Vilnius, la capitale de la Lituanie, est devenue ces dernières années une base confortable pour toutes sortes d’exilés politiques. Agir en Russie même ou en Biélorussie se faisant plus difficile pour les dissidents politiques, une part croissante de l’infrastructure et de la direction du mouvement d’opposition démocratique a trouvé refuge dans l’agréable capitale balte. Parmi eux, la leader de l’opposition biélorusse en exil, Sviatlana Tsikhanouskaya, contraint de fuir Minsk après les élections présidentielles truquées de l’été 2020 qui ont déclenché un mouvement de protestation massif, aussitôt réprimé par les services de sécurité biélorusses.

En mai 2021, je me suis envolé pour Vilnius afin d’y rencontrer Tsikhanouskaya et passer plusieurs jours avec Leonid Volkov, l’homme de confiance et directeur de campagne du leader de l’opposition russe emprisonné Alexeï Navalny. Depuis la déportation de l’intrépide et charismatique porte-étendard du mouvement en colonie pénitentiaire, la mise hors-la-loi de son parti, et la fermeture de sa Fondation Anti-Corruption par les autorités, c’est à Volkov que revient d’incarner l’opposition. Ancien cadre informatique, connu pour son impétuosité, sons sens de la communication et son talent stratégique, Volkov a piloté le mouvement lors des récentes élections législatives en Russie. Reste à savoir si, à l’approche de l’élection présidentielle de 2024, il saura prendre la place de Navalny et accomplir la mission de sa vie : abattre Vladimir Poutine.

Vilnius était devenue une véritable plaque tournante quand j’y ai débarqué. Un autre dissident, le militant biélorusse et gourou de la technologie Roman Protasevich, se trouvait sur place et devait rentrer chez lui ce week-end-là. 26 ans, mince, le visage poupin, Protasevitch s’est profondément compliqué dans la couverture de la révolution avortée en Biélorussie via l’influente chaîne Nexta Telegram. Il a joué un rôle de premier plan dans l’organisation de l’infrastructure numérique qui a tout à la fois organisé et chroniqué le soulèvement, et, même à Vilnius, restait une cible tentante pour les services de sécurité de l’homme fort de la Biélorussie Alexandre Loukachenko de retour à Minsk.

Dans la matinée du dimanche 23 mai, alors qu’il revenait d’une conférence en Grèce, Protasevich embarqua sur le vol 4978 de Ryan Air pour la Lituanie, un geste qui allait se révéler imprudent, alors que le vol devait traverser l’espace aérien biélorusse lors de sa descente vers Vilnius. Les agents du KGB biélorusses suivaient le jeune activiste depuis Athènes. Vers midi, l’avion sur le point d’atteindre la sécurité de l’espace aérien lituanien, Loukachenko dépêcha un chasseur armé MiG-29 pour intercepter l’avion de Ryan Air et le forcer à effectuer un atterrissage d’urgence à Minsk. Les contrôleurs aériens de l’aéroport –dont l’un devait par la suite déserter, et fournir des détails essentiels sur le déroulé des évènements aux enquêteurs polonais –, avaient affirmé qu’il y avait une bombe à bord de l’avion. Bien qu’à-demi conscients de se faire manipuler les pilotes n’avaient eu guère de choix quand le MiG pointa sur eux des missiles air-air. Le vol Ryan Air atterrit à l’aéroport de Minsk, où Avant d’être interpellé avec sa petite amie russe sitôt l’avion posé sur l’aéroport de Minsk, Protasevich avait eu le temps d’informer ses compagnons de voyage qu’il risquait d’être arrêté et peut-être tué dès l’atterrissage. Les ministres européens qualifièrent l’incident de « détournement d’Etat » et d’«acte de terrorisme d’Etat», et les autres passagers du vol, citoyens de l’UE pour la plupart, passèrent leur dimanche retenus en otage par la Corée du Nord d’Europe de l’Est. L’incident poussa Bruxelles furieux à interdire aux transporteurs bélarussiens d’entrer dans l’espace aérien européen.

Ce même après-midi, je rendis visite au bureau du talentueux M. Volkov. Le siège de l’opposition est situé dans un duplex discret de deux étages, dans une rue bordée d’arbres de l’un des quartiers résidentiels de Vilnius. Les bureaux sont dépouillés, minimalistes, occupés de façon intermittente par de jeunes Russes en tee-shirts blancs ou tenue de hipster moscovite qui ne dépareilleraient pas dans une start-up de Palo Alto ou de Londres. Volkov, 41 ans, m’accueillit de façon affable. C’est un homme au physique imposant, avec des allures d’ours, un visage ovale symétrique, et un front proéminent soutenu par de joues hautes et gonflées. Ses cheveux foncés sont coiffés avec précision, tandis que sa barbe bouclée est d’une teinte rougeâtre différente, et l’ensemble donne à Volkov des allures de pirate.

Un haut responsable d’un think tank de Washington, D.C. qui avait accueilli Volkov pour une conférence, m’avait décrit son regard intense littéralement enflammé. Volkov se situe quelque part entre le branché de Moscou et l’informaticien de Sibérie débraillé qu’il est au fond de lui. Ses vêtements de prédilection sont les chemises à carreaux ou à boutons de couleur unie, les pulls schlubby, les chaussures de bonne qualité, et une veste bien taillée ou un imperméable très coupé. Sur les photos, on le voit souvent porter un sac à dos.

Contrairement à l’image que l’on se fait du nerd informatique, cependant, c’est aussi un mâle alpha résolument combatif. Dans son comportement, il oscille entre les manières correctes et précises de qui a grandi dans une vraie famille de l’intelligentsia, et l’esbroufe informelle du militant politique aguerri. Irrévérencieux, brusque, drôle, et carrément direct — Volkov est connu parmi ses pairs de l’opposition russe pour son arrogance — Volkov a tout du mujik juif russe. (Je le suis moi-même, pour tout dire, c’est ce qui nous a permis de nous entendre assez bien.) Quand je suis arrivé pour notre deuxième réunion ce dimanche fatidique à Vilnius, Minsk n’avait pas encore libéré l’avion de Ryan Air, et Volkov proposa que les Européens lancent l’opération Entebbe des temps modernes.

Alexeï Navalny, l’une des figures principales de l'opposition en Russie, a arrêté le 17 janvier 2021 lors de son retour à Moscou. Ici, le 19 septembre 2020, lorsque, victime d’un empoisonnement à un agent neurotoxique de type Novitchok, Navalny avait été soigné à l’hôpital de la Charité à Berlin.
Alexeï Navalny, l’une des figures principales de l’opposition en Russie, a arrêté le 17 janvier 2021 lors de son retour à Moscou. Ici, le 19 septembre 2020, lorsque, victime d’un empoisonnement à un agent neurotoxique de type Novitchok, Navalny avait été soigné à l’hôpital de la Charité à Berlin. Photo : HANDOUT/INSTAGRAM/AFP

Au cours de l’été 2020, les services de sécurité russes ont tenté d’assassiner Navalny.

