Dimanche dernier, avait lieu l’université d’été du Rassemblement National à Fréjus. Les élections municipales, l’année prochaine, et bien sûr, les présidentielles de 2022 étaient dans toutes les têtes. Le RN a remporté, certes de peu, les élections européennes ; il va probablement avoir de bons scores aux municipales, et conforter des maires menant des politiques aussi violentes, xénophobes et réactionnaires que David Rachline, précisément maire de Fréjus. De l’autre côté, Emmanuel Macron a connu une année 2018 marquée par la crise des Gilets Jaunes – et sa popularité se redresse tout juste. Il semblerait donc logique qu’un frisson d’optimisme traverse les rangs du RN en ce qui concerne la future échéance présidentielle. Si Jean-Christophe Cambadélis, ancien patron du PS, a récemment déclaré sans aucune hésitation que «Marine Le Pen serait la prochaine Présidente», un cadre du RN cité par Le Parisien dimanche dernier semblait aussi enthousiaste qu’un tabouret : «On connaît déjà l’histoire : Macron-Le Pen au second tour et Macron qui gagne à la fin».

Le problème du Front National – si l’on entend par «problème» non pas tout ce en quoi il menace la liberté, l’égalité, la fraternité républicaines, et tous les grands principes démocratiques mais bien, de son point de vue, ce qui l’empêche de remporter la présidentielle – c’est qu’il se trouve (pour le moment) dans un dilemme impossible. D’un côté le parti d’extrême-droite a un corpus idéologique qui est exactement au centre des coordonnées politiques de l’époque (populisme, souverainisme, Etatisme, sillage des Gilets Jaunes, de Trump, Salvini ou du Brexit) mais la candidate qui le porte, Marine Le Pen, n’est pas la meilleure possible. De l’autre côté, il a une candidate très charismatique et médiatique, Marion Maréchal-Le Pen, mais dont l’idéologie (libérale et réactionnaire) n’a aucune prise sur l’opinion.

C’est ce que disait, avec brutalité, Patrick Buisson «gourou» de la droite extrême française dans le journal L’Opinion en juillet : «Il n’y a aucune convergence possible entre libéralisme et populisme». En effet, selon son analyse (qui, à défaut d’être désintéressée, est intéressante), les populistes arrivent et se maintiennent au pouvoir grâce à la combinaison d’une proposition économique souverainiste ou protectionniste (comme Trump) et d’une proposition culturelle réactionnaire (comme Trump). C’est sur ces deux tableaux que semble jouer Marine Le Pen – même si, devant sa faiblesse politique relative et ses multiples changements de ligne, il faut rester prudent. Mais son débat catastrophique en mai 2017 contre Macron et sa relative usure (ce serait sa troisième campagne présidentielle) nourrissent un scepticisme exprimé avec limpidité par le cadre du RN cité plus haut.

Marion Maréchal-Le Pen, elle, selon l’analyse de Buisson, est une personnalité médiatique, et plus neuve, mais s’obstine sur une ligne économique – défense des petites entreprises, refus de l’Etat, méfiance envers l’interventionnisme – qui, souligne-t-il cruellement, n’a aucun avenir : «Le moment choisi par Marion Maréchal pour revenir dans le débat laisse perplexe. D’abord en raison de l’échec de Bellamy, qui a fait apparaître l’insigne faiblesse électorale de la ligne libérale et conservatrice dont elle se réclame également. Ensuite parce que Marine Le Pen a fait montre d’une résilience dont bien peu la croyaient capable après le débat raté de 2017, réduisant les marges de manœuvre de sa nièce. Enfin, parce que son offre d’union à LR – une OPA sur une coquille vide et une main tendue à des gens qui n’en veulent pas – va vite trouver ses limites.». De même, sa façon d’être en politique tout en y étant pas, ne donne à Marion Maréchal que peu de puissance : son «école» de cadres ne marche pas, ses discours à l’étranger n’intéressent personne… et, encore une fois, la demande sociale – de Trump au Brexit – est au retour d’un Etat fort, d’un coup d’arrêt à la mondialisation, et non pas, comme Marion maréchal Le Pen semble s’en préoccuper, à une nouvelle révolution libérale.

Bien entendu, personne ne peut prédire l’avenir, et Patrick Buisson n’a pas chaque fois raison. Il est trop tôt pour se réjouir de voir l’extrême droite française abattue dans ses contradictions structurelles. Le phénomène Salvini – à l’origine peu libéral, puis défenseur des petits patrons, mais qui parle très peu d’économie – est la démonstration qu’en focalisant, de manière incendiaire et xénophobe, le débat sur l’immigration, une victoire est à portée de mains. Il reste qu’entre deux options idéologiques, deux candidates potentielles, et un seul siège à l’arrivée, l’extrême droite, a devant elle un chemin, qui sait, inédit. Pour reprendre les mots déjà cités : «on ne connaît pas déjà l’histoire». Elle peut même très mal finir.