La lecture du nouvel essai de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury intitulé Ci-gît l’amer – Guérir du ressentiment qui vient de paraître aux éditions Gallimard m’a inspiré quelques réflexions sur le ressentiment, la nécessité de le surmonter et sur le soin en général.  Il y a un mouvement fluide qui se dégage de ce texte aux accents poétiques à l’image de la mer que l’on sent présente tout au long de ces pages et qui fait écho à cette part éternelle qui habite profondément l’homme. « Il faut que quelque chose demeure, ci-gît, pour que l’individu se déploie ailleurs, et que s’ouvre le monde comme horizon » écrit Cynthia Fleury. L’océan comme symbolique de l’infinie interprétation des textes, d’un au-delà du verset que l’on retrouve dans l’herméneutique talmudique – une allusion aux eaux comme une « mer imaginale entre visible et invisible, pendant du monde imaginal d’une certaine façon, et qui propose à l’âme d’autres types d’expérimentations sensibles et métaphysiques ». Arpenter un monde qui, selon la Genèse, fut formé à partir d’un espace qui sépara les eaux d’en-haut de celles d’en-bas pour continuer à être dans le mouvement, à s’interroger. Comment rompre avec cette tentation du ressentiment perpétuel ? Comment éviter qu’il soit le terreau cynique d’une violence incontrôlable ? Comment résister à la colère d’une époque où les contraintes imposées par la gestion de la crise sanitaire entravent de plus en plus nos libertés et, pour certains, annihile des rêves d’avenir ? La crise sanitaire ne fait qu’exacerber nos crispations et amplifie le sentiment de défiance à l’égard de l’État qui était déjà très présent au sein de la société française. Il faut se rendre à l’évidence : il est bien trop complexe d’analyser une épidémie car il n’existe aucun indicateur parfait. Pour l’heure, notre objectif commun est d’éviter que notre système de santé ne soit débordé par l’afflux de malades. Notre interdépendance engage notre responsabilité vis-à-vis d’autrui et surtout à l’égard des plus vulnérables d’entre nous. Le seul fait que la vie individuelle de chaque citoyen soit érigée en valeur suprême devrait nous encourager à ne pas être dans la tentation ressentimiste. Hitmarmeroute, le terme hébraïque qui exprime le ressentiment, vient de la racine de mar qui signifie amer – une allusion à cet état d’amertume que crée l’homme qui ne vit que dans la rancœur. C’est justement cette idée d’amertume que l’on retrouve dans le texte de l’Exode 1-14 pour évoquer l’esclavage des hébreux en Égypte : « Ils leur rendirent la vie amère par des travaux pénibles sur l’argile et la brique ». Cynthia Fleury s’interroge dès les premières pages de ce son essai : d’où vient l’amertume ? Elle répond d’emblée : « De l’enfance disparue et de la souffrance ». Elle aborde les causes du ressentiment et la possibilité pour l’individu de s’en extraire : « Il y a ici une décision, écrit-elle, un parti pris, un axiome : ce principe intangible, une idée régulatrice, c’est que l’homme peut, que le sujet peut, que le patient peut ». Bon nombre de patients réitèrent toujours les mêmes griefs sur leur quotidien. Ils ne peuvent – ou ne souhaitent pas – briser le cycle infernal du ressentiment. Il nous appartient pourtant d’être les agents de nos vies. « L’amer, il faut l’enterrer. Et dessus fructifier autre chose. Aucune terre n’est jamais maudite éternellement : amère fécondité qui vient fonder la compréhension à venir » explique Cynthia Fleury. Cette approche qui vise à sublimer le ressentiment pour y puiser une ressource thérapeutique est l’une des grandes idées de la sagesse juive, le rappel de l’amertume de l’esclavage en Égypte étant une manière de la nommer pour mieux en être délivré. Mitsraïm, le mot hébreu qui désigne l’Égypte exprime aussi la notion de rétrécissement qu’il ne faut plus subir car le ressentiment limite et enferme. Certes, la mise en œuvre d’un tel processus ne va pas de soi, et il ne faudrait pas abandonner cette démarche volontariste d’ouverture à la première difficulté. Le livre de l’Exode évoque justement qu’après la sortie d’Égypte, l’enthousiasme de la délivrance s’est très vite dissipé. Le texte biblique raconte qu’au bout de trois jours d’expédition dans le désert, le peuple a eu soif et que la source trouvée en chemin contenait une eau amère : « L’eau était amère, c’est pourquoi on nomma ce lieu Marah », mot qui dérive de mar qui désigne l’amer. Logique biblique évocatrice de syllogismes de l’amertume et constat d’une homophonie entre mar en hébreu et amer en français.  Le peuple s’en remit alors à Moïse : « Que boirons-nous ? » Le prophète implora Dieu qui lui indiqua un bois qu’il jeta dans l’eau ; elle devint potable. L’ensemble des commentateurs de la Bible décèlent l’essence miraculeuse de cet épisode, hormis Simon Ben Sira, scribe du IIème siècle, auteur du Siracide qui y voit le caractère intrinsèque des éléments de la nature intégrés dès l’origine comme sources de remèdes. C’est dans ce lieu hautement symbolique de Marah que, selon le traité talmudique Sanhedrin 56a, le peuple d’Israël tout récemment sorti d’Égypte recevra les prémices législatives d’un code de vie. La discussion talmudique se porte sur le nombre et la nature des règles imposées à l’humanité dès l’origine appelées « lois noahides ». Il ne s’agit pas d’une répétition des lois imposées au premier homme selon Maïmonide mais plutôt de leur développement par Moïse au cours de cette halte dans le désert avant la révélation sinaïtique. Le lieu de la démarche thérapeutique qui vise à transformer les eaux amères en eaux douces a donné naissance à un projet de vie et de bien-être pour les hommes, signe – pour les générations à venir – qu’il sera toujours possible pour un individu de transformer ou de transcender ses propres difficultés en une sublimation de son être.