Les revues littéraires sont des tentatives désespérées parfois capables de coups d’éclats et de révolutions. Elles ont la transgression dans le sang. Révolutions esthétiques, sociales, communautés nouvelles et gracieusement éphémères, volonté de se réapproprier la parole, mains tendues, bâillons déchirés, épissures, et le souffle toujours vif de la découverte, la rencontre des grands brûlés du style et de la pensée, des planqués, des révoltés, des ambitieux, des inaccessibles. La gratuité, l’art pour l’art, l’espace de « la respiration critique », selon le mot de Philippe Lacoue-Labarthe… et des histoires de fous.

Aujourd’hui, la revue littéraire est le point de rencontre, le sas entre la société et le spectacle. Mais dans le monde renversé des idéalistes et des libres-penseurs, on passe de la société du spectacle au spectacle de la société. Un contre-pouvoir, ni plus ni moins. Et un contretemps. Une réappropriation du temps, où il s’agit d’aller contre lui pour mieux le respecter. De ce travail de masochiste, des voix émergent, s’élèvent ; des voix anciennes et nouvelles, ouvrent de nouveaux chemins, protègent l’Imaginaire, donnent sur l’inconnu, assassinent le non-dit, parfois même l’indicible.

Une revue littéraire est une entreprise aussi noble que crapuleuse. Avec elle, le plus cru du réel passe en douce. Elle est aussi une cathédrale de paradoxes. Luxueuse et précaire, indispensable et superflue, solennelle et informelle, héroïque et pathétique, prestigieuse et misérable, romantique et pragmatique, singulière et plurielle. Les revues littéraires sont des paysages. Des ponts bâtis sur des mots vers des réalités alternatives. Je les vois comme les parties d’un jardin magique et sous-terrain où des fleurs nouvelles et antiques se rencontrent, se nourrissent les unes les autres, rivalisent de beauté, de bizarrerie et de justesse. Tentatives, inventions, sauts dans le vide, et l’audace de s’avancer vers des frères et des sœurs inconnus pour leur envoyer des visions dans une bouteille à la mer. L’audace de nommer ses ennemis, de les confronter. Où l’auteur se voit offrir la possibilité de penser à sa propre hauteur, en périphérie de toute contrainte formelle, tout discours dominant, toute industrie culturelle ; mais surtout, légèrement en périphérie de sa propre œuvre, de lui-même. Tout ça n’est qu’une affaire de périphéries, autant de potentiels nouveaux centres.

Chaque revue littéraire soutient une cause, ou un ensemble de causes, héritées, inventées, qui telles une nation sans bordures appelle ses auteurs-soldats au combat. Sauf que dans la littérature les soldats sont souvent les déserteurs, ceux-là qui sont à même de mettre en place ce que j’appelle un dispositif «Lettres Persanes» – un point de vue distancé  indispensable – ils nous font voir ce qui se passe ici parce qu’ils ne sont pas là. Chaque revue littéraire existe pour continuer de poser les questions que plus personne ne se pose, car plus personne n’a le temps, ce temps que volent les revues, pour poser des questions, anciennes ou nouvelles. Autant d’exploits minuscules pour ces microcosmes universalistes.

Une revue littéraire est un espoir fragile, une utopie concrète et un terrain d’expérimentation, avec tout ce que cela charrie de surprise, d’accident. Une revue littéraire est une société secrète qui cherche à être découverte. Une revue littéraire est un mouvement perpétuel. Son rôle est le même qu’hier et sera toujours le même demain, même si ses conditions d’existence et de persistance ont changé. La rythmique des revues littéraires est organique, des Lettres Françaises ou La Quinzaine Littéraire, en passant par les revues d’avant-garde, La Dernière Mode (Mallarmé), Maintenant (Arthur Cravan), le Manifeste du Surréalisme, Blast (Ezra Pound), Documents (Bataille), L’Internationale Situationniste, Tel Quel, jusqu’à Critique, Lignes, Possession Immédiate, Diaphanes ou Ligne de Risque aujourd’hui. Les fleurs éclosent, les fleurs se fanent, au gré des flux de pensées, d’épiphanies, de rencontres, de séparations, de conflits vains ou bien cruciaux, de constructions et de déconstructions. Ce qui différencie les revues d’aujourd’hui des revues d’hier ? Les revues d’aujourd’hui sont devenues trop humbles, quand leur puissance résidait dans leur prétention folle. Hier, elles semblaient se frayer un chemin à travers le monde dans un désœuvrement glorieux. Aujourd’hui, leur désœuvrement me semble plus triste, mais leur fatigue est à la hauteur de leur détermination à tenir bon. Oui, la plupart d’entre elles finissent par ne plus pouvoir supporter le froid, mais certaines tiennent.

La revue littéraire est l’instrument dialectique qui métabolise l’esprit français, elle est la boîte de Pandore de toutes les contingences, c’est-à-dire de toutes les révolutions possibles. Peu importe l’ampleur de celles-ci, l’important est qu’elles continuent de se produire, dans le langage. A l’aune de l’hégémonie virtuelle et disruptive, la revue littéraire est dérisoire, c’est cela, évidemment, qui fait toute son importance. Sa futilité est facétieusement politique, comme l’est la futilité d’une danse, d’une conversation dans un café, d’une cigarette, de quelques instants passés à observer le ciel ou à prêter attention à sa propre respiration. Devenu inutile, l’essentiel n’a jamais été aussi important. Une cause perdue reste une cause perdue. C’est la raison pour laquelle on trouvera toujours des revues littéraires. Le désir de parler juste est irrépressible.