17h. Mardi 3 décembre.
«Tu as vu ça? Encore un cimetière profané». Encore.

Alors que nous suivions les débats sur la résolution contre l’antisémitisme à l’Assemblée Nationale, la nouvelle tombe!
Encore un cimetière juif profané, encore des dizaines de croix gammées, encore de l’antisémitisme.

9h00. Mercredi 4 décembre.
J’apprends qu’une commémoration est organisée au cimetière juif de Westhoffen, il faut que j’y sois, il faut nous y soyons. Mais le train est trop tôt, ou bien j’arrive trop tard.
Je croise sur le quai de la gare l’ancien Président de mon Université, je le salue.
«Vous allez à Strasbourg? Que s’est-il passé?». «Un cimetière juif profané.».
«Encore?» me répond-il, oui encore, encore un cimetière, encore de nouvelles tombes avec des croix gammées.

11h12. Je monte dans le train suivant, tant pis pour la cérémonie officielle.

13h03. Je retrouve les étudiants de l’UEJF Strasbourg, et nous croisons Jean-Louis Debré à la sortie de la gare, nous le saluons. «Nous allons au cimetière», «J’en reviens», nous répond-il la mine fermée.

13h15. Direction Westhoffen, nous traversons l’Alsace avec un sentiment de déjà vu, nous ne connaissons que trop bien ces routes froides vers ces petits cimetières alsaciens.
«Où allez-vous exactement?» nous demande le chauffeur de taxi qui nous conduit vers Westhoffen.
«Au cimetière qui a été profané».
«Mais vous y allez que pour ça?»

14h. Nous poussons la petite porte du cimetière, après avoir lu le panneau à l’entrée qui explique que les familles de Léon Blum et Michel Debré viennent de cette ville.
«C’est terrible ce qu’il s’est passé, moi j’habite à côté, il fallait que je vienne voir de mes yeux», ce sont les mots d’un monsieur, cheveux blancs, pas loin des quatre-vingts ans, avec qui nous faisons le chemin vers les tombes.
«Vous savez, je voulais venir car pendant des années, j’ai conduit les cars des écoles juives de Strasbourg. Et maintenant, ils ont mis des caméras, ils ont élevé les murs, ils ont peur. Ils sont bruyants certes et un peu agités aussi, mais à part ça, pourquoi encore les juifs, pourquoi ils ne peuvent pas vivre tranquillement?».

14h30. Nous déambulons dans le cimetière. Blum, Débré, Khan, Schwartz. Les noms se succèdent, tout autant que les croix gammées.
Plusieurs pensées nous traversent.
Personne n’a rien vu?
107 croix gammées, ça ne se dessine pas en quelques minutes, ni dans le noir d’ailleurs.
Encore un cimetière profané? Nous avons écrit un communiqué hier, et puis nous nous sommes rendus compte que c’était peut-être le dixième ces dernières années en la matière. Nous sommes fatigués, les mots se répètent.
Les pouvoirs publics vont-ils un jour retrouver les auteurs de ces actes?
Vont-il les sanctionner, les condamner et mettre fin à cette spirale de l’impunité qui génère toujours plus d’antisémitisme?
Encore de l’antisémitisme ? Depuis quelques jours, les débats prolifèrent sur l’antisémitisme, sa définition, ses contours. Et là, nous voilà devant 107 croix gammées, ce ne sont plus des mots ni des grands débats, ce sont des passages à l’acte, des mémoires souillées, des familles attaquées.
Les croix gammées sont le symbole du projet nazi qui visait à anéantir les juifs, tous les juifs. Sur ces tombes, elles viennent rappeler la volonté de l’effacement de la mémoire même.

16h. Nous nous apprêtons à repartir vers Strasbourg, quand en ouvrant Twitter pour partager les photos de cette journée, nous découvrons que le hashtag «JaccuseIsrael», a envahi la plateforme le temps d’une après-midi.
Certains accusent donc «Les Juifs ashkénazes Russes et Américains d’avoir manipulé et volontairement déclenché des guerres au Maghreb», d’autres expliquent que «La France est désormais asservie». Les exemples ne manquent pas et l’antisémitisme est là, à notre droite dans le cimetière, sur nos écrans sur Twitter.

18h. La nuit tombe. L’antisémitisme est partout, dans le réel, dans le virtuel.
Une sensation de nausée suivie d’un sentiment de découragement nous envahit…
Mais nous ne laisserons pas faire. Notre pays est la France, et ces tombes sont aussi veilles que la Révolution Française.
J’accuse les antisémites, ceux qui ne veulent plus des juifs en France, morts ou vivants.
Mais j’accuse aussi ceux qui ne veulent pas voir la réalité de l’antisémitisme protéiforme d’aujourd’hui, j’accuse ceux qui ne prennent pas des mesures à la hauteur de leurs paroles.
J’accuse….
Et nous continuerons à nous battre, pour nos ancêtres et nos générations futures, pour que la continuité des générations ne soit pas sans cesse attaquée, pour que les enfants et les vieilles dames se soient pas assassinés, pour que les murs des écoles s’abaissent et que les caméras disparaissent.