En préambule de Retro-Cool, vous expliquez comment un nombre croissant de branchés et d’influenceurs tournent le dos à la fast-fashion en redécouvrant les vertus des objets et créations vintage. Vous identifiez cela comme une manière de reprendre le contrôle de sa vie…

Ce qui ressort effectivement des nombreuses interviews d’adeptes du vintage effectuées pour le livre, c’est ce désir de s’affranchir des diktats des tendances et de la mode en choisissant de consommer différemment. Il s’agit de s’extraire du conditionnement narratif des grandes marques, de se démarquer de ces procédés marketing bien rôdés qui font de nous, souvent, des consommateurs moutonniers. «Reprendre le contrôle de sa vie» : l’expression peut paraître un brin grandiloquente mais il s’agit bien d’essayer, à sa petite échelle et par ses choix du quotidien, de reprendre la main. Evidemment, on pourra arguer qu’il y a aussi du conformisme dans le vintage – on peut avoir tous envie au même moment de rotin des années 60 ou d’enfilades scandinaves des 50’s –, mais le réservoir des possibles est si vaste que cela laisse tout de même beaucoup plus de possibilités esthétiques.

Dans le livre, vous pointez également ce curieux glissement à l’œuvre dans l’industrie de la mode : ontologiquement obsédée par l’idée d’avant-garde, de nouveauté et de rupture, celle-ci se met désormais à se retourner constamment vers le passé. Comment expliquez-vous cette évolution ?

Les créateurs sont à l’image de notre société : le futur peine à les faire rêver. L’heure n’est plus, comme dans les années 60, aux promesses de toujours plus de progrès et de bien-être.

Aujourd’hui, Pierre Cardin et André Courrèges ne dessineraient sûrement plus de combinaisons de cosmonaute ni de jupettes en lurex, signe d’un optimisme radieux et d’une foi inébranlable en l’avenir ! Les désirs esthétiques des designers d’aujourd’hui les poussent à regarder dans le rétro. Peut-être est-ce une manière de se rassurer. Peut-être aussi a-t-on déjà beaucoup inventé en matière de mode, le vocabulaire du vêtement n’est peut-être pas illimité. En revanche, il est intéressant pour les créateurs de livrer leur interprétation de l’héritage stylistique du passé.

L’accélération du temps et l’accroissement vertigineux du nombre des collections en viennent à épuiser l’inspiration des plus grands créateurs. Vous racontez d’ailleurs cela, par le biais d’un bon mot Azzedine Alaïa…

Oui, Azzedine Alaïa aimait à dire : «Moi, quand j’ai une bonne idée par saison, je suis content !». Pour un créateur de mode de 2019, cette approche laisse songeur… Car aujourd’hui tout s’est accéléré. Il faut présenter de plus en plus de collections par an afin que le consommateur n’ait jamais l’impression de s’ennuyer. Les réseaux sociaux exigent quotidiennement leurs lots d’images neuves et «impactantes». Le calendrier des défilés est devenu très complexe et ultra-dense : on peut y voir des défilés Couture, du prêt-à-porter d’automne et d’hiver, des pré-collections, des collections Croisière, des Capsules, etc. De quoi donner le vertige au client. Et au créateur, la peur de la page blanche… C’est là qu’intervient le vintage, qui opère, pour toutes ces maisons de mode, comme une boîte à idées apte à nourrir la machine à shows. De plus en plus de gens dans l’industrie de la mode remplissent désormais cette fonction nouvelle : celle de «chercheur d’idées dans le patrimoine vintage».

Votre essai possède une réelle dimension politique. Vous exhortez ainsi le lecteur à consommer «moins mais mieux», à «re-fétichiser les objets». Pouvez-vous, à ce propos, nous dire quelques mots de Cristallisation secrète, le roman de Yoko Ogawa ?

