Il est 12h30, Mme Patricia T., une patiente que je soigne depuis de nombreuses années, a rendez-vous. Elle sonne à la porte de mon cabinet. Elle se tient debout devant l’entrée, un masque en tissu sur le visage, la tête couverte d’un bonnet qui lui couvre toute sa chevelure et qui descend jusqu’au dessus des sourcils camouflant l’ensemble de son front. Elle porte des lunettes aux verres sombres qui ne laissent apparaître que le contour de ses yeux. Ne la reconnaissant pas, je lui demande si elle a bien un rendez-vous. Aussitôt, elle me répond : « Voyons, je suis Patricia T. ; depuis tout ce temps, vous ne vous souvenez plus de moi ? » Nous avons ri, mais il est vrai qu’elle ne m’avait pas beaucoup aidé, elle m’avait privé de l’accès à son regard, seul élément du visage qui aurait pu contribuer à la reconnaître. En tant que clinicien, j’ai toujours attaché beaucoup d’importance à l’expression du visage. À l’heure du Covid-19, j’avoue qu’il m’est beaucoup plus difficile de percevoir certaines émotions sur des visages masqués, d’interpréter les expressions faciales des patients sans avoir accès à la globalité de leur visage. Les spécialistes de la psychologie cognitive estiment que le triangle formé par les yeux et la partie inférieure du visage est la zone géographique primordiale dans l’interprétation des mimiques faciales. La nécessité du port d’un masque dans l’environnement médical nous oblige à appréhender autrement l’examen du visage. Il faut scruter la partie supérieure en essayant de déceler le moindre indice : froncement des sourcils, expression des rides de la patte d’oie, celles du lion, plissement du front et surtout le regard. Cette situation me conduit à penser aux théories philosophiques d’Emmanuel Levinas, à son approche sur le regard et le visage d’autrui – une forme de démarche éthique à l’égard de l’autre qui naît de la proximité avec son visage. L’essentiel du langage est révélé par le regard, c’est ce qui amène Levinas dans « Totalité et infini » à exprimer l’idée que le visage ne se voit pas, il s’entend : « A travers le masque percent les yeux, l’indissimulable langage des yeux. L’œil ne luit pas, il parle. » Le regard « s’entend » donc et des voix peuvent « se voir » dans la tradition biblique.  « Et tout le peuple vit des voix » – cette phrase est tirée du texte de l’Exode (20-14) qui relate l’attitude du peuple d’Israël au cours de la révélation sinaïtique, évènement fondateur de la tradition juive. A propos de cet événement, Levinas maintient l’origine verbale de la révélation. Il s’agit avant tout d’une parole, et non d’une image offerte aux yeux. Même si les mots désignant la révélation sont empruntés à la perception visuelle, l’apparition de Dieu se réduit à un message verbal. Il s’agit peut-être pour Levinas de ne pas envisager de confusion des sens. Notons tout de même qu’il existe en français une homophonie entre voie et voix, comme le signe d’une nouvelle voie qui s’ouvrait au peuple après avoir entendu la voix de la révélation. 

Dans notre pratique médicale, l’objectif aujourd’hui est de bien utiliser tous les canaux sensoriels pour tenter d’apporter une aide appropriée à autrui. Privés de l’expression de la bouche et des traits du bas du visage, les praticiens ne devront pas surestimer les éléments liés à l’intonation de la voix, aux gestes des mains, à l’inclinaison de la tête, ou encore au haussement des bras et des épaules. Le Covid-19 nous impose une nouvelle donne dans l’approche clinique ; il faut espérer qu’elle reste provisoire, et que, dans un futur proche, le visage dans sa totalité continuera à nous conduire vers l’infini d’autrui.

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