Antisémite, collaborateur, antiparlementariste, Pierre Drieu la Rochelle, le suicidaire et suicidé, l’un des «ratés immortels» selon Mauriac, mais également l’ami contradictoire de Malraux et d’Aragon, a vécu, en direct, le 6 février 1934.

Deux jours plus tard, le 8 février, il rédige un reportage exalté relatant l’insurrection parisienne qui tourna à l’émeute sanglante, organisée par des groupes de droite, des associations d’anciens combattants et des ligues d’extrême droite : La confusion dans la nuit.

Marcel Déat, future figure de la collaboration avec le IIIème Reich, écrit aussi à propos de ces manifestations :  «il y avait des réactionnaires, des fascistes, des petites troupes organisées et courageuses, oui ; mais il y avait aussi une foule énorme de braves gens qui n’avaient pas d’opinion politique mais qui, en revanche, avaient des sujets de mécontentement et de colère».

Mais restons-en à Drieu la Rochelle dont Bernard-Henri Lévy a exhumé, et souhaité reproduire, cet incroyable reportage publié, à l’époque, dans le journal «Vu». La Concorde… La rue Royale… Les rues Boissy d’Anglas et de l’Elysée… La tentative de forcer les barrages et d’arriver jusqu’aux grilles de l’Elysée.

Toute ressemblance avec des mouvements actuels ne saurait être que fortuite et hypothétique.

L’éternelle confusion ?

Aline Le Bail-Kremer

 

Vers sept heures, je fais le tour de la rive gauche. Rien : des barrages de mobiles et d’agents immobiles, dans des rues désertes. Je prends un autobus qui par des détours m’amène à la Madeleine. J’enfile la rue Royale, foule dense mais vague, coins de police. En arrivant au coin du ministère de la Marine, je tombe sur une foule en furie : un homme, sur le toit d’une voiture, gît le ventre en l’air, ensanglanté, les bras en croix.

Je m’avance sur la place : immenses remous. Des groupes arrivent portant quatre, cinq blessés. Blessures à la poitrine, au ventre. Au beau milieu flambe un autobus. Je continue d’avancer. «N’allez pas là-bas, ils tirent, les salauds !» Pas un coup de feu. Une foule de jeunes hommes où se mélangent des bourgeois de tout acabit et de jeunes employés et ouvriers forme une sorte de demi-cercle tremblant, hagard, furieux, autour de la tête du pont.

La tête de pont est massive. Rangées de cars, doublées de rangées de gardes à cheval, doublées de rangées de mobiles à pied. La foule avance, roule selon les caracoles de deux ou trois pelotons de chevaux qui agitent le rideau devant la tête de pont. Il y a un espace vide et lugubre tantôt plus large, tantôt plus étroit, entre la foule violente et faible et la police tassée et inquiète.

Gros rassemblement au bas des Champs-Elysées, entre les deux chevaux de Marly. Barricade en travers de l’avenue. «Les anciens combattants sont au Rond Point.» Du côté de Clemenceau, de vastes groupes s’agitent. Autour des drapeaux, des hommes mûrs invectivent et se lamentent. Autour, des jeunes hommes attendent. Des petits-bourgeois et des bourgeois. «Nous n’avons pas d’ordres, pas de chefs.» Pas de police dans toute l’avenue. Il paraît qu’il y avait des communistes plus haut.

Tout d’un coup, je m’aperçois qu’un cortège s’est formé et descend les Champs-Elysées. Un groupe de drapeaux en tête, derrière deux banderoles : «Nous voulons une France propre et prospère». Les vastes groupes où j’avais circulé sont devenus un flot qui coule. Un flot avec une écume. Il y a le milieu, serré, où les hommes se tiennent par le bras, et sur les trottoirs une frange épaisse de curieux et de timides. J’en vois qui passent deux à trois fois de suite de la timidité à l’audace, du trottoir à la chaussée.

L’énorme masse – plusieurs milliers d’hommes – chantant La Marseillaise, la chantant bien d’ailleurs, s’engouffre dans la rue Royale et tourne dans la rue Saint-Honoré. Les coins de police ne bougent pas. On marche sur l’Elysée. La foule se tasse et se serre dans la rue étroite. Cela devient sérieux.

Un peloton de gardes à cheval arrive sabre au clair et charge en plein dans le milieu. Un passage se fait, puis se referme. Un cavalier désarçonné au coin de la rue Boissy-d’Anglas. La foule méchante se jette sur lui. Un type s’empare de son cheval, grimpe dessus et s’avance aux premiers rangs.

L’Elysée est proche, la foule est dense. Je me trouve dans le quinzième rang. Je crois qu’il y a un moment peu croyable où l’Elysée l’a échappé belle. A ce moment-là, il n’y avait au coin de la rue de l’Elysée qu’un peloton à cheval et trois ou quatre rangs de mobiles. Si la foule avait poussé plus ferme, elle noyait ces trois ou quatre rangs et elle arrivait jusqu’à la porte de l’Elysée. Mais sans doute y avait-il des réserves cachées.