Dans ce très beau roman, l’écrivaine japonaise dépeint une île sur laquelle les objets et les êtres disparaissent mystérieusement les uns après les autres. Peu à peu, les souvenirs s’effacent ainsi dans l’esprit de ceux qui restent : on ne trouve plus de trace du chant des oiseaux ou de l’odeur entêtante des roses… Car d’intrigants «chasseurs de mémoires» s’emploient à tout balayer et à faire place nette. Ce roman nous a semblé poser parfaitement la question de la valeur des objets. Ce questionnement est celui des adeptes du vintage, qui veulent consommer moins mais mieux. Moins d’objets à la pelle, souvent de piètre qualité et qui du coup ne sont plus investis affectivement. Et plus d’objets totems, de ceux que l’on peut rêver de transmettre, qui contiennent des histoires, des souvenirs. Ils sont des réceptacles de mémoire et sont, en cela, extrêmement précieux. D’ailleurs, nous avons constaté chez nos interviewés ce désir de s’inscrire dans une histoire, une filiation qui passe par les objets. Peut-être en réaction à l’idée de disruption, terme très à la mode notamment dans la langue managériale, et qui consiste à faire sans cesse table rase du passé pour inventer de nouveaux process, expérimenter de nouvelles approches. La disruption à tout prix peut parfois ressembler à ce qui se passe sur l’île mystérieuse du puissant texte de Yoko Ogawa.

Vous citez Gilles Lipovetsky qui écrit, dans l’Ère du vide : «Dans un temps où les traditions, la religion, la politique, sont moins productrices d’identité centrale, la consommation se charge de mieux en mieux d’une nouvelle fonction identitaire.» Dès lors, dans quelle case nous classerait l’achat d’un objet vintage, qu’il s’agisse d’une robe Saint Laurent ou d’une Lamborghini Miura ?

On sort d’une idéologie qui a façonné notre société de loisirs issue des Trente Glorieuses : acheter nous rendrait plus heureux. Cette consommation de masse est de plus en plus questionnée, l’abondance a fini par nous assommer et l’ivresse heureuse des débuts a laissé place à la gueule de bois. La nouvelle fonction d’une consommation plus raisonnée telle que le permet le vintage serait donc une forme de libération par la sobriété. Les amateurs de pépites griffées Yves Saint Laurent ou de vaisselle ancienne (pas forcément hors de prix, donc !) désirent souvent consommer peu de choses, mais plus intensément – ce qui va de pair avec un désir de ralentissement face à la frénésie contemporaine. De plus en plus de gens aspirent à un retour à cet ascétisme choisi, joyeux, où l’on vivrait sa vie au lieu de «S’acheter une vie», titre d’un ouvrage du philosophe Zygmunt Bauman. Se dessine dans ces nouvelles pratiques rien moins qu’une re-définition du progrès.

Il y a ensuite la trace de Walter Benjamin qui, d’une façon inattendue mais très juste, éclaire sur notre façon d’intégrer et de réinterpréter le passé, en théorie politique comme sur les catwalks…

Dans Sur le concept d’histoire, le philosophe Walter Benjamin s’interroge sur ce mouvement qui consiste à regarder en arrière et à s’inspirer du passé. Il évoque Robespierre, se tournant vers la Rome antique pour faire la Révolution, et il démontre ainsi que l’Histoire n’est pas linéaire mais procède par boucles, revenant sur elle-même et réécrivant le passé depuis le présent, et surtout le présent depuis le passé. Cette théorie semble être pertinente pour comprendre les leviers esthétiques à l’œuvre aujourd’hui : nos Robespierre fashion puisent dans le passé et remettent au goût du jour des idées et des formes d’hier. Modifiant la mode d’aujourd’hui.

Loin des idées reçues, le vintage n’est pas – seulement – une coquetterie de CSP+. Il pourrait bien constituer une alternative efficace face au désastre écologique que provoque chaque année l’industrie de la mode. Pourriez-vous nous donner quelques chiffres décrivant l’ampleur du désastre ?

