Odessa, Ukraine, le 22 mars 2014. Le marché aux poissons d’Odessa avait l’allure d’une partition musicale. Son cœur battait au rythme des percussions et des maracas, une mélodie dont la composition semblait presque naturelle. Les poissonniers écaillaient bruyamment de grands bars noirs sur fond de conversations se chevauchant, et de bruissements de sacs à provisions contre les manteaux des femmes et des hommes d’Odessa.

C’était un samedi matin ordinaire dans ce port stratégique de la mer Noire –  une cité balnéaire,  véritable merveille architecturale gorgée d’histoire, de littérature et de musique devenue un symbole de culture et d’unité européennes. Mais ce n’était pas un samedi tout à fait comme les autres. La Russie avait ratifié la veille l’annexion de la province voisine de Crimée : le dernier acte d’une onde de choc ressentie dans le reste du pays et jusqu’à l’Atlantique, une vague lentement absorbée par une torpeur – presqu’un sommeil – mondiale.

Soudain, un homme armé d’une contrebasse, puis toute une bande d’individus portant des violons et d’autres instruments apparaissent aux différentes portes du marché. Sans aucun prélude, ils s’installent, chacun à un endroit stratégique, l’un à côté d’une statue en bronze, l’autre derrière des comptoirs sur lesquels s’empilent des boîtes de conserve et des bouteilles d’huile d’olive, d’autres encore parmi les étals de poissons. Ils entament leur musique en douceur, à coup de notes de la 9ème symphonie de Beethoven. En guise de spectateurs, certains acheteurs se demandent encore s’ils préfèrent ramener chez eux du thon, du maquereau ou du hareng, tous fraîchement pêchés dans la mer Noire ; d’autres personnes sont instantanément hypnotisées et se pressent maintenant autour des musiciens. L’orchestre improvisé s’agrandi. Des musiciens arrivent même sans instrument, il est difficile de les distinguer des clients du marché. Ils s’étalent à la manière d’une pieuvre géante déployant ses tentacules, ils se répandent dans toutes les allées.

Tout au fond, le chef d’orchestre du Philharmonique d’Odessa, Hobart Earle – un Américain installé en Ukraine depuis plus de 20 ans – observe. Il attend l’instant exact pour se frayer un passage à travers la foule, avancer jusqu’au cœur du marché, et être enfin visible des dizaines de musiciens qui ont pris possession de la place. Il lève alors les mains et d’un geste assuré invite le chœur à chanter l’Ode à la Joie de Beethoven, l’hymne européen.

« De toutes mes années vécues ici à Odessa, mars 2014 a été sans précédent », répondait alors Hobart Earle à un journaliste lors d’une interview filmée et disponible sur Internet. Les Ukrainiens étaient angoissés, ils étaient proches du point de rupture. « Les gens dormaient probablement en moyenne trois ou quatre heures par nuit parce qu’ils restaient éveillés, essayant de regarder tous les programmes d’information pour simplement comprendre ce qui se passait ». Les débats étaient nombreux et les désaccords éclataient un peu partout. « Nous avions juste senti que nous devions faire quelque chose pour essayer de relâcher cette tension, pour rassembler les gens (…) parce qu’il n’y a rien de mieux que la politique pour diviser les individus ».

Hobart Earle et ses musiciens décident donc d’orchestrer une flashmob musicale pour « la paix et la fraternité ». Le retentissement fut tel que l’Opéra d’Odessa programme quelques jours plus tard sa propre flashmob à l’aéroport local. D’autres orchestres décident d’accomplir le même geste partout en Ukraine.

Huit ans après cette flashmob pour la paix et la fraternité, Hobart Earle a tenté d’organiser un nouveau coup musical il y a quelques jours –  depuis Miami où, avec son épouse ukrainienne Aida, il a rejoint son fils installé depuis quelques années en Floride. Il fomentait son projet à distance, avec les musiciens de sa ville d’adoption, cette ville sous la menace imminente d’un bombardement russe, d’un siège ou d’une invasion. Mais l’armée Ukrainienne, en alerte permanente, a finalement retiré son autorisation de créer cet instant symbolique de résistance musicale.

Un silence inquiétant règne désormais dans les rues d’Odessa. À l’exception des musiciens de l’Opéra qui se sont aventurés dehors il y a quelques semaines pour une interprétation émouvante de Va Pensiero, extrait de Nabucco de Verdi, les seuls sons qui s’élèvent de la ville sont ceux imprévisibles et cacophoniques d’un orchestre invisible, celui de la guerre.