Le leader de l’opposition s’est effondré sous les effets de la neurotoxine Novichok pendant un vol entre Tomsk et Moscou. Introduit dans ses sous-vêtements par des agents de sécurité chargés de le traquer depuis deux ans, ainsi que le monde l’apprendrait bientôt, Novitchok est une arme chimique extrêmement redoutable, conçue dans un laboratoire militaire russe dans le but exprès de faire fondre les neurotransmetteurs à l’intérieur d’un cerveau humain. Les autorités russes, paraissant s’incliner face aux exigences de la communauté internationale, mais calculant peut-être simplement que Navalny avait peu de chances de survivre, autorisèrent son transfert par avion à Berlin pour y être soigné d’urgence. Miraculeusement, Navalny fut remis sur pied et sortit de l’hôpital un mois plus tard. Non sans mal, il lui fallut réapprendre à utiliser les muscles de sa bouche pour parler et ceux de sa main pour tenir un stylo.

Contrairement à d’autres exilés politiques dans des situations similaires, et conscient de la tendance des dissidents russes émigrés à tomber dans l’insignifiance, Navalny n’avait aucunement l’intention de rester réfugié en Europe. Il était déterminé à replonger dans la mêlée politique russe et à prendre part aux élections législatives en septembre. De Berlin, il s’associa avec les journalistes d’investigation de Bellingcat et appela l’un de ses assassins potentiels au téléphone en se faisant passer pour un supérieur. Ignorant qui se trouvait réellement à l’autre bout du fil (et enregistré sur une ligne téléphonique non cryptée), l’agent incompétent présenta à Navalny les détails de la tentative de son assassinat. C’était du pur Navalny, la démonstration spectaculaire qu’un travail d’information collectif peut concurrencer même les agences de renseignement d’une superpuissance nucléaire.

Puis, en un véritable camouflet lancé au visage du Kremlin et théâtralement mis en scène, Navalny s’envola pour Moscou en sachant très bien qu’il serait très probablement arrêté et condamné à une longue peine dans une brutale colonie pénitentiaire. Il fut dûment interpellé au contrôle de l’un des aéroports de Moscou pendant que les médias internationaux filmaient chaque seconde du drame – y compris le moment déchirant où Navalny fit ses adieux à sa femme.

En janvier 2021, alors que Navalny était jugé par un tribunal moscovite pour une absurde accusation de violation de liberté conditionnelle (il récupérait encore à Berlin à l’époque), son équipe d’investigation publia une longue enquête sur l’immense palais présidentiel de Poutine, une monstruosité de 1,35 milliard de dollars située près de la mer Noire. La diffusion de la vidéo brisa le tabou central de la vie politique russe : critiquer Poutine pour avoir personnellement bénéficié de la corruption vénale (au lieu de simplement la tolérer chez les autres). L’opposition appela à des manifestations de rue massives dans toute la Russie. L’objectif était de démontrer la capacité mobilisatrice de l’opposition dans la rue et de provoquer une confrontation avec le gouvernement, même si Navalny ne pouvait pas en être. La manifestation qui en résulta fut la plus sérieuse de la population russe depuis au moins cinq ans. Les manifestants aux revendications multiples provenaient des secteurs les plus divers de la société. En riposte, le Kremlin déploya une fureur calculée, et une répression impitoyable. Sa stratégie consista à faire preuve de suffisamment de violence arbitraire pour dissuader toute escalade supplémentaire, sans pour autant pousser les manifestants à bout.

Des milliers d’arrestations arbitraires et de passages à tabac s’ensuivirent. Des dizaines d’employés du métro moscovite présents dans les cortèges et identifiés par les images de surveillance furent limogés une semaine plus tard. La police rendit visite aux manifestants chez eux pour les intimider. L’opposition s’obstina avec succès pendant deux week-ends, avant d’annuler finalement les manifestations en raison de la rudesse de l’hiver et de la force écrasante déployée par l’Etat.

Mais Poutine n’en avait pas fini. Alors que les manifestants rentraient chez eux et que Navalny attendait son verdict, le gouvernement entreprit de neutraliser légalement les structures de l’opposition à travers le pays. Interdisant le mouvement et démantelant ses infrastructures, le Kremlin utilisa ce que certains observateurs ont appelé « l’option nucléaire ». En juin, un tribunal moscovite rendit une décision qualifiant la Fondation anticorruption (FBK) de Navalny d’organisation « extrémiste ». Cela revenait à une condamnation à mort pour le groupe obligé de dissoudre tous ses bureaux régionaux. Prévue de longue date par les militants comme par les dirigeants du mouvement, le coup n’en fut pas moins violent. Tant légalement que pratiquement, il leur serait désormais impossible de participer aux élections législatives de septembre.

Navalny, 45 ans, est aujourd’hui détenu dans le camp pénitentiaire IK-2 de Pokrov et est sans doute à ce jour le prisonnier politique le plus célèbre au monde. En février 2012, Amnesty International, reprenant certaines affirmations en provenance des médias sociaux selon lesquelles Navalny était raciste lui retira son statut de « prisonnier d’opinion », provoquant un tollé. (La rumeur reprenait certains commentaires xénophobes et nationalistes faits par Navalny quelques quinze ans plus tôt.) Une avalanche de critiques internationales et de débats intenses au cours des trois mois qui suivirent força l’organisation à revenir sur sa décision. En octobre, le Parlement européen décerna à Navalny le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit.

L'opposant russe AlexeI Navalny, dans sa cage de verre pendant son procès à Moscou, dessine un coeur avec les mains.
L’opposant russe Alexeï Navalny, lors de son procès à Moscou, le 2 février 2021. Photo : AFP.

Il semble désormais évident que le Kremlin est terrifié par le risque que Navalny pose et va continuer de poser au système politique russe actuel, méticuleusement construit mais fragile. Il y a donc peu de chances qu’il soit libéré par les autorités dans un avenir proche. Depuis son emprisonnement, l’opposition est en proie à ce que l’universitaire britannique et fervent observateur de la politique russe Mark Galeotti m’a décrit comme un « trou de l’ampleur de Navalny. »

L’interdiction faite à Navalny et à son mouvement de participer aux élections russes, de lever des fonds et de faire campagne par le Kremlin a provoqué l’évolution tactique et technologique de l’opposition. Le résultat est une dépendance croissante à Internet et à la guerre technologique. Quand je suis arrivé au bureau de Vilnius, Volkov était en train d’enregistrer un de ses talk-shows du dimanche soir précédant l’élection. Le thème ce soir-là était l’apprentissage par la population de l’utilisation des réseaux privés virtuels (VPN) et des crypto-monnaies afin d’échapper à la surveillance du gouvernement. (On m’apprit que le mouvement était financé principalement par de petits dons.) Volkov délivra son monologue de 20 minutes sur le sujet en une seule prise totalement improvisée.

