«Cuba and the Cameraman», du réalisateur Américain Jon Alpert, a été présenté à la 74 ème Mostra de cinéma de Venise. Retraçant 45 ans de reportages à Cuba, le documentaire révèle d’étonnantes rencontres dans l’intimité de Fidel Castro dès 1972 et jusqu’à son décès. Au fil de ses entrevues avec Fidel Castro, lors de scènes insolites dans son avion vers New York en 1979 ou de retour à la Havane, et des amitiés nouées avec trois familles dont il suivra le destin, John Alpert signe une oeuvre rare sur l’histoire de Cuba.

Pourquoi avez vous décidé de rassembler 45 ans de reportages à Cuba en un documentaire ?

J’ai commencé à filmer à Cuba dès 1972, à l’époque où le pays représentait une expérience sociale porteuse d’idéaux que j’admire : un système d’éducation et de santé accessibles à tous. Un laboratoire unique que j’ai eu la possibilité d’observer depuis le début et pendant 45 ans en suivant l’évolution de Fidel jusqu’à son décès. J’ai compris que ces reportages constitueraient un film de valeur, compte tenu du caractère déterminant de cette continuité dans la compréhension de l’Histoire.

Vous êtes le seul réalisateur à l’avoir suivi sur une durée aussi longue : est-ce la raison de l’étonnante intimité que l’on découvre dans ce film ?

C’est vrai, une surprenante intimité s’est établie avec Fidel depuis le début. Peut être a-t-il trouvé étonnant et rafraîchissant que je le traite comme une personne parmi d’autres et s’est alors ouvert de la sorte. Comme lors de la séquence où je déambule dans sa chambre. Peut être y a-t-il aussi ma propre histoire : j’étais chauffeur de taxi avant d’être réalisateur, ne suis jamais allé dans une école de cinéma et ai tout appris dans les rues de New York. Ces dernières font de vous quelqu’un de humble. Aussi devais-je lui paraître différent des reporters qui le filmaient d’habitude, et cela l’amusait. Nous avons décidé de nous embarquer dans cette aventure.

Une longue aventure… Car les trois frères que vous suivez arrivent au bout de leur vie à la fin du film : cette continuité confère un élément de vérité et introduit le sens de l’Histoire, était-ce le but ?

En effet. Vous savez, quand un réalisateur arrive dans un endroit, on peut lui faire un sourire, ou se dissimuler… Mais c’est le temps qui importe pour déceler la vérité. Cette dernière est un élément essentiel du film pour comprendre la Révolution et ses défis. Les trois frères vivaient bien puis, un jour, ils ont basculé dans la souffrance et le manque : leur situation, à la fin, donne la mesure de ce qui était en train de se passer.

Le choix du montage (enlevé, rapide), est-il lié au fait que vos reportages couvrent un grand nombre d’années, d’où la nécessité de comprimer le temps dans une durée cinématographique ?

J’ai démarré ma carrière de réalisateur à China Town, dans un camion où nous projetions les films. Si les gens les aimaient, ils restaient, sinon ils partaient. On voyait tout de suite si les films plaisaient. Ma position est donc avant tout axée vers le public, et je suis habitué à travailler ainsi : je fais le point et je passe à autre chose. Ce rythme reflète mon style, et il traduit l’énergie de Cuba.

Vous êtes très présent tout au long du documentaire. Est-ce un parti pris de réalisation ?

Il n’y a pas de règle, toutes les expressions sont valables. Pendant des années, j’ai souhaité établir une narration sans aucune visibilité de ma présence ; mais au fur à mesure que nous assemblions les éléments du film, il est devenu évident qu’il fallait que j’apparaisse. Cela permettait de comprendre la disponibilité et l’ouverture de mes interlocuteurs. C’est le montage qui vous dicte la direction à prendre, et il nous a orienté dans ce sens.

Pouvez-vous me parler de votre prochain film sur le boxeur Yuri Foreman ?

