Qui donc est QPS, s’interrogent les lecteurs d’un livre étrange, ambigu, parfois cynique mais toujours fort savant, qui vient de paraître, intitulé Le continent de la douceur(par substitution, est-on tenté de penser, d’un «c» à un «l» dans «douceur»), où il est question de mathématiciens géniaux et inconnus, d’intuitionnistes houellebecquiens, de contemporains en vue et d’une Europe faite, donc, de douceur. D’où se détache, entre autres protagonistes énigmatiques attachés à faire revivre une principauté imaginaire au cœur de la Mitteleuropa, un certain QPS éminemment français. Ce QPS est un personnage solaire, à quelques singularités égotiques et vestimentaires près, dont une certaine chemise blanche largement ouverte sur le torse été comme hiver. Philosophe engagé, sans peur et sans reproche, forçant la sympathie et terriblement entreprenant pour la défense des droits humains depuis qu’il a succédé à Sartre comme figure emblématique de la scène intellectuelle française, comment, pour autant, être sûr, absolument et totalement sûr, que ce QPS est bien le très tricolore…

Non. Malgré le  peu de doute qui subsiste à nos yeux, abstenons-nous de prononcer un nom et de trancher, d’emblée, sur l’identité du personnage. Sachez seulement que, pour l’auteur, un jeune homme de lettres lui-même très prometteur, qui répond au doux nom de Bellanger Aurélien, et dont le tour semble bel et bien venu dans le Landernau parisien, ce QPS serait l’un des derniers héros romantiques de l’Europe.

Lecteurs de ces extraits, vous êtes cordialement invités à confirmer, ou non, que QPS est bien…

Voici donc les extraits :

«Elle sortait avec un Français, un jeune étudiant en philosophie venu un semestre à Columbia. Il avait reconnu l’enfant, qui avait toujours vécu à Paris. L’étudiant avait un père très fortuné. Elle traversait l’Atlantique une fois par mois pour passer le week-end dans l’hôtel particulier du jeune homme devenu un intellectuel en vue, le leader de ceux qui se faisaient appeler là-bas les Néophilosophes – à la différence de Sartre, ils avaient juré de choisir les Etats-Unis plutôt que l’URSS.»

[…]

«Elle avait assisté quelques mois après la chute du Mur à une conférence de QPS, le père de son enfant, le grand intellectuel libéral, l’aventurier français. Elle s’était assise au deuxième rang, avait sorti son carnet de notes, c’était le genre d’attention qu’il appréciait. “J’aurai une nuance, dit-il, à apporter à la théorie de Fukuyama. (…)”»

[…]

«C’était le dernier, le seul, le contemporain capital, l’esprit du temps toujours réincarné, la vérité et son flambeau, la chouette d’Athéna, le successeur de Sartre, d’Hugo et de Voltaire, l’intellectuel français le plus important de la fin du XXèmesiècle. Il avait un nom juif et un prénom composé d’aristocrate, mais on utilisait pour simplifier ses trois initiales (…) Quentin-Patrick Stern était devenu une sorte de marque, célèbre dans le monde entier, un défenseur de la liberté, des droits de l’homme, l’incarnation de la république universelle.»

[…]

«(…) La carrière d’intellectuel médiatique de QPS dissimulait peut-être un tourment messianique. Il l’avait écrit, autrefois, en pensant à son père, qui venait d’investir, avec sa générosité habituelle, dans l’une de ses aventures : “Si le Christ revenait parmi nous, il serait milliardaire.” (…) QPS était l’homme de Davos dans toute sa splendeur, un individu flamboyant, un citoyen du monde, un milliardaire épris de liberté et de justice, un paradoxe résolu et vivant comme il y avait eu, deux siècles plus tôt, des despotes éclairés.»