Volkov est considéré comme entièrement loyal à Navalny au sein du mouvement. Passer du temps avec lui fait vite comprendre pourquoi les deux hommes sont amis et compagnons d’armes. Il est doté d’une présence indéniablement imposante, et son assurance et ses manières directes suggèrent que le leadership de l’opposition russe est avant tout le fruit d’un processus de sélection naturelle, la loi de la survie du plus apte. Le Kremlin a passé des années à coopter systématiquement des opposants plus modérés et favorables aux compromis, ce qui a eu pour effet de les éloigner de l’arène politique russe.

Je pose à Volkov une question qu’il estime basée sur une critique stupide faite par ses adversaires : « Je ne réponds pas aux questions stupides » répond-il brusquement. Et quand je lui demande si c’est là sa réponse officielle : « Bien sûr. »

Il est né à Ekaterinbourg où ses deux parents sont professeurs, et où sa famille était, selon sa propre description, « un exemple classique de l’intelligentsia technico-scientifique soviétique. » Son père Mikhaïl est un mathématicien renommé qui a enseigné à l’Université d’État de l’Oural, où Volkov étudia lui-même. Sa mère enseigne les technologies de l’information à l’Université pédagogique de l’Oural. Il est l’aîné de deux garçons, son frère cadet est architecte. Volkov a suivi son père dans les mathématiques dès son plus jeune âge. « Notre faculté de mathématiques était certainement la deuxième meilleure du pays après celle de Saint-Pétersbourg », tient-il à me faire savoir, non sans fierté.

Il est entré au collège à Dresde, en Allemagne, où son père a enseigné pendant un an comme professeur invité ; à l’époque, il parlait mieux l’allemand que l’anglais (une langue qu’il parle désormais couramment). Cette année allemande fut une expérience formatrice. Un jour de 1996, ses camarades de classe allemands tentèrent de le convaincre que Mikhaïl Gorbatchev remporterait l’élection présidentielle russe. Comment un personnage aussi historique pouvait-il perdre ? Mais même à 15 ans, il était évident pour Volkov que personne en Russie ne se souciait plus de Gorbatchev et qu’il serait écrasé. De fait, au premier tour de scrutin, le dernier dirigeant soviétique devait obtenir 0,5% du total. Volkov rapporte l’anecdote comme sa première expérience de la nature ineffable et transitoire de la politique russe.

À 17 ans, Volkov commença à travailler dans le secteur informatique et continua à le faire tout au long de ses études universitaires. Son employeur était Kontur, l’une des premières entreprises privées russes de technologie de l’information. Kontur a mis au point l’un des premiers exemples de systèmes de traitement comptable du pays, une sorte de version russe précoce de TurboTax. En quelques années, Volkov était déjà chef de projet. A vingt-cinq ans, il avait 300 à 400 employés sous ses ordres, deux secrétaires, et bénéficiait de plusieurs voitures de fonction. Lorsqu’il prit la décision de quitter Kontur pour se lancer dans la politique à temps plein après 12 ans passés dans l’entreprise, il était cadre supérieur en charge des opérations et membre du conseil d’administration, et travaillait en parallèle sur sa thèse de doctorat à l’Université d’État de l’Oural, « Modèles et algorithmes pour le traitement de l’information dans les systèmes logiciels pour le traitement électronique des documents. » « Je travaillais à prouver un certain petit théorème sympa dans la théorie des graphes », se souvient-il avec émotion.

À l’époque, Volkov avait également commencé à écrire un bulletin interne de l’entreprise, une analyse hebdomadaire axée sur les questions commerciales. C’est en 2007, lors des élections de la Douma, qu’il se retrouva à écrire de plus en plus souvent sur la politique. C’était l’aube d’une période apparemment prometteuse, un « dégel » sous l’égide du nouveau président soi-disant libéral Dmitri Medvedev, et une Russie différente semblait possible.

Le jour du vote, le jeune frère de Volkov, alors un étudiant de 21 ans, s’inscrivit comme observateur électoral, et Volkov le suivit par curiosité.

« J’ai vu beaucoup de saloperies pendant cette élection », se souvient-il avec dégoût.

Il finit par publier son analyse politique sur LiveJournal, un site d’information qui fut longtemps influent en Russie. (Les médias sociaux russes sont un monde extrêmement vivant et ont lancé de nombreuses carrières politiques sérieuses.) C’est là qu’il se construisit un lectorat engagé, et il ne fallut pas longtemps avant qu’un de ses lecteurs ne lui propose de se présenter au conseil municipal de Ekaterinbourg en 2008. De son propre aveu, il était encore assez jeune pour « ne pas totalement comprendre les risques de l’engagement total en politique ». Il remporta l’élection après une campagne âprement disputée. A 28 ans, il était le seul indépendant des 35 conseillers municipaux.

Il ne fallut pas longtemps avant que la carrière politique naissante de Volkov ne cause des migraines aux dirigeants de son entreprise. Ce qui devait arriver arriva, il fut sommé de choisir. Volkov vendit ses actions à la direction pour une somme importante, et quitta en bons termes la compagnie qui avait toléré son intérêt pour la politique et ses « caprices », au point de soutenir sa campagne au conseil municipal. Aujourd’hui, il parle toujours de Kontur et de ses amis là-bas avec affection et suit les hauts et les bas de l’entreprise comme un fan pourrait le faire d’une équipe de basket universitaire.

C’est en 2010 que le jeune conseiller municipal attira l’attention du camp Navalny et s’impliqua dans la politique au niveau national. « C’était la période où les politiciens démocratiques pouvaient encore se réunir dans une grande salle de conférence d’hôtel à Moscou et où personne ne songeait à pourrir un tel rassemblement », se souvient-il. Volkov fut invité à assister au meeting en tant que représentant des politiciens de l’opposition régionale, qui étaient très peu nombreux. Selon un membre de l’opposition russe par ailleurs très critique des choix stratégiques de Volkov, « il était tout simplement extrêmement talentueux, quinze coudées au-dessus des autres politiciens régionaux à des postes similaires. »

Le mandat de conseiller municipal de Volkov expirait en septembre 2013. Il décida de renoncer à son éventuelle réélection pour s’installer à Moscou et travailler à la campagne de Navalny pour la Mairie de Moscou.

La course à la mairie se déroula de façon typiquement navalnéenne : elle fut dure, rapide, intransigeante, et insurrectionnelle dans le style. Et bien que Navalny dépassât toutes les prédictions, il manqua de peu le second tour en raison de ce que l’opposition russe devait qualifier d’ingérence de la part des autorités. C’était la dernière fois que le gouvernement autorisait Navalny à participer officiellement à une élection. Si j’en crois les explications fournies par Volkov, chaque fois qu’un challenger avançe au second tour lors d’un tel scrutin, le sortant perd. Le consensus parmi les membres de l’opposition russe est que Navalny aurait probablement gagné si le processus s’était déroulé de façon équitable.

