A l’heure où s’organise le déconfinement, le temps est venu de penser le monde d’après. La crise sanitaire a provoqué un ébranlement de nos vies. Il faut envisager la reconstruction en repensant les liens sociaux et ceux qui unissent les hommes à la nature. L’économiste et prix Nobel de la paix Muhammad Yunus exprime cette idée de reconstruction dans une tribune au journal Le Monde datée du 5 mai 2020, à travers ce qu’il appelle : « la conscience sociale et environnementale comme pilier central de toutes les décisions ». Le concept d’anthropocène – même s’il fait débat sur les enjeux politiques qu’il sous-entend – permet de convenir que l’influence de l’homme sur la nature est telle qu’elle entraîne une incidence globale sur l’écosystème terrestre. Si ce retentissement a été imperceptible durant des siècles – notamment sur la biodiversité –, il faut cependant admettre que le mouvement s’accélère de plus en plus. En mai 2018, quelques mois avant son ouverture officielle, j’ai visité le musée d’histoire naturelle de l’université de Tel-Aviv (Steinhardt Museum of Natural History), en compagnie de sa directrice, le professeur Tamar Dayan. Elle m’expliquait que l’un des objectifs du musée serait d’éveiller les consciences sur les changements induits par l’homme sur la biosphère. J’ai été séduit par l’aspect du bâtiment conçu par les architectes Etan Kimmel et Michal Kimmel-Eschkolot, en forme d’arche de Noé, mais aussi par la visite de la galerie Ernst Schmitz qui illustre cette réduction de la biodiversité à travers la représentation des animaux disparus de la terre d’Israël. Il convient de rappeler que la responsabilité de l’homme à l’égard de la nature est un concept fondamental de l’herméneutique talmudique. Un passage du traité Houlin 60b aborde ce thème en énonçant une contradiction dans le récit de la création du monde tel qu’il apparaît dans la Genèse. Le texte biblique évoque la naissance des végétaux au cours du troisième jour mais on lit à propos du récit du sixième jour : « il n’y avait aucune herbe des champs qui ne poussait encore ». Si la terre donne naissance aux végétaux le troisième jour, comment comprendre que la Genèse précise qu’il n’y avait pas d’herbes des champs qui poussaient au sixième jour ? Le Talmud explique que les végétaux étaient en germe au cours du troisième jour, prêts à éclore jusqu’au moment où le premier homme fut créé et qu’il soit en mesure de prier pour que les pluies tombent sur la terre. Et le Talmud poursuit en s’interrogeant : « Pourquoi Dieu n’avait-il pas envoyé de pluies avant le sixième jour ? Parce qu’il n’y avait pas d’homme pour travailler la terre et donc personne pour apprécier les bienfaits des pluies. Mais lorsque l’homme est arrivé sur terre, il a reconnu que les pluies étaient nécessaires au monde. Il a prié pour qu’elles viennent, et elles sont tombées. C’est alors que les arbres et les végétaux se sont mis à pousser ». L’éclosion du monde végétal est subordonnée au désir de Dieu d’entendre la prière des hommes, mais il est aussi question de la responsabilité de l’homme vis-à-vis de la nature et de son devoir de la préserver pour les générations à venir. Le Maharal de Prague explique dans son ouvrage le Puits de l’exil que l’homme est mis au défi par Dieu de devenir un partenaire de la création. Il développe son enseignement à partir de cette formulation de Dieu : « Faisons l’homme à notre image», dans laquelle le mode cohortatif du verbe « faire » en hébreu tranche avec le mode jussif du début du récit de la création. De plus, l’emploi du pluriel ne peut qu’interpeller la tradition monothéiste : « Faisons l’homme ». A qui Dieu s’adresse-t-il ? Est-ce que cette expression est le signe d’une hésitation quelconque avant la création de l’homme ? Le Midrash y voit une forme d’interconnexion entre l’homme et la nature, Dieu s’exprimant au pluriel, car Il convoque les représentants de la nature afin d’obtenir leurs accords avant de créer l’homme. L’objectif de cette convocation est d’inscrire l’homme sous le signe d’une représentation de tous les éléments de la nature et inversement que ses éléments se retrouvent en l’homme. Pour le Maharal de Prague, Dieu s’adresse non pas à la nature mais à l’homme avant même qu’il ne soit créé. Comme si le projet humain ne pouvait se passer de l’accord de l’homme avant même sa réalisation ! Le mode cohortatif du verbe « faire », en hébreu « naassé », est le reflet de ce défi lancé par Dieu à sa créature pour qu’il surmonte ce qui les sépare. Dieu assume le risque de son choix en créant l’homme, et ce dernier doit faire de même, et ne pas sombrer dans l’indécision.  André Neher, commentant le texte du Maharal, le formule parfaitement : « Entre le projet et la réalisation, entre la virtualité et la réalité, entre la puissance et l’acte, voici cependant l’abîme, le creux indécis où tout peut se perdre, où l’élan peut péricliter, où le saut risque de devenir une chute ». Parfois, la vie se charge de nous mettre à l’épreuve, engendrant la prise de décisions pour conjurer ces moments difficiles. Gardons alors à l’esprit ce que disait Maïmonide : le risque de prendre une mauvaise décision n’est rien comparé à la terreur de l’indécision. Qu’elle que soit la décision prise, nous rappelle Le Maharal de Prague, il sera toujours possible de reconstruire. Il formule en ce sens une magnifique allégorie : Aucun édifice ne peut se consolider sans que sa charpente n’ait été ébranlée. On pense aussi à Rabbi Nahman de Braslav qui disait : « Le désespoir n’existe pas. Ne jamais se décourager ! Si tu crois que l’on peut détruire, crois aussi que l’on peut réparer. » Un message d’espérance fort en l’homme qui possède suffisamment d’atouts en lui pour concrétiser les défis à relever.