[…]

« QPS jouait son rôle à la quasi-perfection, c’était le mieux articulé, le plus conscient des êtres humains. Chacune de ses actions, de ses pensées, peut-être, était travaillée ; il y avait toujours, chez les Dandys, un soupçon de ratage, de pauvreté, pas chez lui : tout était construit avec une précision rare, son apparence ne dissimulait aucune souffrance, aucune escroquerie fitzgéraldienne. QPS avait incorporé tous les codes sociaux et culturels, il les avait évalués, complétés, améliorés pour en donner une interprétation parfaite. C’est à ce prix qu’il était devenu libre. Libre avec une générosité exceptionnelle : non pas dans une tour d’ivoire mais au milieu des hommes. Libre, car lui qui aurait pu devenir n’importe qui, avait choisi, après avoir passionnément étudié la question, d’être seulement lui-même.»

[…]

«QPS était très beau et il l’avait compris très jeune. Les femmes s’arrêtaient de parler à son passage, les  hommes le détestaient d’instinct. Il était modeste à cet égard : il savait que c’était le hasard ; le même hasard, peut-être, qui avait fait de Socrate le plus laid des Athéniens. Une élection paradoxale. Et si Socrate avait su jouer de sa laideur pour convaincre, rien ne lui interdirait, à lui, de jouer de sa beauté. Un style Neuilly-bohème, comme il l’avait théorisé. L’élégance de la bourgeoisie de l’est parisien, des vêtements bien coupés, des mocassins et des chaussettes fines, avec un soupçon de rive gauche, un peu de la rue d’Ulm emporté dans ses cheveux longs, des réminiscences de la Sorbonne insurgée de 68 dans cette façon qu’il aurait de laisser sa chemise entrouverte. (…) Il avait les traits fins, c’était une promesse intellectuelle, cela disait déjà la précision, la délicatesse de ses arguments. Il était de toute façon utilement préférable de jouer l’androgynie : il troublerait ainsi ses interlocuteurs (…) QPS était le seul intellectuel de sa génération à avoir correctement lu Debord : le spectacle comptait autant que la pensée. Sans le spectacle, la pensée était inerte, ineffective, bourgeoise. Il fallait sauver la philosophie d’elle-même.»

 

On apprendra encore, au fil des pages de ce Continent de la douleur, pardon de la douceur, qu’il est arrivé à QPS de se battre en duel pour ses idées : la première fois, aux poings, avec un étudiant communiste, dans la cour de Normale Sup, devant le bassin aux Ernest ; la seconde fois contre un journaliste de Minute qui lui avait prêté des liens avec la CIA, un duel avec des Luger de collection à la détonation assourdissante.

On vérifiera que QPS couvrit la guerre en Bosnie, qu’il apprit à courir sous le feu des snipers, qu’il avait fait d’Izetbegovic, le président musulman de la Bosnie, un partisan du dialogue entre les civilisations, et convaincu Mitterrand de venir à Sarajevo, mais que ce dernier, par une ruse hégélienne de l’Histoire, se fit devant lui le chantre des Serbes. Au point, trois ans plus tard, à la veille de mourir, de lui confier, en droite ligne de l’étudiant ligueur des années 30 qui demandait l’expulsion des métèques, avoir vu passer le fantôme de l’Empire ottoman dans les yeux d’Izetbegovic en serrant sa main froide.

Loin que le vieux continent soit devenu cette apothéose kantienne de paix et de prospérité sous l’égide de la raison universelle qu’avait prôné sans cesse QPS au long des décennies, son voyage au bout de la nuit européenne entre le souvenir des divers Barbe-Bleue des Balkans, des crimes de guerre serbes et le récit de ses atrocités par un écrivain fanatisé, dont la figure emprunte à Peter Handke, Limonov et quelques autres, va finir dans le sang. L’entendant se remémorer en public ses jouissances de bête immonde d’assassin d’enfants et de violeur de femmes enceintes, QPS met de sa propre main un terme à l’existence de ce bourreau dantesque, devenant ainsi le justicier en majesté de l’Europe de la douceur. Avec un «c», à jamais, définitif.

A vous maintenant, si ce n’est fait, de mettre un nom sur QPS. L’homme a bien mérité de son nouvel acronyme. Et, après l’original, ce héros de chair et de papier en vaut, à son tour, la peine.