A l’époque où Navalny se lança dans la course à la présidentielle de 2018, Volkov était devenu son chef de cabinet. Mais la Commission électorale centrale russe refusa d’enregistrer Navalny comme candidat, et la majorité de l’opposition boycotta finalement le scrutin.

Volkov était désormais le bras droit de Navalny, et un leader à part entière suffisamment important pour mériter la répression ciblée que le gouvernement russe dirige régulièrement sur l’opposition. Il avait écopé de 20 jours de prison pour avoir organisé en septembre 2018 un meeting non autorisé contre la réforme des retraites. Une autre peine de 15 jours suivit.  Aujourd’hui, Volkov parle de ses sixième et septième arrestations comme d’une « routine ». Il calcule qu’il a passé un total de 120 nuits en prison.

Lors de sa dernière arrestation, en mai 2019, il était en route pour une synagogue.

« A l’époque je vivais en dehors de Moscou », m’a-t-il dit, « et je me rendais chaque jour en ville à l’aube pour éviter l’heure de pointe. Trop tôt pour être au bureau, mais à l’heure pour la synagogue, qui organisait des leçons du matin aux aurores. » Un de ces matin-là vers 6 heures son taxi fut intercepté par les services de sécurité. Un autre séjour de deux semaines en détention a suivi.

Volkov a finalement fui la Russie le dernier jour de juillet de l’été 2019, un mois et demi après cette nouvelle arrestation finale (il décrit cette période de poursuites comme une période évidemment éprouvante pour les nerfs). Le gouvernement ouvrait alors contre lui une procédure sérieuse pour avoir pris part à des « troubles publics de masse » censés être survenus durant les manifestations de l’été 2019. Il était temps de partir, et comme beaucoup d’autres Russes à l’époque précédant les événements de Minsk en 2020, Volkov fuit le pays par la frontière biélorusse pour s’exiler en Lituanie.

Le chef de cabinet du chef de l'opposition russe Alexei Navalny, Leonid Volkov, s'exprime lors d'une interview au Parlement européen à Strasbourg.
Leonid Volkov, s’exprime lors d’une interview au Parlement européen à Strasbourg, le 14 décembre 2021. Photo : AFP.

Avoir une « origine » juive n’est guère original pour quelqu’un d’aussi important dans la vie publique russe que Volkov l’est devenu ; ce qui est plus rare, c’est que Volkov soit un juif pratiquant. Il aime visiblement discuter judaïsme, et sourit sans fard lorsqu’il parle de conserver le Shabbat, ou du risque de perdre du poids après les vacances – un autre point commun entre nous. Il avait environ trente-cinq ans lorsqu’il s’est tourné vers la religion, en laquelle il voit un « système moral-éthique intégré » entièrement compatible avec sa rigoureuse éducation scientifique, et pimente ses commentaires sur le sujet de références juives spécifiques (en hébreu). Son sentiment d’identification avec la tribu ne fait aucun doute.

« C’est une très longue histoire et un dialogue continu que j’ai eu avec moi-même et avec ma famille. Venant d’un milieu soviétique typique, totalement athée, le retour au judaïsme  ne pouvait qu’être un long processus d’apprentissage et de transformation », m’a-t-il expliqué. « À un moment donné, ma femme m’a dit qu’elle était intéressée et qu’elle voulait subir un giyur [processus de conversion], et nous avons commencé à étudier et à comprendre que la pratique du judaïsme donnait à notre famille beaucoup de force et de solidité. »

Il est indéniablement ironique que Navalny, qui n’a cessé de faire face aux critiques pour ses positions nationalistes au fil des ans, ait placé à la tête de son quartier général un juif fier de l’être. Cette dynamique a donné lieu à des moments comiques, comme lorsque Navalny a tweeté une photo d’un dossier du gouvernement accusant Volkov d’avoir détourné des fonds de la FBK. Dans la partie « antécédents familiaux » du dossier, le bureau du procureur avait noté que « Volkov est né dans une famille halakhiquement juive». « Ils concentrent notre attention sur la chose la plus importante ! » a commenté Navalny, pointant l’antisémitisme sous-jacent des autorités.

J’ai fait remarquer à Volkov en plaisantant à-demi que son identité juive pouvait être invoquée indifféremment par les défenseurs de Navalny et par ses opposants pour étayer leurs arguments respectifs. (Le Kremlin a insinué à de multiples reprises que Navalny était antisémite.)

« Il y a plusieurs manières différentes d’utiliser l’argument », a répondu Volkov en riant. « Si j’étais un propagandiste du Kremlin, je pourrais répondre que c’est l’argument préféré des racistes. Si j’étais un propagandiste du Kremlin je ferais valoir que je suis le bon juif de Navalny, sa caution. Mais nous n’essayons pas de faire de la contre-propagande sur cette question pour prouver qu’il n’est pas antisémite. Personnellement, tout ça me fait rire, l’idée ne m’a jamais traversé de me mettre à leur niveau sur cette question. »

Pour Volkov, tout ceci s’inscrit dans la droite ligne de la campagne de désinformation officielle visant Navalny qui dure depuis près de dix ans. « Le Kremlin a investi d’énormes ressources dans ce type de propagande. A l’époque de la campagne pour la mairie de Moscou, ils avaient fait passer une fake news dans le Jerusalem Post insinuant que Navalny était antisémite – le Post a dû la retirer par la suite – après que nous leur ayons prouvé que les citations étaient fausses. Mais la rumeur continue de faire le tour des médias russes. Et des médias français aussi, pour une raison quelconque. »

La discussion nous a naturellement conduit aux critiques des déclarations controversées et des engagements nationalistes de Navalny par le passé, son attaque contre les Géorgiens qualifiés de « rongeurs » pendant la guerre de 2008 (les mots russes pour géorgien, « gruzin » et rongeur, « gryzun », sont presque homonymes et forment une sorte de rime). Navalny tentait à ce moment-là de nouer des alliances politiques avec différentes sortes de nationalistes russes, processus qui, rétrospectivement, s’est soldé par un échec retentissant et a durablement terni sa réputation de libéral.

Volkov balaie ces déclarations d’il y a quinze ans. Selon lui, ils font partie d’un environnement politique oublié. Navalny a évolué depuis, dit-il, et de toute façon, les gens « ne comprennent tout simplement pas le contexte politique et l’atmosphère russes de 2007. »

En 2007, la Russie était au milieu d’un énorme boom économique, jouissait d’une croissance annuelle du PIB de 8,5% (l’économie avait diminué de 5,3% en 1998, une période d’effondrement économique total). Mais en même temps que l’économie semblait progresser à grande vitesse, la population russe connaissait un fort déclin démographique et une énorme pénurie de main-d’œuvre qui rendait l’immigration nécessaire.

