Monsieur le Premier Ministre,

Nous sommes heureux de votre rencontre ce jour avec Emmanuel Macron. Cela n’a pas été le cas dans le passé, lorsque des officiels soudanais ont été reçus, en France, par d’anciens présidents.

Vous dirigez un gouvernement intérimaire qui a une immense tâche à accomplir : réconcilier vos compatriotes entre eux après trente années de violences inouïes et réintégrer votre pays dans la communauté internationale suite à la justifiée opprobre dont a été l’objet Omar el Béchir. L’ex-président de votre pays est aujourd’hui poursuivi par la Cour Pénale Internationale pour les crimes contre l’humanité et génocide commis sous ses ordres au Darfour.

Pour cela vous pouvez compter sur l’incroyable courage de votre peuple qui a manifesté pacifiquement,  durant des mois, son désir de changement et a, finalement, obtenu le départ de Béchir, au prix malheureusement de beaucoup de morts. Les femmes ont joué un rôle de premier plan dans ces évènements.

Votre pays est dans une situation économique très difficile. Les prix des produits de base comme la farine ou l’huile ont flambé après l’arrêt des subventions gouvernementales. La détermination des Soudanais pour mettre dehors l’ex-président n’est pas étrangère à cette détresse sociale. Mais comment trouver de l’oxygène au sein d’un budget dont 70% est consacré aux dépenses militaires et aux services de sécurité qui ont servi à mener la guerre contre les civils – au Darfour, dans les Monts Noubas ou et au Nil Bleu –, et à bâillonner toute opposition ? L’aide internationale dont vous avez besoin, devrait servir essentiellement à des investissements pour le futur et non à financer les frais de fonctionnement de forces répressives pléthoriques.

La France, par l’entremise du Ministre des Affaires étrangères, a annoncé son désir de plaider auprès des Etats-Unis le retrait des sanctions économiques qui touchent le Soudan. L’Union Européenne est prête à vous aider.

Pour cela il vous faut aller vers l’apaisement. En premier lieu, il est nécessaire de rapidement sécuriser l’aide humanitaire dans les régions périphériques de votre vaste Etat, rappeler toutes les ONG qui ont été arbitrairement expulsées par l’ancien régime et leur permettre de porter assistance à des populations exsangues.

Le retour à un Etat de droit et à la paix sont indispensables. L’Etat de droit doit garantir les droits de manifester, de s’associer et de s’exprimer, notamment dans une presse et une télévision indépendante. Trop de journaux ont été fermés et de journalistes réprimés. La lutte contre la corruption endémique et les prédateurs liés au cercle de l’ancien pouvoir est aussi un élément important pour sortir le pays de sa terrible situation.

Ce sont des objectifs difficiles à atteindre et ils n’appartiennent pas à une tradition régionale. Mais la mobilisation de vos compatriotes a ouvert des perspectives inédites. Nul doute qu’ils vous appuieront si vous vous engagez sur cette voie.

La paix exige un retour des réfugiés et des déplacés sur leurs terres – ils ont été chassés par les miliciens, ceux-là même qui ont réprimé dans le sang les manifestations dans tout le pays. Aucune paix ne sera possible s’il n’y a pas un juste traitement de ce drame.

La Justice internationale réclame la traduction de Béchir devant sa juridiction à La Haye. Accéder à cette demande serait un bon signal d’un réel changement et de la volonté d’une lutte contre l’impunité.

L’arrêt de l’envoi de jeunes miliciens au Yémen commence à être une demande populaire. C’est une mesure de bon sens. D’autant que ces hommes en armes sont sous le contrôle de Hemiti, l’homme le plus menaçant du pays et qui s’est rendu célèbre au Darfour en massacrant des civils.

Les femmes soudanaises attendent avec impatience des changements, une évolution de leurs droits et de leur statut dans la société.

Il va vous falloir beaucoup de courage et de persévérance pour réussir ce moment d’intérim jusqu’à la désignation d’un gouvernement civil issu de la souveraineté populaire.

Le monde entier admire l’héroïsme de votre peuple. Vous pouvez ouvrir non seulement pour votre nation, mais pour beaucoup d’autres, une nouvelle page de l’histoire africaine.

Dr Jacky mamou, président du Collectif Urgence Darfour