Dans un e-mail qu’Hobart Earle m’a envoyé le 13 mars dernier, il partageait les nouvelles reçues de son joueur de cor : « il m’a dit que des roquettes/missiles ont volé, deux fois, au-dessus de leur maison dans la banlieue d’Odessa. Probablement des missiles anti-aériens (…) C’était effrayant ».

Le 25 mars dernier, Hobart Earle a accepté de répondre à quelques questions.

Entretien avec Hobart Earle

Quelle est la situation à Odessa au moment où nous nous parlons ?

Toute la vieille ville est fortifiée à renfort de sacs de sable et autres matériaux. Les célèbres croisillons « anti-char » ornent certaines des rues les plus célèbres du centre-ville. Les plages sont également fortifiées. Les sirènes de prévention anti-raid aérien retentissent plusieurs fois par jour, mais la ville a été jusqu’à présent épargnée, en grande partie grâce à la défense héroïque de la ville voisine de Mykolaiv.

Et vos musiciens ?

Certains d’entre eux sont actuellement dans l’armée, d’autres dans les unités de défense civile, d’autres encore participent à des tâches physiques comme la mise en place de sacs de sable sur les plages, le creusement de tranchées, etc.

Les musiciennes aussi ?

Je ne sais pas, mais le nombre de femmes qui ont pris les armes est important. Il peut très bien y avoir des musiciennes parmi elles.

Sont-elles entraînées pour cela ?

De nombreux rapports font état de femmes qui découvrent pour la première fois le maniement des armes, notamment cette fameuse grand-mère de 78 ans à Marioupol, présentée de nombreuses fois à la télévision quelques jours avant la guerre. Elle avait annoncé qu’elle était une personne pacifique, mais que si des gens essayaient de prendre ses terres, elle se sentirait obligée de les défendre.

Vous aviez à peine 30 ans lorsque vous arrivez à Odessa en septembre 1990 à l’occasion d’une tournée avec un orchestre de chambre de Vienne. Et vous n’êtes plus reparti. Diplômé en musique par l’université de Princeton, vous avez alors accepté de recevoir un maigre salaire mensuel de 50 dollars pour sauver un orchestre philharmonique pourtant déserté. Vous avez levé des fonds et persuadé un à un les musiciens de ne plus partir pour Saint-Pétersbourg, Moscou ou Vienne et de revenir travailler dans cette ville romantique au bord de la mer Noire. En avril 1991, vous avez ainsi dirigé votre premier concert et, au fil des ans, vous avez reconstruit un orchestre de renommée mondiale, qui a depuis fait le tour du monde. En Ukraine, vous prendrez la baguette devant le Président Bill Clinton, et à Washington D.C., vous recevrez les honneurs du Kennedy Center. En 30 ans, cet orchestre philharmonique a ainsi participé à la renaissance internationale d’Odessa, une ville en constante transformation.

Odessa a évolué de toutes les manières imaginables. Le plus remarquable fait est peut-être le retour de nombreux émigrés qui ont quitté l’Union soviétique à la fin des années 1970 pensant qu’ils ne reviendraient jamais dans leur ville natale et bien-aimée. Ils sont revenus la visiter. Une fois, puis deux. Plus tard, ils s’y se sont fait de nouveaux amis, ont acheté des propriétés, investi et contribué à la croissance de la ville.

Quelle serait la signification d’une attaque contre Odessa ?

Pour tout Russe, l’idée d’endommager Odessa devrait être un horrible cauchemar, un cauchemar partagé par les peuples de nombreuses nations européennes, car la ville porte en elle un patrimoine européen immense et varié. Odessa est redevable à tant de pays différents, qui ont tous joué un rôle important dans l’architecture et l’histoire de la ville. Pouchkine a écrit des chapitres entiers d’Eugène Onéguine à Odessa. Le bâtiment où la révolution grecque des années 1820 trouve ses racines est situé au cœur d’Odessa. La salle philharmonique, un rare exemple d’architecture gothique vénitienne en Europe de l’Est, a été construite par l’Italien Mario Bernardazzi ; l’opéra est l’œuvre des célèbres architectes viennois Helmer et Fellner ; le premier gouverneur d’Odessa était français, Armand, duc de Richelieu. La liste est longue…

Lorsque vous rassemblez vos musiciens pour le flashmob musical du marché aux poissons le 22 mars 2014, certains d’entre eux débattaient vivement à propos du droit de la Russie d’annexer la Crimée. Mais dès le 14 février dernier, lorsque la Russie attaque l’Ukraine tout entière, les tensions de 2014 disparaissent.