« Les salaires étaient environ 10 fois plus élevés en Russie qu’au Tadjikistan à l’époque pour un travail équivalent », explique Volkov, « et donc naturellement il y a eu une immigration de masse en Russie. Pour une grande partie de la jeunesse russe mal éduquée des centres-villes, cela paraissait un gros problème. »

La Russie avait un régime sans visa avec le Tadjikistan, dont la frontière avec l’Afghanistan était elle-même poreuse, la Russie était aussi une plaque tournante du trafic international de drogue, et la politique du gouvernement sur ces deux questions semblait inexistante. Selon Volkov, les messages des autorités russes de l’époque visaient à manipuler les craintes sociales largement répandues. « L’administration présidentielle a même discrètement organisé des groupes d’extrême droite meurtriers, stimulé la création d’organisations paramilitaires armées qui sont allées tuer de nombreux immigrants d’Asie centrale ». « L’instrumentalisation » de ces organisations par les services de sécurité russes était, pour Volkov, bien plus cynique et immorale que l’« instrumentalisation » d’arguments chauvins par un jeune activiste et politicien opposé au gouvernement.

Volkov cite en exemple le chef de gang, avocat et blogueur nationaliste radical Vassili Fedorovitch, qui opérait dans la ville natale à Ekaterinbourg. Toléré par les autorités, le gang qu’il dirigeait était impliqué dans le meurtre d’au moins 14 migrants d’Asie centrale ; il fallut que le gang tue « accidentellement » un citoyen américain pris pour un Azéri pour que le pouvoir se résolve à condamner Fedorovitch à 22 ans de prison.

Le message de Navalny s’inscrivait dans ce contexte politiquement très lourd, où les services de sécurité russes tentaient de coopter et même de déployer ces groupes. Il s’agissait « d’essayer de toucher l’esprit du plus grand nombre d’individus à orientation nationaliste » et à désamorcer la situation, soutient Volkov.

Un spot de campagne devenu tristement célèbre datant de 2007 montre le jeune Navalny déguisé en dentiste, vêtu d’une blouse blanche, comparant la lutte clinique contre la carie dentaire aux méthodes nécessaires pour lutter contre l’immigration illégale : « Personne n’a besoin d’être battu, tout ce qui nous dérange doit être traité correctement et solidement, en utilisant l’expulsion », explique-t-il. L’argument de Navalny était que le chauvinisme devait être supplanté par des formes légales de déportation de masse, de peur qu’il ne se métastase en fascisme. L’ensemble de la publicité, qui présentait à la fois des images nazies et soviétiques, est assez bizarre et quelque peu dérangeant.

« Cette vidéo est, bien sûr, très désagréable à regarder maintenant, clairement, en 2021 », admet Volkov. « Pourtant, à cette époque, en 2007, on comprenait très bien qu’il faisait partie d’un contexte où Navalny combattait le Kremlin et essayait d’influencer les jeunes qui entraient à ce moment-là dans la politique russe. » Volkov explique que le message de cette vidéo était : « Ne tuez pas, combattez l’immigration illégale, renvoyez les immigrés illégaux ». Le thème de l’immigration illégale reviendrait comme un élément central de la campagne de Navalny pour les municipales de 2013 à Moscou. Il le supprima cependant au début de 2014, au moment de l’annexion de la Crimée par la Russie, une fois l’immigration soudain devenue un sujet secondaire dans la politique russe.

J’ai demandé à Volkov pourquoi Navalny n’apaisait pas ses détracteurs de l’opposition démocratique russe en revenant simplement sur ses commentaires chauvins d’autrefois concernant les Géorgiens. Me corrigeant aussitôt, Volkov m’expliqua que Navalny avait précisément déjà fait cela, à plusieurs reprises dans divers entretiens, mais que personne n’y avait prêté attention. J’étais sceptique. Après vérification cependant, je dus admettre qu’il avait raison.

« La principale loi de la politique russe, mon cher Vladislav », a dit Volkov en tapant rythmiquement sa main sur la table, « est que les gens lisent avec leur cul. »

« – Je peux vous citer ?, j’ai demandé.

– Bien sûr que vous pouvez. L’électeur russe a la mémoire d’un poisson rouge », a-t-il poursuivi. « Après 2008, Navalny a donné une centaine d’interviews dans lesquelles on l’interrogeait sur des sujets comme la Crimée, les “rongeurs“, etc. [Il y a des entretiens] au cours desquelles il a expliqué le contexte de ces déclarations et présenté des excuses. En fait, nous avons rassemblé un ensemble de ces déclarations à l’intention d’Amnesty International lorsque nous avons eu un dialogue avec eux sur son statut de prisonnier d’opinion. À chaque fois et dans chaque conversation, c’est comme si c’était la première fois. Personne ne lit ces interviews et personne ne s’en soucie. Je suis arrivé à la conclusion que c’est exactement comme ça que ça marche dans la politique russe : Les gens ont une mémoire totalement fragmentaire et épisodique. Pourtant, les faits sont les faits. Malheureusement, personne ne se souvient de rien et chaque campagne commence au point zéro. »

Dans quelle mesure les partisans de l’opposition russe au sein de la population parviendront-ils à se servir de la crypto-monnaie, et à utiliser des VPN pour participer au mouvement en échappant à la surveillance des agences de renseignement russes, qui sont parmi les plus techniquement sophistiquées au monde ? Ben Noble, professeur associé de politique russe à l’University College de Londres et co-auteur de la récente publication « Navalny : La Némésis de Poutine, l’avenir de la Russie ? » souligne la dynamique d’une transition générationnelle. « Il est intéressant de parler de Volkov comme du chef du “Shtab” (quartier général), et ce n’est pas du tout surprenant que ce chef de la stratégie sorte d’un milieu informatique », m’a-t-il fait remarquer.

L’appareil de sécurité russe est au moins aussi adaptatif et techniquement astucieux que celui du mouvement d’opposition, et les deux sont engagés dans une course classique à l’armement technologique. Le Roskomnadzor, l’agence fédérale russe des communications, a bloqué les sites web du mouvement.

L’été dernier, après avoir légalement neutralisé l’opposition à l’intérieur du pays, le Kremlin a fait pression sur les entreprises technologiques occidentales opérant en Russie pour qu’elles censurent l’accès de l’opposition aux forums internet, aux plateformes mondiales de messagerie et aux applications mobiles. Les autorités ont notamment demandé à Apple de retirer l’application de vote intelligent du mouvement d’opposition de son App Store. Le ministère russe des Affaires étrangères a même convoqué l’ambassadeur des États-Unis en septembre pour porter plainte très formellement contre une ingérence présumée de sociétés technologiques américaines dans les élections russes. De manière assez honteuse, Apple et Google ont tous deux accepté de supprimer l’accès à l’application de vote « Navalny » à la veille des élections. Volkov posta le tweet suivant : « L’invasion de la censure sur les plateformes informatiques mondiales a depuis longtemps acquis le caractère d’une guerre totale. » (Fin décembre, un tribunal russe infligerait à Google une amende de 100 millions de dollars, au prétexte que la firme n’avait pas supprimé du contenu jugé illégal par le gouvernement russe.)

