« Recevoir, célébrer et transmettre. Qui suis-je ? Un simple passeur. »

C’est par ces mots que le philosophe Emmanuel Levinas résumait son parcours intellectuel au cours de l’émission de Jacques Chancel, Radioscopie, en 1980. Le choix de ces trois verbes qui définissent sa relation à autrui correspond parfaitement à l’esprit de Rachi de Troyes auquel il a consacré un enseignement hebdomadaire durant une quarantaine d’années.  Le 13 juillet 1105, il y a exactement 915 ans, disparaissait celui que François Sureau reconnaît comme « l’un des premiers écrivains français » dans son dernier ouvrage L’or du temps paru aux éditions Gallimard. Rachi – son nom est en fait l’acronyme de Rabbi Salomon, fils d’Isaac le français – est le symbole du génie du judaïsme mais aussi celui de la France. On dit même qu’il est l’auteur français le plus traduit dans le monde depuis près de dix siècles. Il a réussi la prouesse de commenter de son vivant l’ensemble des livres de la Bible et la grande majorité des soixante-trois volumes du Talmud. Il a intégré dans ses commentaires des gloses en vieux français retranscrites en caractères hébraïques. Cette retranscription donne une information sur la phonétique et donc sur l’état du français parlé. On dénombre mille trois cents gloses dans la Bible et quatre mille quatre cents dans le Talmud, soit au total cinq mille sept cents insertions dans tous les commentaires. Elles reflètent tous les domaines de l’activité des hommes au Moyen Âge. On y trouve des termes liés à l’agriculture, à l’architecture, à la broderie, à l’habillement, aux activités vinicoles et bien d’autres activités de son époque. J’ai rédigé la liste de plus d’une centaine de gloses liées à la médecine dans un ouvrage, La médecine de Rachi. L’ensemble de ces gloses est le reflet de la diversité du lexique de la langue française au XIème siècle que Claude Hagège qualifie « de document rare à assigner au dossier des monuments de l’histoire du français. »

« Le texte de Rachi est comme un mémorial du français des commencements » écrit Bernard-Henri Lévy dans L’esprit du judaïsme. C’est à Arsène Darmesteter (1846-1888), qui a enseigné la littérature française du Moyen Âge à la Sorbonne puis à l’Ecole normale supérieure (ENS) que l’on doit le recensement de l’ensemble de ses gloses.  Moshé Catane (1920-1995), éminent connaisseur de l’œuvre de Rachi, raconta le contexte qui amena Darmesteter à effectuer cet ambitieux travail de recherche : « Dès 1869, sur la recommandation de Gaston Paris, l’un des plus grands maîtres de l’étude du français au Moyen Âge, Darmesteter avait été envoyé en mission par le ministère de l’instruction publique pour relever les gloses françaises de Rachi dans les manuscrits des bibliothèques d’Angleterre. En six semaines, il avait dépouillé tout le matériel de Londres, d’Oxford et de Cambridge. Car Arsène Darmesteter avait eu une idée de génie : la langue parlée en France au XIe siècle a laissé très peu de témoignages écrits ; rares étaient les gens qui savaient lire et écrire, et ceux qui l’avaient appris n’auraient jamais eu l’idée de rédiger un texte sérieux autrement qu’en latin ». Darmesteter consacra l’ensemble de son temps à déchiffrer les gloses de Rachi mais il mourut prématurément à l’âge de 42 ans. Son travail sera publié et complété en 1909 par Louis Brandin (1874-1940) sous le titre de Les Gloses françaises de Raschi dans la Bible aux éditions Durlacher. Vingt ans plus tard, l’américain David Simon Blondheim (1884-1934) a complété les fiches de Darmesteter et fait publier la liste par ordre alphabétique des gloses issues des traités talmudiques. Rachi est avant tout un passeur qui s’inscrit dans une histoire collective d’interprétation des textes. Il inaugure son commentaire de la Genèse par un enseignement de son père. C’est également en son nom qu’il évoque le besoin du texte à être interprété. Comme le décrit François Sureau : « Les commentaires des débuts du livre de la Genèse offrent un magnifique exemple du style de Rachi, où se mêlent attention littérale, profondeur ontologique et familiarité. » Rachi constate que c’est Dieu désigné par le nom d’Elohim qui crée le monde, et non par l’appellation du Tétragramme, qui évoque la notion de justice. Il explique : « Dieu vit alors que le monde ne pourrait subsister sous l’attribut de la justice et fit précéder l’attribut de miséricorde dans l’ordre créatif et l’associa à l’attribut de justice ». Rachi poursuit son explication sur le texte de la Genèse en commentant l’expression tohou-bohou traduite couramment par une évocation de la terre qui était informe et vide à l’origine. « Tohou a le sens d’étonnement et de stupéfaction car l’homme est saisi d’étonnement (tohé) et de stupéfaction à l’égard du vide (bohou) qui se trouve dans le monde (tohou). Tohou que Rachi traduit en vieux français par estordison signifie étourdissement, et bohou signifie vide ou solitude. Les textes de la Bible selon Rachi sont centrés sur la connaissance de l’homme et son interaction avec le monde. Ils témoignent du déploiement perpétuel du processus créatif pour établir une correspondance entre la vie éthique et la vie cosmique. Il est particulièrement intéressant, en ces temps de pandémies où le besoin d’introspection est encore plus vif, de continuer à s’imprégner des commentaires de Rachi, qui offrent, depuis près de dix siècles, l’accès à un univers où l’échange intellectuel le dispute à une réflexion éthique sur l’homme, la société et le monde.

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