En 2014, deux membres de l’orchestre – chacun se positionnant aux pôles opposés de l’échiquier politique et s’opposant sur la langue, l’histoire et l’idée qu’Odessa soit une zone économique libre (comme elle le fut au XIXe siècle) – en sont presque venus aux mains. Il y a toujours de multiples façons d’interpréter l’histoire, mais plus on remonte dans celle de la Crimée en particulier, plus la question devient compliquée. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, ces deux musiciens sont rassemblés, côte à côte, dans des unités de défense civile.

Lorsque vous avez pris la tête de ce flashmob musical, il y a huit ans, vous avez expliqué que« l’idée était de rassembler les gens, de les faire respirer ». Et vous avez précisé à propos du choix de l’œuvre : « quelle meilleure musique que celle de la 9ème symphonie de Beethoven avec le texte étonnant de (Friedrich) Schiller (L’Hymne à la Joie) ». En 1989, le jour de Noël, le compositeur et chef d’orchestre américain Leonard Bernstein avait célébré la chute du mur de Berlin avec une interprétation de la 9ème Symphonie de Beethoven où il a remplacé le mot« joie » (freude en allemand) par le mot « liberté » (freiheit). Plus récemment, le Metropolitan Opera a, lui aussi, conclu son Concert pour l’Ukraine, dirigé par Yannick Nézet-Séguin, par le dernier mouvement de la symphonie de Beethoven. Mais lorsque vous avez programmé à votre tour la 9ème Symphonie lors de votre flashmob, certains critiques vous ont reproché  d’avoir choisi un marché aux poissons pour la musique de Beethoven. Cela vous importait peu, car, selon vous, Beethoven aurait approuvé ce choix d’un marché en plein air, « l’un des plus grands de l’ancienne Union soviétique », dites-vous, l’endroit où tout le monde peut se rassembler en toute sécurité et faire ses courses. Et vous avez ensuite ajouté, « Beethoven avait en lui cet élément de protestation, il aurait probablement rejeté la critique selon laquelle sa musique avait été jouée à cette occasion dans le marché aux poissons, je pense, au contraire, qu’il aurait trouvé  – c’est mon opinion que c’était le bon choix ».

La musique a-t-elle le pouvoir d’élever les voix et de les rassembler, des deux côtés de la frontière, contre la guerre ?

Le pouvoir de la musique est unique et extrêmement varié. La musique a une capacité infinie à construire des ponts et à rassembler les gens, comme peu d’autres éléments de la vie peuvent le faire. La musique a la capacité illimitée d’être un messager de paix et de bonne volonté. Voyez les interventions musicales spontanées d’Ukrainiens – parfois avec beaucoup d’humour et que l’on retrouve sur Internet. Si de telles créations musicales devaient parvenir jusqu’aux oreilles des Russes ordinaires, je ne doute pas que beaucoup de gens seraient profondément émus.

On écrit et on discute beaucoup du droit des musiciens russes de continuer à se produire dans le monde. La musique ici  nous rapproche-t-elle ou nous divise-t-elle ?

C’est une question très difficile. Bien qu’il y ait de nombreux musiciens russes fermement opposés à la guerre – et ils devraient être reconnus internationalement comme tel – nous, à la Philharmonie d’Odessa, avons été abasourdis, durant les premiers jours de la guerre, d’entendre notre directeur général raconter comment un artiste qui s’était souvent produit avec nous a prétendu que la photo que j’avais publiée sur ma page Facebook de l’Opéra d’Odessa avec ses fortifications était un faux, et que les bombardements de Kharkiv n’avaient pas vraiment lieu. Pour certaines personnes, le lavage de cerveau a malheureusement été très sévère.

Qu’en est-il de l’annulation des compositeurs russes ?

C’est, encore une fois, une question très difficile. Et une question très sensible. Il me suffit de dire que, dans les jours qui ont précédé la guerre, j’ai dirigé la 5ème symphonie de Chostakovitch en Pologne, et j’ai été frappé par le caractère surréaliste de cette expérience – cette musique est tellement pertinente pour le monde d’aujourd’hui !

Alors que nous échangions, Hobart Earle finissait le montage d’un clip vidéo pour adresser au monde un message : la musique ne peut pas mourir, elle ne peut pas disparaître.

Une barricade protège l'accès à l'opéra d'Odessa, le 17 mars 2022 en Ukraine. Photo AFP.
Une barricade protège l’accès à l’opéra d’Odessa, le 17 mars 2022 en Ukraine. Photo AFP.