Parmi les différents mouvements d’opposition, la Fondation anticorruption de Navalny a toujours pu compter sur des infrastructures locales particulièrement efficaces. En effet, la FBK s’est distinguée des autres groupes d’opposition (à l’exception importante des communistes) par son réseau très organisé de militants opérant dans les vastes et nombreuses régions de la Russie. Le défi auquel Volkov et ses camarades sont cependant confrontés aujourd’hui est que, avec ses dirigeants emprisonnés et exilés à l’étranger, le mouvement est destiné à se faire plus « international ». En conséquence, l’une des critiques les plus sérieuses maintenant adressées à Volkov et à d’autres politiciens russes en exil, est qu’ils continuent à encourager les jeunes Russes, en particulier ceux vivant en dehors de Moscou et de Saint-Pétersbourg, à prendre des risques personnels, tandis que la plupart des dirigeants sont confortablement installés dans l’Union Européenne.

Volkov est bien conscient de cette critique. Le facteur de risque pour chaque activiste individuel est évalué continuellement, m’a-t-il expliqué. Le mouvement est parvenu à faire sortir de Russie plusieurs de ses membres particulièrement vulnérables. Dans certains cas cependant, l’organisation n’a pas été en mesure d’agir à temps pour éviter l’arrestation des militants.

Le Kremlin a tenté à plusieurs reprises de décapiter le mouvement en dégradant sélectivement ses dirigeants par la répression, l’emprisonnement et l’exil de ses principaux cadres. Les leaders les plus visibles, les plus compétents et les plus charismatiques ont tous été visés et emprisonnés, souvent sous des prétextes juridiques bizarres. Parce qu’ils sont excentrés et donc hors de vue des médias nationaux et des ONG susceptibles de leur venir en aide publiquement, ceux d’entre eux basés en dehors de Moscou ont tendance à être plus vulnérables, une réalité exacerbée depuis la fermeture des bureaux régionaux de l’opposition.

« Oui, beaucoup de nos dirigeants sont maintenant à l’étranger », dit Vladimir Achourkov, un directeur exécutif de la FBK lui-même réfugié politique au Royaume-Uni, « mais notre ADN reste entièrement russe et nous continuerons bien sûr à travailler sur le terrain. »

Achourkov défend Volkov contre les attaques d’arrogance absolue portées contre lui (une critique faite à Navalny avant lui) ou contre l’accusation d’être trop loin de l’action réelle, pas assez présent sur le terrain : « Il parle, pense, écrit bien et a toutes les compétences organisationnelles d’un leader. Nous avons beaucoup de chance qu’un homme avec de telles qualités soit à la tête de notre organisation. Il a beaucoup des traits de caractère d’un vrai leader, y compris la capacité de voir et d’analyser la situation dans son ensemble. »

Pour les critiques, la nature diffuse de l’organisation, son manque concomitant de structure, rendent difficile de savoir combien le mouvement compte réellement d’activistes et de volontaires. Il est, par nécessité, plus petit qu’un grand mouvement d’opposition dans une démocratie libérale, et il n’est clairement pas structuré comme un parti politique. L’espoir de gens comme Achourkov et Volkov est que le mélange de bénévoles engagés et de culture très ancrée de prouesses techniques pallie à l’absence de niveaux hiérarchiques et de l’organisation traditionnelle d’un parti.

Mais un réseau international un peu lâche d’activistes et d’informaticiens précoces, mené par des dirigeants le plus souvent en exil, et uni par guère plus que des podcasts, des applications mobiles vulnérables et des plateformes cryptographiques volatiles, peut-il vraiment espérer rivaliser avec l’État russe ? Selon certains observateurs locaux, Navalny aurait surestimé les atouts de l’opposition lorsqu’il est revenu de Berlin à Moscou. Il aurait notamment trop misé sur une hypothétique vague de soutien populaire susceptible de dissuader le Kremlin de l’arrêter et de l’envoyer en colonie pénitentiaire. Volkov m’a au contraire affirmé que, à Berlin, Navalny estimait hautement probable ses chances d’être emprisonné dès son retour à Moscou. Quoiqu’il en soit, même s’il était conscient des risques, son incroyable acte de bravoure a laissé le mouvement sans visage pour un temps indéfini.

Tout ceci laisse le leadership du groupe de dissidents politiques le plus dynamique et le plus sophistiqué de Russie – un groupe qui constitue la menace la plus sérieuse à laquelle Vladimir Poutine ait dû faire face depuis son accession au pouvoir voici vingt-deux ans –  entre les mains d’un prodige juif de l’informatique d’Ekaterinbourg.

Volkov pourra-t-il servir de personnalité fédératrice au cas où le Kremlin maintiendrait Navalny en prison pour une durée indéterminée ? C’est la question que se pose Ben Noble. « Leurs caractères sont de fait assez similaires », dit-il. « C’est un stratège efficace et un bon communicant. La question, est de savoir si c’est ou non un leader. Vous avez une situation où le chanteur principal du groupe est maintenant hors de la scène pour un certain temps, et le manager… est maintenant appelé à prendre le devant de la scène. Sera-t-il capable de muer pour devenir le visage du mouvement ? Veut-il être le “nouveau” Navalny ? Je pense aussi qu’il est très probable que nous assistions à la transition du mouvement vers une sorte de “système Navalny 2.0“, un leadership collectif qui dirigerait le mouvement. »

Selon Noble, d’autres, dans l’entourage de Navalny, représentant différents segments de sa base de soutien pourraient potentiellement émerger, comme l’avocat Lioubov Sobol. Reste à voir si Volkov parviendra à unifier ces factions souvent querelleuses de l’opposition russe (les relations avec le parti libéral Yabloko sont notoirement tendues).

Pour sa part, Volkov ne semble pas toujours prendre ses pairs au sein de l’opposition très au sérieux. « N’utilisons pas le terme “parti politique“, c’est une façon trompeuse de voir les choses. La Russie n’a actuellement aucun parti politique existant au sens occidental du terme », m’a-t-il répondu, alors que je lui demandais quelles relations son mouvement entretenait avec d’autres forces d’opposition au sein de la politique russe. « Le système russe n’a aucun rapport avec l’ordre politique européen, et les partis politiques russes ne sont pas réellement des partis au sens propre du terme. Ils représentent plutôt un ensemble de personnes qui ont la capacité de vendre ou de distribuer des mandats, c’est-à-dire des sièges de parti. »

« Il s’agit en fait de structures commerciales qui peuvent vendre ou distribuer des quotas de leurs “franchises” aux élites locales, oligarques, banquiers locaux, propriétaires fonciers ou n’importe quoi d’autre dans les régions locales. Mais ils ne peuvent pas formuler de politique en Russie, car celles-ci ne sont dirigées que par deux forces : le Kremlin et nous. »

Les élections à la Douma de septembre 2021 ont été un test pour un mouvement post-Navalny. L’opposition, qui n’était pas en mesure de présenter ses propres candidats, a plutôt adopté une stratégie de « vote intelligent » consistant à créer des alliances circonstancielles avec le candidat anti-Poutine le plus puissant dans chacune des circonscriptions du pays. Volkov et ses cadres ont recommandé un candidat à soutenir dans chaque district indépendamment de son affiliation politique, de sa vision du monde ou de son idéologie. Le seul critère de sélection était de savoir si ce dernier avait une chance raisonnable de battre Russie Unie, soutenu par Poutine. Une application mobile, Smart Voting, a été lancée afin que les électeurs russes sachent quel candidat soutenir en fonction du lieu où ils vivaient. Elle a été considérée comme un défi si sérieux aux ambitions du Kremlin désireux de conserver sa super-majorité parlementaire, que le gouvernement a passé plusieurs mois à tenter d’en entraver l’accès aux électeurs.

