jean-Paul Enthoven est un grand amoureux de la vie, un inlassable curieux doublé d’un esthète. Ses amours se déclinent au pluriel : les livres, même si on peut les résumer à un seul : la littérature. Tous participent à son destin et coexistent sur le même plan d’immanence. Proust n’est pas mort il vit en lui. Kundera, Cioran : des compagnons de route ; le Prince de la Ligne (Oups ! mon inconscient fourche, je corrige : prince de Ligne) un maître qui l’initie aux plaisirs du monde et de l’esprit, Aragon un autre maître qui fascine et déçoit, Casanova un alter ego. Mon seul regret : l’absence de Sagan et d’auteur(e)s femmes. Pas d’Ariane dans le labyrinthe du Minotaure ? 

Dans ces lignes de vie, le présent s’écrit avec le passé pour mieux déjouer le futur. Ils s’entrelacent et s’interpellent mutuellement dans un espace-temps indéfini. Une autre façon d’abolir le temps, ou du moins de le court-circuiter. Temps perdu, temps gagné, temps retrouvé : la littérature est tout cela à la fois. L’homme qui se raconte n’a pas d’âge, pas d’identité réelle non plus, si ce n’est celle d’un passeur. Un passeur de livres, un alchimiste de l’instant, qui ne boude ni ses plaisirs ni ses contradictions.

Un homme symphonie, un homme oxymore : un être poétique en somme. Romancier, homme de lettres et d’esprit, séducteur, mais aussi moraliste qui dresse un portrait de son siècle et de ses contemporains assez cocasse. Seul Dieu et les écrivains ont ce don d’ubiquité.

Pour lui la littérature est cosa mentale mais aussi « chose vivante ». Chose, au sens de das ding : surgissement d’un élément étranger qui vient faire effraction dans le réel. Une étrangeté non pas inquiétante comme chez Freud, mais au contraire familière, une réminiscence qui crée un effet de résonnance, une petite madeleine de Proust.

« Je suis ce que les livres ont fait de moi ou ce que j’ai fait de mes lectures » aurait-il pu écrire

Les deux sont vrais, mais qu’est-ce qu’un écrivain ? Telle serait peut-être la question que Jean-Paul Enthoven nous pose et se pose. 

Un homme qui paie ses dettes à l’égard de ses pairs, (pères)
Prend les phrases pour des miroirs,
Fait l’amour avec les mots,
Construit des labyrinthes comme Sisyphe sur son rocher,
Considère la vie comme un puzzle inachevé,
Consigne des instants de vie pour exorciser la perte. 
Puisque tout est perdu gardons la perte.
Décryptons le réel sans en épuiser le mystère.

Juste donner forme, cristalliser l’évanescent. 
La vie est un étrange bijou dont les livres sont l’écrin. 


Jean-Paul Enthoven, Lignes de vie, Grasset, 5 Octobre 2022, 288 pages.

Un commentaire

  1. Sartre finit miro, Beethoven à peu près sourd et total parano, Cendrars bandit manchot encore capable de pointer la responsabilité divine derrière l’absurde absence d’En Haut et les patentes passions du jeu de dés avec Son ex nihilo.
    Rushdie vivra, verra.
    Il entendra et entendra.
    Il scrutera nos lâchetés, nos délires, nos gravissements rugueux, larvaires, ardents, infatués, preux, exploitables, réfrigérants.
    Il séparera le bienfait du méfait, peu importe qu’ils soient déclarés involontaires ou que la préméditation ait été retenue, que les circonstances aient atténué ou alourdi la peine prévue pour les uns en regard de celle qu’ils avaient infligée aux autres, — toute conscience en gestation est reconnue a priori coupable d’un crime originel contre l’humanité.
    Salman engendrera, contrairement au masturbateur fasciste.
    Il écrasera le djihadisme antérograde.
    Il dévoilera l’ingratitude de l’infidèle au cube, l’agenda collaborationniste d’une portion judiciaire, législative, exécutoire du consortium de souverainetés que l’on a exposées à la menace terroriste, — courage ! fuyons cette pourriture consommée dont les méninges exsanguinées nous gargarisent de leur vitesse de décomposition.
    Salman Rushdie reste un repère ulysséen, un héros inclassable, une absoluité, un miroir tendu à tous les Polyphème, un civilisateur unique en son genre, un navigateur dont l’ingénieuse malice n’a d’égale que la juste candeur, l’éclair sursitaire d’une espèce en voie d’extinction de voix.
    Nous attendons son retour avec humilité, bien que les personnages de sa nature paraissent avoir conquis une forme d’éternité prématurée en se forgeant la geste d’une fraternité réelle.
    Il est de ceux qui ne cesseront jamais d’être au côté du Satân, l’encourageant à fuir toute compulsion à régresser vers le fond de l’océan Amniotique.
    « Les Français sont des veaux. Les veaux sont faits pour être bouffés. Je ne veux pas rester à la tête des veaux. Je me retire !
    — Mon dieu, mon dieu, pourquoi nous as-Tu abandonnés ? »
    Reprenons-nous
    Reprenons depuis le début.
    Ne perdons pas notre éventuelle dernière heure à geindre dans une chambre sourde.
    Le mal n’est fidèle qu’à lui-même ? eh bien soit ! ripostons.
    Ne nous trahissons pas, mais ne faillons jamais devant le pire des arriérés.
    Cessons de reprocher à l’État-providence ou, si vous préférez, à l’homme providentiel que nous avons identifié comme étant apte à en assurer le mouvement perpétuel, d’être à l’image de l’imago ultime, tantôt clément, tantôt sévère avec une Nation qui aime à voir en lui un père ingéniteur.
    « Et donc vous, mes compatriotes américains, ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. »
    Ce que les hommes redoutent le plus au monde, c’est le silence du Créateur, et Son absence induite.
    L’obligation dans laquelle Il les met de trouver le salut avec et dans autrui, guettant l’issue en sillonnant l’éther, depuis les externalités multiverselles, par-delà le méritologe de la Liberté, selon une loi d’improbabilité démiurgique au possible.
    Shimshôn est placé entre deux colonnes du palais d’injustice. Les Torturiens le narguent en tortillant du fondement. Écartant les colonnes, le nazir les attire avec lui vers un gouffre préfigurateur.
    Ce n’est pas notre siècle.
    Ce n’est pas notre temps.
    Ce fut celui de Raymond Lulle.
    Celui de Giordano Bruno.
    C’était celui de Rabbi Akiva.
    Cela ne peut résolument plus être l’essence existatique imprimable du surmoi collectif et du ça collector d’une décade de décades ayant su sublimer la déchéance comme Personnes et décliner son impérialité comme seul un trouble dissociatif de l’identité nationale peut emmagasiner assez d’échecs cuisants pour innerver son inorganiciste et flexible Organisation.