En 2013, une controverse — tristement significative des menaces qui s’accumulent — était née autour d’une abjecte pièce de théâtre antisémite co-écrite et jouée par des étudiants de l’université de La Rochelle. Les auteurs avaient, entre autres, cru du meilleur goût d’attribuer, dans leur texte, à une entreprise financière odieuse de rapacité et de veulerie le nom même de l’un des enseignants de l’université : Goldberg. La Règle du Jeu s’était fait l’écho de cette sinistre affaire. Les animateurs de l’initiative à prétention théâtrale étaient un auteur canadien, Eric Noël, et une metteuse en scène locale, Claudie Landy, en partenariat avec  deux institutions rochelaises: le Centre Intermondes et le théâtre «Toujours à l’horizon».
En août 2014, ces deux institutions avaient eu le tranquille culot d’inviter à nouveau en résidence à La Rochelle le fumeux dramaturge canadien. Ce qui relança inévitablement la polémique alors que la pièce avait entre-temps été dénoncée par la Mme la ministre Fioraso, des députés, maires, chercheurs, comédiens, metteurs en scène et, sur les réseaux sociaux, par des milliers de citoyens. Le projet avait été annulé in extremis suite à l’intervention du maire, soucieux de ne pas donner de prime à la haine anti-juive.
Aujourd’hui, le théâtre « Toujours à l’horizon » et le Centre Intermondes de La Rochelle se présentent — air connu — comme des victimes de la censure. Cohérents avec eux-mêmes, et dévoilant du coup le fond de leur pensée, ils ont invité il y a quelques jours des orateurs qui ont plaidé en faveur de la libre parole de Dieudonné et de Robert Faurisson, après avoir soutenu avec acharnement la troupe qui avait monté la pièce ordurière. Sans craindre le ridicule, ils prétendaient ainsi combattre l’antisémitisme…
La Règle du Jeu publie la lettre adressée au maire et au député de La Rochelle pour les alerter de ces dérives dont Michel Goldberg, l’un des deux signataires, estime qu’elles « contrastent avec le projet culturel de la ville.

Bernard Schalscha

Lettre de MM. Michel Goldberg et Alain Richer

La Rochelle, le 30 septembre 2014

 

A Monsieur Fountaine (maire de La Rochelle) ; M. Falorni (député de La Rochelle)

 
Copies : M. Bussereau (président du Conseil de Charente-Maritime) ; Mme Suzanne Tallard (députée de Rochefort) ; M. Soubeste (adjoint aux mobilités urbaines à La Rochelle) ; M. Jakubowicz (président de la LICRA) ; Mme Bernadette Hetier (co-présidente du MRAP) ; Mme Fioraso (secrétaire d’Etat à l’enseignement supérieur) ; M. Blanchard (président de l’université de La Rochelle) ; M. Jaulin (adjoint à la Culture à La Rochelle)
 