Les opposants russes Alexeï Navalny et Leonid Volkov lors d'une manifestation contre le gouvernement de Poutine
Alexeï Navalny et Leonid Volkov.

Mais lorsque les élections parlementaires sont finalement survenues, durant trois jours de la mi-septembre, elles sont apparues de toute façon largement grotesques. Les autorités ont tout simplement jeté des montagnes de faux bulletins de vote dans les urnes et grossièrement falsifié les procédures de vote et de comptage. Le dépouillement a donné lieu à de nombreuses astuces techniques, dont plusieurs « revotes » permettant de réallouer stratégiquement le nombre de voix nécessaire aux candidats soutenus par le Kremlin. Le pouvoir a triché avec une marge suffisamment importante pour invalider l’augmentation de 5% à 6% que les chercheurs indépendants attribuaient aux candidats soutenus par Smart Voting. Dans de multiples circonscriptions moscovites, les candidats soutenus par l’opposition donnés favoris par les projections ont dû laisser place à ceux soutenus par le  Kremlin une fois que les votes électroniques ont été ajoutés aux résultats définitifs. Sur des podcasts et des programmes en ligne, Volkov a postulé que les résultats des élections étaient les moins justes depuis ceux de la tristement célèbre élection de 2011. Dans les bastions de l’opposition libérale de Moscou et Saint-Pétersbourg en particulier, a-t-il affirmé, le résultat du vote aurait dû être totalement écarté.

Sur les 225 circonscriptions dans lesquelles l’opposition soutenait des candidats spécifiques, seuls 15 candidats ont remporté leur course, soit un taux de réussite inférieur à 7%. Plus d’une centaine de candidats soutenus par l’opposition sont arrivés en deuxième position. Selon Volkov, l’ingérence du Kremlin a coûté au mouvement environ 25 sièges (ce chiffre inclut les huit sièges volés à Moscou et cinq autres à Saint-Pétersbourg).

Finalement, la Russie Unie de Poutine a atteint la super majorité souhaitée : 325 sièges sur 450. Mais si le Kremlin a obtenu plus des deux tiers des sièges à la Douma, il l’a fait avec une part de voix nettement plus faible, plus fracturée que lors des élections précédentes, et beaucoup de ces sièges ont de surcroit émergé du chapeau de magicien électronique. Certains statisticiens sont allés jusqu’à spéculer que, si le vote avait été honnête, Russie Unie aurait pu recevoir un peu moins de la moitié des sièges à la Douma.

Sitôt le résultat du scrutin connu, de nombreux organes de presse russes respectés ont reçu le statut juridique paralysant d’“agent étranger”. Les entreprises technologiques occidentales, qui avaient auparavant résisté à la coercition du gouvernement russe, ont dû rendre les armes partiellement ou totalement une fois leur personnel local en Russie dans le collimateur des autorités. L’humeur post-électorale de l’opposition russe était naturellement morose – même s’il y a aussi eu quelques surprenants accès de résistance.

La plus inattendue d’entre elles vient peut-être des communistes traditionnellement serviles et favorables au pouvoir. Nombre des victoires parlementaires réelles des communistes ont dû être effacées et réaffectées à Russie Unie pour que le Kremlin obtienne le résultat électoral souhaité. À la surprise générale, le plus « acheté et payé » de tous les partis politiques russes – encore dirigé, jusqu’à très récemment, par des fossiles d’Homo Sovieticus servant les intérêts de l’État tout en fournissant aux électeurs plus âgés un exutoire émotionnel sans conséquence –, ce parti a commencé à organiser des rassemblements de rue sous la direction d’une nouvelle génération de militants. Les communistes ont même d’abord refusé de reconnaître les résultats, avant de s’incliner sous les menaces à peine voilées de Poutine.

Par principe, Volkov avait totalement soutenu les communistes dans leur décision de descendre dans la rue pour protester contre leurs votes volés tout en « exigeant la liberté pour Navalny »—ce qui  ne l’empêcha pas d’insister sur fait que, selon lui, le communisme reste un « système économique et politique merdique, et donc n’en approchez pas, les enfants. »

Mais les avocats du parti communiste ne tardèrent pas à se faire arrêter, et l’éminent théoricien universitaire marxiste Boris Kagarlitsky a été condamné à 10 jours de prison pour avoir promu des manifestations non autorisées en ligne. L’ironie de jeter des gens en prison parce qu’ils sont communistes n’a pas échappé à l’Internet russe.

Une semaine et demie après le décompte des votes, Volkov a fait le tour des talk-shows et podcasts post-électoraux sur Internet pour revendiquer une sorte de victoire stratégique et morale. Il a également réprimandé ceux qui pensaient que la stratégie de l’opposition s’était avérée infructueuse.

Beaucoup de ses alliés de l’opposition ont cependant trouvé moins de raisons d’espérer : Après le sacrifice personnel de Navalny, et après plusieurs mois de tractations, et de conception de l’application Smart Voting, le système restait intact. Avec de multiples activistes, organes de presse, et organisations politiques et sociales déclarés agents de l’étranger par l’Etat, certains allèrent jusqu’à conclure que la situation avait même empiré.

Volkov ne voit là qu’une forme de défaitisme malavisé. Quand je lui ai demandé de quel côté dans l’ancienne distinction russe entre dissident et révolutionnaire se situait le mouvement, il m’a répondu pragmatiquement ni l’un ni l’autre : l’opposition, selon lui, transcende ces différences.

« Les changements qui sont en train de se produire se situent à un niveau plus subtil », explique-t-il. « Un résultat de ces élections, en fait, est que les autorités russes ont gaspillé leur légitimité politique – et ce constat ne doit pas être fait à la légère. La légitimité politique est un concept politique subtil. Vous ne pouvez pas vraiment le mesurer ou le sentir avec vos mains. C’est un sentiment, le “manque de légitimité” et il ne se répand pas immédiatement partout à la même vitesse. Mais il infuse. »

Dans une interview enregistrée un mois après l’élection, Volkov a admis que son mouvement avait passé les six mois précédents à concentrer toutes ses énergies sur la stratégie du vote intelligent. Il n’y avait pas nécessairement de plan de secours prêt à être déployé, et l’équipe de Navalny devait prendre le temps de réfléchir aux alternatives. Le système politique russe a été transformé par les dernières élections, a déclaré Volkov. Il n’y a aucun moyen de savoir quand le système actuel s’effondrera, et Volkov ne perd pas de temps à faire des promesses ou des prédictions sur la longévité de Poutine (« quiconque prétend que Poutine sera parti l’année prochaine est un charlatan »), mais il est confiant dans le fait que les choses finiront par changer. Poutine a été secoué par le résultat réel de l’élection, affirme Volkov, et il va certainement continuer à faire le genre d’erreurs sur lesquelles le mouvement a l’intention de capitaliser.