En effet, la mode détient un triste record : sur l’échelle de la pollution, elle se situe juste après l’industrie pétrolière, dont elle exploite d’ailleurs une partie des dérivés, les hydrocarbures. Forte consommation d’eau, usage de pigments et de traitements chimiques nocifs… : derrière la valse virevoltante des «tendances», la réalité est souvent moins glamour. En 2015, les émissions de gaz à effet de serre dues à la production textile ont totalisé 1,2 milliards de tonnes de CO2, plus que les vols internationaux et le fret maritime réunis, a constaté la Fondation Ellen Maccarthur dans son rapport déjà culte de novembre 2017, «Pour une nouvelle économie de la mode», défendant les principes de l’économie circulaire. Le culture du coton, fibre naturelle la plus produite au monde, pollue terriblement du fait de l’utilisation de pesticides : un quart de tous les pesticides utilisés dans le monde serait dédié au coton. Autre fléau causé par la mode : fabriquer des vêtements consomme des volumes astronomiques d’eau. La Fondation Ellen Macarthur, encore elle, estime que la production textile utilise environ 93 milliards de m3 d’eau chaque année ! Face à ce constat, les vêtements de seconde main sont donc une solution pour contribuer à réduire le carnage écologique. Et puis de plus en plus de marques revoient leurs circuits de production. Ainsi, pour fabriquer un jean «classique», il faut compter de 7 à 10 000 litres d’eau – sachant qu’il s’en vend 2,3 milliards chaque année dans le monde ! –, sans compter pesticides, colorants, détergents, pétrole et émissions de gaz à effet de serre pour les transporter… Certaines marques produisent des jeans de façon plus vertueuse : ainsi, le label néerlandais Mud par exemple, qui utilise du coton recyclé et des teintures respectueuses de l’environnement. En France, la marque APC a initié un circuit de recyclage de ses propres jeans.

L’ennemi, symbolique, social et écologique, ce serait donc la fast fashion ?

Il est évident que le modèle économique de la fast fashion repose sur une hyperconsommation, en organisant la péremption des tendances avec agilité. Les habits sont conçus pour ne durer que quelques semaines, en termes de style comme de qualité : on a rogné sur la résistance des fibres, sur les finitions. Et bien sûr sur les conditions de travail à l’autre bout de la chaîne. Après le drame du Rana Plaza à Dacca au Bengladesh, où quelque 1130 travailleurs (et surtout travailleuses) du textile avaient péri le 24 avril 2013 sous les décombres d’un immeuble écroulé, le modèle est remis en question. La pression des acheteurs se fait sentir, ils interpellent volontiers les marques sur les réseaux sociaux. Mais attention toutefois à une lecture trop occidentale du monde. Ainsi, Kalpona Akter, militante syndicale du Bangladesh, nous a alertées sur le fait que 3 millions de travailleurs dépendent de l’industrie textile dans son pays. Les appels au boycott ne sont donc pas la solution. C’est plutôt la régulation par la puissance publique qui doit s’organiser : en France, la loi sur le devoir de vigilance des multinationales prévoit que les entreprises doivent rendre publics les risques sociaux et environnementaux existant sur l’ensemble de leur chaîne de production, et les mesures mises en place pour les éviter. C’est un premier pas.

Finissons par un petit tour derrière les fourneaux. En la matière, du sympathique retour au terroir prôné par l’excellent François-Régis Gaudry à l’ultra-conservatisme gastronomique d’un Périco Légasse, il y a un monde… On passe alors du cool au réac’. Avez-vous le sentiment qu’en cuisine, la vague rétro permet le déploiement d’un discours ultraconservateur qui ne dit pas son nom ?

Il faut en effet être vigilant : tout emballement rétro n’est pas forcément cool ! Sur la gastronomie, on assiste à une vague de bon sens, en réaction à trop de fast food et de produits manufacturés, soupçonnés de nous rendre malades – à coup de nitrites notamment, cet ingrédient chimique qui rosit faussement notre saucisson. Rien de tel au contraire que de manger simple, en retrouvant le rythme des saisons et en renouant avec des pratiques ancestrales : consommer de saison, savoir d’où vient sa viande grâce à son boucher de quartier et connaître son producteur de fruits et légumes. Derrière la sincérité du phénomène, le risque est là de figer, de muséifier le patrimoine culinaire français, qui puise sa richesse des échanges avec d’autres peuples – prenez l’exemple des épices. Donc défendre l’agriculture paysanne, c’est formidable. Mais utiliser le besoin de réassurance d’une société à des fins politiques, attention danger !


Rétro-Cool, Comment le vintage peut sauver le monde, par Nathalie Dolivo et Katell Pouliquen. Ed. Flammarion. 240 pages. 19,00€

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