«Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,

Malade et morfondu, l’esprit fiévreux et trouble,

Blessé par le mystère et par l’absurdité !».

BAUDELAIRE, «Les sept vieillards», Les Fleurs du Mal

À virus, virus et demi.

         Essoufflés que nous sommes, courant à l’avant de notre peur. N’étant pas partis à point, nous voilà contraints, chambrés. Chacun pour tous. 

         Et c’est, plus tard, chacun pour soi, la respiration apaisée, qu’il faudra questionner ce que Susan Sontag – travaillant sur la tuberculose, le cancer, puis le sida – désignait comme les «métaphores» de la maladie. De quoi ce fléau, ce coronavirus, est-il le signe?

         De l’ignorance. Voilà le monde plongé dans cette géhenne du nous-ne-savons-pas. Porté par une sensibilité à géométrie trop variable, une prétendue prise de conscience qui n’a de consciencieuse que le nom. J’en veux pour preuve ces mots… Virus. Mort. Dépistage. Sérologie. Test. Ces mots parfois annonceurs de maux, ce langage tantôt de mauvaise augure, tantôt sauveur de vies, comment ne rappelle-t-il rien à personne? Face à l’ignorance, un peu d’analogie serait la bienvenue. Les Français se lavent les mains de leur légèreté pour devenir, si vite, les nouveaux apôtres de l’hygiénisme, des fameux gestes barrières, de la protection à outrance. On crie au feu, mais derrière ce nouvel arbre contaminé, il y avait déjà une forêt en flammes, des épidémies silencieuses dont les braises sont encore bien rouges. 

         D’un virus l’autre. 

         Qui-a-t-on entendu, par exemple, en 2016, lorsqu’une étude de l’Organisation mondiale de la santé estimait que près de la moitié des personnes porteuses du VIH, soit environ 14 millions d’individus à travers le monde, ne savaient rien de leur statut sérologique ? Personne. 

         Et en 2017, lorsque l’agence Santé publique France considérait que 25 000 personnes ignoraient, ici même, en France, leur séropositivité? Personne, encore. 

         Que penser de tels chiffres au regard de cette nouvelle quête sur la piste du dépistage à tout prix ? Cette idée diabolique du «porteur sain» a de quoi rendre fou. Mais les Français, jusqu’alors, se souciaient-ils vraiment d’être des sains, pour eux-mêmes et pour les autres? Il y a de ces virus lointains, presque exotiques, dont on pense à tort qu’ils ne nous concernent pas. Et puis il y a ceux qui tombent au coin de notre rue et qui font de nous, en quelques heures, des présumés malades. Mais lorsque l’un et l’autre virus sont mortels, on peut se mentir, se raconter des histoires : l’issue peut, malgré tout, être la même. Il faut espérer que demain, la sain-teté intéressera tout le monde, sans hiérarchie douteuse. Aujourd’hui, tout le monde est contaminé, et personne n’est contaminé. On ignore. Mais on veut savoir. Malade, vos papiers! 

         Une métaphore de l’ignorance donc, et de l’aveuglement. Le coronavirus met à l’épreuve le «bon sens» – que vaut-il? – en déréglant les sens. Un malade perd le goût, l’odorat. Il faut veiller, la chose est d’importance, à ne perdre désormais ni l’ouïe, ni la vue. La chose est difficile à croire, mais je vous assure qu’en ce moment même, le monde continue de tourner. Les plaies à panser y sont nombreuses. Susan Sontag comprit, dans un texte de 2003, ce que c’était qu’être «devant la douleur des autres» (titre éponyme). Des autres, j’insiste. Tous les autres! Elle comprit aussi que gouverner c’est soigner. Et comme, je le répète, il y aura toujours un virus pour en cacher un autre : «si, par manque de prévision, nous dit Machiavel, on les laisse se développer jusqu’à ce qu’ils [les maux] soient perceptibles à tous, il n’y a plus de remède.» Aujourd’hui nous voyons sans savoir et nous savons que nous ne savons pas. Mais voyons-nous vraiment ? Et que voyons-nous, au juste? Quel horizon à part celui de l’immeuble d’en face, du voisin d’à côté? Je m’interroge sur l’équilibre qui, demain, prétendra rendre harmonieux le monde comme il va. Sera-t-on encore capable de s’inquiéter? D’anticiper? D’avoir peur? Pour qui et pour quoi ? Les paranoïaques d’aujourd’hui seront-ils les dangereux relativistes de demain ? Les soldats deviendront-ils des déserteurs? Dire «j’y étais» ne suffira pas pour être un «héros» : le goût de l’Autre, ça s’entretient. Le système de nos humeurs sera à repenser, celui de nos priorités aussi. Quelle place, bientôt, pour les oubliés de la terre, pour ses damnés, quand viendra selon le mot des Goncourt «cette joie immense qui suit la terreur d’une maladie», «cet allègement bienheureux»?

         Le coronavirus, symptôme d’un monde à bout de souffle ? Beaucoup de questions, pour l’instant sans réponse. 

         En attendant l’après-demain, ignorance et aveuglement sont les mamelles de notre destin. Ne tirons pas trop dessus, nous pourrions nous tâcher pour longtemps, et en voir apparaître une troisième : la bêtise. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*