Depuis les élections, le gouvernement a poursuivi ses tentatives pour affaiblir l’opposition. Le dernier jour de novembre, Poutine a annoncé qu’il n’avait pas encore décidé s’il serait candidat à sa réélection en 2024. C’est cependant son droit, et cela garantit la stabilité du système politique. En décembre, les autorités ont annoncé avoir trouvé un moyen de bloquer le cryptage Tor, un protocole qui assure traditionnellement la confidentialité des données et des communications sur le web, prenant ainsi une fois de plus le dessus dans la guerre de surveillance nationale.

Que peut faire l’opposition maintenant pour rester à flot ? Peut-être se concentrer sur sa  capacité d’innovation technologique, en concevant, par exemple, un VPN utilisable pour tous les Russes impossible à pirater. Ou peut-être, au contraire, le mouvement reviendra-t-il aux vieilles solutions low-tech consistant à acheminer l’information en Russie par l’intermédiaire de stations de radio pirates. Volkov a suggéré les deux approches dans un entretien post-électoral. Son message essentiel : lui et ses militants dans une guerre d’usure, et de compétition technique contre l’une des machines de répression les plus sophistiquées du monde. La révolution de Volkov n’est peut-être pas télévisée, mais, s’il arrive à ses fins, elle se diffusera dans un coin du web quelque part hors de portée de l’Etat russe.


Traduit de l’anglais par Marc Weitzmann.

3 Commentaires

  1. Il va sans dire que 1 : les piètres alliés qui s’abaisseraient à zemmouriser ma pensée pour esquiver sans trop se fouler les contre-arguments que j’oppose à l’évocation obsessive et néanmoins tacite des improbables images satellites de camps d’extermination russes que le Pentagone préférerait curieusement garder bien au chaud dans un coffre secret plutôt que de les divulguer en mondiovision lors de la prochaine session extraordinaire d’urgence de l’Assemblée générale convoquée par le Conseil d’insécurité des Nations unies contre elles-mêmes + 2 : les podolecteurs qui choisiraient de me rayer de leur carte révisionniste tels ces antivalssistes du PS auxquels certains accordent la clémence en leur prêtant des intentions bassement politicaillières après qu’ils ont maintes et maintes fois prouvé la ténuité de leur ferveur pour l’universalité des principes non négociables que foulent au pied les barghoutistes de la Nupes = 3 : l’opération de nettoyage éthique dont pourrait faire l’objet une parole insaisissable à l’esprit nu, ne saurait que me renforcer dans ma conviction que nous nous rapprochons à la vitesse des anti-Lumières de la fin des temps postmodernes, ce qui, entre vous et moi, ne serait pas fait pour me déplaire.

  2. Objectif : neutraliser la Gorgone panrusse.
    Technique : tir dans le mille.
    Méthode : se concentrer sur les organes vitaux atteignables.
    Stratégie : écarter toute résolution du conflit qui convaincrait l’ennemi que le jeu du Barbare, violeur récidiviste du droit international et bafoueur des droits fondamentaux dans son propre pays, est un jeu qui en vaut la chandelle.

  3. Russie ou pas Russie ?
    Gary, dans L’Éducation européenne, évoque l’Ukraine comme une nationalité parmi vingt-sept autres constitutives de ce qu’il appelle « le peuple russe — tout le peuple russe » tel qu’il sait préparer une réception magnifique, fût-elle hallucinée, au bon soldat allemand Grünewald surpris par la neige russe. Ukrainiens comme Kalmiks, Kirghizes, Tartares, mais aussi Juifs et Kurdes, endossèrent ce statut découronné, lequel statut identitaire n’était pas contesté par une intelligentsia occidentale qui avait à l’époque d’autres chats à fouetter. Depuis, un processus d’envergure planétaire fut mis en branle. On appela cela la décolonisation. Celui-ci entra dans sa pénultième phase — il faut toujours se réserver une petite place pour le rab — lors de la chute de l’Empire soviétique. L’Ukraine en profiterait pour se libérer du joug de ce voisin terriblement multiple qui, si sa souveraineté avait été ressentie comme un acte d’intrusion non consenti, n’en avait pas moins transformé son histoire nationale en profondeur. Un legs envahissant, une dette à double sens, dont Poutine revendique aujourd’hui une part qu’il estime prévalente. Je crains que ce dernier ne doive se contenter d’en vanter les borgnes trésors par la lecture et l’étude des grandes pages de l’histoire des Russies, car notre communauté dite internationale ne permettra jamais que l’on sabote d’un coup de sabre épileptique, son savant équilibre instable.
    Génocide ou pas génocide ?
    Il n’y a pas de discussion sur l’Indiscutable. Zelensky parle de génocide, puis il prononce le mot « déportation ». Tout le corps de l’Europe se met à trembler tel l’agneau du Maharal après qu’on eut frappé l’une de ses pattes. On a en tête la déportation des Juifs d’Europe vers où l’on sait. C’est bien ce à quoi tout le monde pense, a fortiori sous le prisme du génocide susmentionné.
    Si tel était le cas, toute notre stratégie serait à réévaluer. Pensez-vous, ces centaines de milliers de femmes, d’enfants, embarqués de force dans des trains qu’il faudrait considérer comme autant de rouages mortifères d’un innommable processus d’extermination…!
    Pourquoi ai-je peine à croire Atomic Vlad capable de s’enfoncer jusque-là ? Sombré-je à mon tour dans le déni du réel ?
    Bien sûr, je ne peux pas me sortir de la tête cet autre procédé bien connu des victimes de l’impérialisme antique et moderne : la déportation des populations d’un territoire conquis et la réduction de leur foyer national à une simple colonie de (re)peuplement. C’est ce qui arriva à feu le royaume d’Israël ; puis à son autre moitié, le très saint Iehouda. Or Babèl, aussi persécutrice qu’elle fût, ne deviendrait jamais ni pour l’un ni pour l’autre une préfiguration d’Auschwitz. Car, voyez-vous, un camp d’extermination ne pourrait pas donner naissance à la plus grande académie talmudique de la planète.
    Dans l’espoir que je ne me trompe pas, redoutons toutefois l’arrivée d’un Haman au Kremlin, mais tempérons aussi vite nos angoisses en nous rappelant la fin tragique de l’Exterminateur raté.