Tuer les siens, c’est le geste tragique par excellence. Être tué par son père ou son époux, la plus épouvantable des morts. On peut – on devrait – penser : l’assassin, on s’en fout. C’est un monstre, voilà. Surtout s’il a prémédité son acte, agi froidement, en pleine conscience. Notre compassion n’est due qu’aux victimes. Tuer les siens, c’est aussi interroger l’idée même d’humanité. Polti, dans son catalogue des 36 situations dramatiques, inclut à l’entrée 23 : « Devoir sacrifier les siens ». Devoir ? On imagine là un impératif inévitable, pour un idéal que l’on ne maîtrise pas.  Les mythes antiques traitant du thème – Cronos, Médée, par exemple, assassins, ou Iphigénie, victime – disent quelque chose de nous, caché, quelque chose qui tient de la marche de la cité et des sentiments exacerbés. Les faits divers contemporains nous frappent, paradoxalement, plus intensément. Sans doute parce que les motivations sont triviales. On se souvient de l’affaire Romand : un homme tue son épouse, ses enfants, ses parents, après avoir menti pendant des années sur sa situation professionnelle et financière. Emmanuel Carrère en a fait un livre, Nicole Garcia et Laurent Cantet deux films.

L’affaire Xavier Dupont de Ligonnès nous frappe d’autant plus que l’assassin, contrairement à Romand, n’a pas été arrêté. C’est l’assassin envolé, l’homme le plus recherché de France. Bruno de Stabenrath connaît Xavier de Ligonnès. Ou plutôt, il l’a connu, il a partagé avec lui une jeunesse versaillaise classique : bande de copains, petites amies, amour de la musique et des voitures. C’était un ami, il est devenu un ami impossible. Cette impossibilité de l’amitié est une sidération. Rappelons l’affaire en quelques mots : dans le jardin de la maison nantaise des Ligonnès, on retrouve, plusieurs jours après leur assassinat, les corps de l’épouse et des enfants de Xavier Dupont de Ligonnès. Le père, on l’entrevoit pour la dernière fois sur les images d’une caméra de vidéo-surveillance, dans le midi de la France. Puis, plus rien. On le cherche toujours. Il y a ceux qui pensent qu’il s’est suicidé dans la colline, et ceux qui sont persuadés qu’il est toujours vivant, s’est réfugié dans une abbaye pour y expier ses crimes, ou s’est installé à l’autre bout du monde, incognito, sous d’autres traits, pour refaire sa vie. L’affaire XDDL a donné lieu a une enquête policière, bien entendu, mais aussi à des enquêtes journalistiques – on ira consulter l’impeccable travail du magazine Society, et le reportage en quatre volets du 13h15 de France 2, dans lequel intervient longuement Bruno de Stabenrath, et qui constitue, en quelque sorte, la trame du second versant de L’Ami impossible

On pourrait s’interroger sur les motivations de l’auteur lorsqu’il entreprend de rédiger un ouvrage sur son ami d’enfance. A l’évidence, en refermant le livre, on peut affirmer qu’il ne s’agit pas de surfer sur la vague du fait divers retentissant. Bruno de Stabenrath est aujourd’hui écrivain et scénariste. Lorsqu’il fait la connaissance de Xavier, au lycée, il est comédien et vient d’achever le tournage de L’Hôtel de la plage, le film de Michel Lang. Il fait sa rentrée des classes en décalé, et lorsqu’un professeur lui en demande le motif il répond : pour raisons professionnelles. Stabenrath sait faire revivre le petit monde versaillais de la fin des années 70 et des années 80. On est dans l’entre-soi, haute bourgeoisie, aristocratie ou vieille noblesse, on est croyant et pratiquant, mais on a vingt ans comme tout le monde, on s’interroge sur l’amour, on écoute de la musique américaine, on fait la fête. On est à la fin de son adolescence, on a des rêves et des aspirations : faire carrière, intégrer une grande école, fonder un foyer, ne pas décevoir sa famille mais tenter tout de même de tracer son sillon. Cette jeunesse-là n’est sans doute représentative que d’elle-même, elle se déroule à l’ombre du château de Louis XIV et parfois même dans son parc. C’est, d’une certaine manière, fascinant. 

La position du lecteur pourrait être inconfortable : comment ?!? On nous décrit un type plutôt sympa, attentif envers ses amis, aimant sa femme et ses enfants ?!? Quand on sait ce qu’il va faire… Justement. Là est l’intérêt du livre. Parce que Bruno de Stabenrath sait aussi, lorsqu’il rédige son livre, l’horreur perpétrée par son ami  – ce Xavier de Ligonnès qui n’a pas encore, dans son nom, ce Dupont qui le rend banal, au fond. Le retour sur les années de fin d’adolescence et d’entrée dans l’âge adulte s’éclaire autrement. L’auteur est, comme le lecteur, dans la sidération. Le monstre n’est pas si banal que cela, il évolue durant des années au sein de la secte que dirige sa mère qui dit recevoir des messages de l’au-delà annonçant la venue imminente du Messie. Mais le monstre est bon gars, il choisit d’épouser la jeune fille qu’il a laissé tomber, et qui est tombée enceinte d’un autre. Le monstre est un type aux ambitions débridées, déréglées et vaines, capable de comptabiliser au centime près ce que coûte, et ce qu’aura coûté, l’éducation des enfants sur toute une vie. Tout cela, la banalité du type et l’acte monstrueux perpétré par l’ami d’enfance, Bruno de Stabenrath le couche sur le papier. 

L’Ami impossible n’est pas un roman. Mais, comme dans les romans inspirés de faits réels, certains noms et prénoms ont été changés et des ellipses sont opérées. L’Ami impossible n’est pas le témoignage à chaud d’un témoin direct sur une affaire criminelle : nous sommes dix ans après les faits, à quelques mois près, et les relations entre Bruno de Stabenrath et Xavier de Ligonnès s’étaient largement espacées durant les dernières années. L’Ami impossible est le texte d’un écrivain qui interroge une dérive terrible, tragique, et qui, peut-être – sans doute – interpelle en vain cet ami côtoyé et inconnu. Nous sommes là face à un texte subjectif qui laisse transparaître la sidération de l’incompréhension : impossible d’aimer cet assassin ; impossible d’oublier qu’on a aimé ce type. 


Bruno de Stabenrath, L’Ami impossible, éd. Gallimard, octobre 2020, 528 p.

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