Dans la chasse à l’homme permanente qu’est devenu le débat public, dans ce spectacle sans relâche qui se joue, de plus en plus souvent, à la lumière d’une mauvaise lampe de garde à vue, dans ce cirque où la passion du commentaire suspicieux a remplacé depuis longtemps la soif de vérité, la meute s’est trouvé une nouvelle proie.

M. Patrick Stefanini sort un livre au titre bazooka (Déflagration – non, il ne s’agit pas d’une énième fin du monde, il s’agit de l’échec électoral de François Fillon…) où, avec une rigueur et une fantaisie toutes préfectorales, l’homme de l’ombre abat ses cartes.

Entre autres demi-scoops et révélations éventées, il y dévoile le secret le moins bien gardé de la classe politique – à savoir que l’avocat et écrivain François Sureau, érudit de plume et de plaidoirie, cauchemar des ministres de l’Intérieur successifs car adversaire implacable de toutes les lois possiblement attentatoires aux libertés, aurait été proche, «en même temps», de François Fillon et d’Emmanuel Macron.

Et notre agrégat journalistique d’attaquer bille en tête ce nouveau Warwick, ce faiseur de rois républicain et derviche tourneur des écuries présidentielles, ce Fregoli de meetings, ce Vautrin du porte-plume, ce Iago, ce Ganelon, bref, cet «agent double» qui, à l’image de Kim Philby, l’espion de légende, membre du Club des Cinq magnifiques de Cambridge, qui se disait au service de Sa Majesté tout en étant stipendié par Moscou, aurait épaulé le jeune progressiste non moins que le madré conservateur ; inspiré celui-ci les jours pairs, et favorisé celui-là les jours impairs ; pour, à la fin, renversant à lui seul toutes les lois de la cynégétique électorale, rédiger d’une main les statuts d’En marche ! tandis que, de l’autre, il aurait ciselé les formules du discours du Trocadéro – celui-là même où la droite était censée jouer son va-tout et qui n’avait de sens que s’il semblait arraché au cœur, et aux organes moins avouables encore, de la conviction conservatrice.

Je passe sur l’invraisemblance de la thèse qui voit l’auteur de La Chanson de Passavant en graphomane mercenaire.

Je passe sur l’image qui en résulte d’une politique réduite à un jeu à somme nulle entre «bonnets blancs» et «blancs bonnets».

Je passe encore sur le tour de bonneteau qui fait que, la patrouille journalistique faisant figurer le seul Sureau au rang de ses accusés, le reste s’en trouve blanchi : bien réels princes des ténèbres ; piliers, autrement plus ambigus, des Quatre Colonnes et des antichambres élyséennes ; revirements ; tartuferies ; jusqu’à Stefanini lui-même qui, si on prend la peine de le lire, s’est trouvé dans la position d’avoir à dresser les tréteaux de ce fameux Trocadéro et d’en être le démiurge officiel alors que, sous le masque, il nous apprend aujourd’hui qu’il pleurait l’honneur de son candidat déchu.

Et je ne m’arrêterai pas davantage sur le tombereau d’injures qui accable un écrivain dont l’engagement politique le plus connu était, jusqu’ici, l’association Pierre-Claver qu’a fondée sa femme, Ayyam Sureau, et qui aide les réfugiés afghans, non comme on traite des foules, mais comme on considère des hommes : il s’en remettra, tant ce type de traitement est devenu le bain rituel du baptême dans ce monde du ressentiment à quoi se réduit l’espace républicain !

Non.

Ce qui m’intéresse, c’est le cas d’école.

Et c’est ce que peut et doit vouloir, dans un moment électoral de cette importance, un écrivain du type de François Sureau.

Son premier devoir était de faire tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher que l’on se retrouve dans une situation semblable à celle de la présidentielle américaine où il revint au patron du FBI, James Comey, de retourner l’élection en rouvrant le dossier Clinton à quelques semaines du scrutin – et tant pis si cela peut sembler favorable à tel ou tel candidat, harcelé par le Parquet financier.

Son deuxième devoir était de rester fidèle aux quelques étoiles fixes autour desquelles gravite, pour chacun d’entre nous, le petit théâtre des semaines saintes électorales et de leurs prétendues révolutions : chacun les siennes, donc ; l’idée fixe de Sureau était une certaine idée de la justice, elle-même adossée à une vision de la société où ce disciple de Benjamin Constant préfère voir les libertés des Modernes l’emporter sur la liberté des Anciens – et tant pis si, comme Churchill ou, justement, Benjamin Constant, il doit changer de parti quand c’est lui, le parti, qui change d’idée.

Et puis sa troisième obligation était de souhaiter de toute son âme que l’offre électorale ne se réduise pas, à la fin, au choix entre ces deux nihilistes jumeaux qu’étaient Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen (ce n’est pas L’Émission politique de ce 30 novembre, sur France 2, où l’on a encore vu M. Mélenchon, face à Mmes Saint-Cricq et Debray, apparaître haine aux lèvres, bouffi de suffisance, qui me fera changer d’avis…) : et peu importe si, face à cette perspective de cauchemar, l’abîme sacré de la séparation droite-gauche semble, tout à coup, secondaire.

François Sureau a, qu’on le veuille ou non, été impeccablement loyal à ces trois prescriptions.

Pour reprendre cette onomastique qui recèle parfois quelque chose de la vérité des hommes, il est resté, dans tous les cas, semblable à l’arbuste dont il porte le nom : qu’importent les coulées de boue et les glissements de terrain, les sollicitations des princes et les grognements d’une foule qui n’existe que parce que nous le voulons bien – on plie mais ne rompt pas.