Au début du 20 ème siècle, les immigrants juifs d’Europe Centrale devaient se battre pour se faire une place dans les rues de New York. Ils sont devenus des durs : sept des huit champions de boxe de l’époque étaient des Juifs Américains. Au fil du temps, ils se sont assimilés et cette tradition de combat s’est perdue. Pendant soixante-dix ans, il n’y a plus eu de champion de boxe juif. Cela a changé avec Yuri Forman, un immigrant Israélien d’origine Russe, qui, tout en travaillant comme livreur, s’entraînait dans une des meilleures salles de New York, développant un très haut niveau de boxe. J’ai suivi son entraînement sportif et sa quête spirituelle – car ressentant un manque dans sa vie, il a souhaité devenir rabbin. Je me suis attaché à cette double trajectoire de champion de boxe et de rabbin.

Boxeur et rabbin : cela semble paradoxal…

Oui et non. Dans les arts martiaux, l’aptitude physique mène jusqu’à un certain stade. Mais c’est la force mentale qui fait de vous un champion. Et Yuri détient cette force. Sa quête spirituelle lui a donné un pouvoir mental.

Quelle est l’histoire de DCTV, le centre audio visuel que vous avez fondé ?

Lorsque ma femme et moi avons commencé à filmer, nous n’avions qu’une seule camera, mais nous avons vite compris l’impact de nos films et souhaitions en réaliser d’autres en donnant des moyens à notre communauté afin de passer le relais et générer des changements dans nos quartiers. Nous avons lancé DCTV (Downtown Community Television Center) dans cet état d’esprit. A l’époque, nous vivions dans un petit loft, et lorsque nous nous réveillions le matin, il y avait déjà une vingtaine de personnes dans notre living room ! Puis nous avons trouvé une ancienne caserne de pompiers abandonnée, sans électricité ni chauffage, que nous avons loués. Nous l’avons retapés, nous nous y sommes installés et avons fini par l’acheter. Dans les années 70, à Manhattan, nous n’étions pas les seuls à imaginer changer le monde avec nos films ; mais au fil des ans, avec l’augmentation des loyers, les autres lieux ont disparu. Nous sommes les seuls à être restés parce que nous avions acquis le bâtiment. Nous étions alors focalisés sur China Town et le Lower East side, sur la question des hôpitaux, des écoles, le moyen d’améliorer l’existence des communautés. Nous étions de terribles réalisateurs mais, progressivement, grâce à notre autocritique, nous sommes arrivés à réaliser des films à un niveau national, tout en donnant des classes pour adultes et lycéens issus de familles démunies qui n’auraient jamais eu l’opportunité de devenir réalisateurs. Nous voulons introduire dans le cinéma des voix porteuses de changements sociétaux. Ainsi, nous avons créé un programme pour lycéens à qui nous demandons de filmer leurs autobiographies. Il s’agit de jeunes issus de milieux défavorisés dont les parents sont incarcérés, dans la drogue, au chômage, impliqués dans les gangs… Ces jeunes veulent dissimuler cette dimension de leur vie ; mais nous pensons qu’ils peuvent la dépasser en l’acceptant et en réalisant des films. Et cette série, «Nos cameras, Nos histoires», nous a donné raison : elle a reçu un accueil excellent à la télévision et remporté le Prix du Jury de Sundance. DCTV est unique : quoiqu’il se passe dans le pays (la frustration, la dépression), et même s’il est difficile d’impacter de grandes institutions ou le gouvernement, nous avons réussi à créer une micro-société dont l’impact est positif. Et à une époque où nous saignons, et pleurons, cette réussite nous donne de l’énergie, et un sentiment d’accomplissement.


Produit et réalisé par Jon Alpert, le documentaire «Cuba and the Cameraman», sera diffusé sur Netflix à partir du 24 novembre 2017.
Durée : 1h54

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