In Memoriam… from Ukraine 

Ce film de douze minutes, « In Memoriam… from Ukraine » sur la musique du Kaddish de Weinberg, sa Symphonie numéro 21, a été mis en ligne quelques jours après la publication en anglais de cette interview. Douze minutes et 21 secondes exactement d’images de guerre, brutes et sans commentaires, diffusées sur les télévisions ukrainiennes et souvent du monde libre. Des missiles qui percent des immeubles d’habitation, des enfants apeurés sur les routes d’Ukraine, les canons en mouvement des chars, le silence des cratères creusés par les bombes, les voitures calcinées, un bébé évacué des décombres, des personnes âgées dans le froid de l’hiver en marche vers un autre pays, le désespoir d’une femme médecin, des poussettes alignées et vides, et des cercueils en bois, pas ceux de la pandémie mais ceux de la guerre, une œuvre inhumaine. Ici et là, interposées entre les images de l’orchestre et celles en écho du désespoir, des vues de la campagne ukrainienne, heureuse et verte, celle des canards qui prennent leur envol, des arbres incrédules à perte de vue et des champs de tournesol.

Douze minutes et 21 secondes à voir et ne pas oublier, un document musical qui n’est pourtant pas allé aux confins de l’horreur. Quelques heures après l’avoir terminé, Hobart Earle apprenait la découverte des charniers de Boutcha.

Se souvenir aussi de ce concert du Philharmonique d’Odessa, il y a moins de deux ans, en 2020, aux abords de l’Opéra, près des escaliers Potemkine, pour célébrer le 75ème anniversaire des Nations unies. Au mois de février dernier, alors que l’invasion russe menace, Hobart Earle et ses musiciens remplissaient encore la salle de la Philharmonie d’Odessa de musique et d’espoirs. Depuis, la symphonie d’Odessa s’est tût.

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2 Commentaires

  1. Hobart Earle, en dirigeant la 5ème symphonie de Chostakovitch, exprime sa vive émotion par la concordance entre les sons de la musique, composée en 1937, et l’horreur vécu au quotidien par le peuple ukrainien sous les bombes de Poutine.
    Chostakovitch fut une victime du régime et un survivant de la terreur de Staline, à tel point que le compositeur dormait tout habillé, convaincu d’être déporté d’un jour à l’autre.
    La ressemblance de sa musique et la situation ukrainienne sont à peu dire surprenantes si on se refait au commentaire même de l’artiste : « La plupart de mes symphonies sont des monuments funéraires. Trop de gens, chez nous, ont péri on ne sait où. Et nul ne sait où ils sont enterrés. Même leurs proches ne le savent pas. Où peut-on leur ériger un monument ? Seule la musique peut le faire. Je leur dédie donc toute ma musique ».
    Sa 7e symphonie est justement dédiée au combat contre le nazifascisme, à sa ville Leningrad. C’était sa contribution à l’effort de guerre, véritable hymne à la résistance face à la barbarie nazie, qui fascina les spectateurs au point de les empêcher de quitter le théâtre malgré l’alerte aérienne et de continuer à écouter le concert.
    Ce même rassemblement et résistance l’Ukraine l’oppose au nazifascisme qui les a envahi, à ce Poutine qui s’érige en dépositaire du stalinisme et de son graal.

  2. Le Troisième Reich était perché sur les épaules du géant Beethoven et toisait Mendelssohn telle une mouche scrutant l’éléphant qu’elle survole, — pardon pour le zoomorphisme ! — ceci n’impliquait pas que le premier exécrât le second, en qui Schumann reconnaîtrait « le parfait continuateur ».
    Le problème n’est pas que Wilhelm Furtwängler ait redonné vie au répertoire beethovénien devant des parterres de nazis, mais que l’un des plus grands chefs d’orchestre de cette avant-première de fin des temps, ait mis son talent, sa réputation et son influence au service d’une idéologie totalitaire et exterminatrice.
    Menuhin ou Horowitz n’auraient jamais songé à jeter les partitions des génies allemands ou autrichiens, ou encore italiens et j’allais dire français, dans un débile autodafé digne de l’ennemi. C’est aux nazis qu’il eût fallu arracher Ludwig des mains, et non à celles d’un amoureux des libertés fondamentales sur qui comptait l’insaisissable et invincible esprit d’un compositeur, en l’espèce éternel, pour que son œuvre fût restituée aussi fidèlement que possible.
    Ce que nous attendons en somme, c’est que Gergiev ait le courage d’un Toscanini qui, prévenu au dernier moment que Mussolini assisterait au concert qu’il s’apprêtait à diriger, avait ordonné à son chauffeur de faire demi-tour à mi-chemin du théâtre où l’attendaient un orchestre à l’affût et son public en tenue de soirée.