Monsieur le Maire,
Monsieur le député,
En 2013, le Centre Intermondes et le théâtre « Toujours à l’horizon » ont participé à la création d’une pièce de théâtre antisémite, écrite et jouée par des étudiants de l’université de La Rochelle sous l’autorité de professionnels du théâtre. En août 2014, ils ont voulu inviter à nouveau en résidence à La Rochelle l’auteur canadien qui avait animé l’atelier d’écriture de cette pièce, et heureusement vous êtes intervenu pour mettre un terme à ce projet. Maintenant, ils se victimisent et offrent une tribune pour défendre la libre expression publique de Dieudonné et de R. Faurisson.
Ce 27 septembre 2014, le Centre Intermondes et le théâtre Toujours à l’horizon organisaient une soirée Censure et artistes dans le cadre de leur projet culturel Les Traversées. Parmi la soixantaine de spectateurs, ils avaient réuni leurs amis ainsi que des responsables, des comédiens et des financeurs de la pièce de théâtre antisémite de 2013.
Cette soirée donnait très largement la parole à des orateurs qui avaient activement soutenu cette catastrophe théâtrale. Ils ont rappelé la controverse autour de cette pièce antisémite en parlant de « l’affaire Beeeeeep » pour insinuer que leurs opposants n’étaient que des censeurs. Dans un mélange de prises de paroles qui pouvait difficilement être compris autrement que comme un amalgame, ils ont aussi parlé des censures opérées dans des dictatures, et des destructions d’œuvres culturelles commises par des organisations terroristes telles que les talibans. Une artiste s’est aussi mise à pleurer sur scène en dénonçant une censure sournoise à son encontre et une volonté de ces obscurs censeurs de lui mettre la main dans la figure [1].
Un enseignant du Lycée Valin a lu avec ferveur un texte contre les atteintes à la liberté d’expression, en citant comme exemple celui qu’il appelle l’humoriste Dieudonné et les atteintes à la liberté de ceux qui font une quenelle qui n’est, selon ce texte, qu’un simple mouvement de la main. Nous pensons que les quenelles, notamment celles photographiées devant le mur des personnes assassinées industriellement durant la Shoah, ne sont pas de simples mouvements de la main.
Un enseignant-chercheur de l’université de La Rochelle a lu un texte contre la censure, qui argumentait longuement, à la suite de Noam Chomsky, pour la liberté d’expression de Robert Faurisson, le pseudo-historien négationniste de la Shoah, en précisant son opposition aux thèses de ce dernier. Notons ici que ces deux orateurs rochelais figuraient parmi les défenseurs les plus acharnés de la pièce de 2013.
Nous ne comprenons pas que la liberté de parole de Dieudonné et Faurisson, qui ont fait l’objet de nombreuses condamnations en justice, soit défendue dans des lieux subventionnés à La Rochelle. Oublie-t-on que ces discours s’inscrivent dans une mouvance qui n’a pas hésité à tuer dans une école à Toulouse, dans un musée à Bruxelles et dans une cachette à Bagneux ?
L’art. IV de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen définit la liberté par tout ce qui ne nuit pas à autrui. L’art X affirme que Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. Cette liberté d’expression n’autorise donc en aucun cas la diffusion de propos constitutifs d’un délit sur le plan pénal, tels que les paroles antisémites, racistes, négationnistes ou homophobes.
Nous nous inquiétons aujourd’hui de voir certains membres du personnel rochelais de l’Education nationale défendre la libre parole des négationnistes, même s’ils pensent ainsi la combattre auprès de leurs élèves. On se demande ce qu’ils font de la liberté des jeunes enfants assassinés récemment dans une école parce qu’ils étaient juifs, et au nom de ces mêmes discours dont ils veulent libérer l’expression.
Nous ne comprenons pas que le Centre Intermondes et le théâtre « Toujours à l’horizon » aient organisé une soirée sur la censure qui était largement dédiée à un plaidoyer pro domo, sans donner la parole à aucune des centaines de personnes qui avaient montré l’antisémitisme de la pièce de théâtre de 2013. Nous pensons que les grands résistants, les chercheurs, les comédiens, les artistes, la ministre de l’Enseignement supérieur, les députés et les maires qui s’étaient exprimés contre l’antisémitisme de la pièce avaient eux-aussi des choses à dire sur ce sujet. Nous nous inquiétons que les soi-disant pourfendeurs de la censure n’aient invité qu’un tout petit groupe partageant les mêmes opinions pour animer cette soirée, pratiquant ainsi une forme de censure qu’ils prétendent dénoncer.
Monsieur le Maire, Monsieur le député de La Rochelle, vous tracez votre chemin politique sur les pas de Léonce Vieljeux, l’ancien maire de La Rochelle, grand résistant assassiné par les nazis. Nous ne doutons pas que votre politique culturelle ne pourra devenir une insulte à sa mémoire.
Nous vous prions de croire, Monsieur le Maire, Monsieur le député, en l’expression de notre très haute considération,
Alain Richer, responsable de la commission culturelle du Collectif Liste Verte et Ouverte de La Rochelle
Michel Goldberg, maître de conférences
Adresse de contact : Laboratoire LIENSS. Université de La Rochelle. 17000 La Rochelle.
 
PS : la controverse sur la pièce de théâtre antisémite, ainsi que le livret de cette pièce peuvent être consultés en cliquant ici. Cette controverse a aussi fait l’objet d’un ouvrage de M. Goldberg L’antisémitisme en toute liberté, éditions Le bord de l’eau, 2014.
 

1. Elle visait ainsi de façon transparente les personnes qui s’étaient opposées à la pièce de théâtre antisémite (note explicative qui ne figure malheureusement pas dans la lettre envoyée au maire et au député).