En tout cas, comme la masse poussant ses drapeaux atteint à peu près l’édifice de L’Énergie industrielle, les quatre rangs de mobiles se ruent à la matraque, suivis de gardes à cheval. Les vieux combattants sont bousillés. La foule reflue. Les mobiles rentrent comme dans du beurre et tapent sans arrêt.

Je suis pris d’une forte trouille. Nous sommes refoulés, nous portant les uns les autres, jusqu’à la rue d’Aguesseau où je m’engouffre avec d’autres. Quelques gardes nous suivent à pas lents, sans plus taper, jusqu’à la rue des Saussaies. Les fuyards se remettent, hurlent, sacrent, entourent leurs blessés. Les drapeaux sont en miettes. Les porte-drapeaux sont amochés. Il y a beaucoup de gens par ici qui s’en vont vers Saint-Augustin, en hurlant des injures devant la Sûreté Générale silencieuse et anonyme.

Je reviens vers la Madeleine. Nouvelles foules nerveuses, fugitives et toujours revenant acharnées à se risquer encore autour des pans de cavaliers, des grappes de mobiles qui sont le long des murs avec leurs paquets de bourguignottes luisants comme des devantures de citrouilles ou des bouillottes ménagères.

La police et la foule se cherchent, s’évitent, se font peur.

Les hommes viennent hurler : «Assassin » sous le nez des officiers de paix.

On agite un mouchoir ensanglanté. On vend des journaux. Majorité de 360 voix à Daladier. On crie : «Ils ne disent pas le nombre de morts».

Des foules vont et viennent. Mais soudain c’est une énorme masse qui repart vers l’Opéra, la Madeleine. Eléments nouveaux. Toutes les classes confondues. Différents partis. Des groupes de communistes flanquent la colonne et crient : «Les Soviets partout ! A bas Chiappe !» Ça me plaît.

On arrive à la place de la Concorde. Mais ce qui était prévisible arrive. Ces vingt mille hommes se noient dans les espaces abstraits de la plus belle géométrie du monde.

Le cercle hagard, tremblant, nerveux, se reforme autour de la tête de pont. Mais mon impression est beaucoup plus tragique que la première fois. La foule est plus mêlée, le sang qui a coulé fermente. La foule, tirée par son désir, vient lécher de bandes coureuses et frondeuses le bloc de la tête de pont – ce bloc qu’elle voudrait mordre.

Dans un coin, vers l’Orangerie : un brasier où une sorte de forge populaire s’ébauche ; on y prépare des manières de tisons, des feux rouges et des feux grégeois. La foule désarmée gratte le bitume et en extrait de problématiques projectiles. «Demain, nous serons armés» crie-t-on de toutes parts.

Devant le bloc du pont caracole un puissant escadron. Il s’élance et commence une galopade violente tout autour de la place. Des milliers de jeunes hommes bondissent de toutes parts.

Je me rappelle les premiers Mai d’avant la guerre, place de la République. Je prends le vent. Je circule déguisé en azur parmi ces comités de casques, de sabres, de sabots. Cela devient un cirque, les cavalcades se succèdent. Aux sabots du dernier cheval, des voltiges de fuyards se transforment en poursuivants hurleurs qui jettent trois cailloux cruels. Des chevaux démontés galopent dans la nuit.

Puis il y a eu un moment où tout s’est resserré autour de la tête de pont. Le demi-cercle devient menaçant, assiégeant. On apporte des jardins des bancs, des échelles, des débris. Une barricade se précise…

Cela devient dangereux, cette barricade, et inquiétant. La tête de pont se resserre, fait boule et soudain éclate.

Un énorme flot noir, luisant de bourguignottes, qui depuis un moment s’amassait un peu à droite du pont s’enveloppe d’un léger nuage… Les revolvers partent… Le flot noir s’élance, craquant de cent coups de pétards, et s’élance furieusement, dirigeant tout sur les Champs-Elysées ; serrant de près, je vois l’escadron brandissant ses sabres qui s’élance aussi.

C’est une course gémissante à travers pelouses et bosquets. Les paquets de mobiles bondissent partout, tiraillent.

Ils tirent bas ; je ne vois que deux blessés et deux ou trois balles claquent sur le bitume autour de moi. Je suis dans les allées, je crois que les chevaux n’iront pas entre les arbres. Je souffle. Mais une troupe de chevaux arrive du côté de Boissy-d’Anglas. Je me planque derrière un arbre, à genoux. Des cavaliers m’arrivent à droite et à gauche et me lancent leurs sabres. Je reçois un léger coup sur l’épaule, de très loin. Le type à casque me hurle son cri.

Je repars jusqu’au Rond-Point. Les masses de mobiles suivent. Au Rond-Point, les fuyards furieux brûlent un autobus.

La nuit, les espaces déserts dévorent peu à peu la foule qui s’en va, haineuse et revancharde.

Pierre Drieu la Rochelle