Il était obèse. Un fantasmiste. Un fétichiste. Et un perfectionniste. Un prince. Un crapaud. Un prince né crapaud par erreur. En réalité, il était né britannique. C’était un Britannique très fier. A la longue, un citoyen américain, mais tout de même britannique. Un catholique «fervent». Il voulait se venger. Il avait peur de l’enfer. Il était un génie. Un fœtus géant. Un génie sous la forme d’un fœtus géant. Un petit sourire suffisant. Un appétit. Une bouche béante. Un labyrinthe de viscères. Un anus géant. La tête – chauve – de Humpty Dumpty avant la Chute. Sa tête était remplie de rêves. Remplie de rêves mais de rêves ! Pendant longtemps il avait été puceau. Le puceau dodu à sa maman pendant longtemps. Son visage était un pieux visage. De graisse fondante congelée. Son visage était un drôle de sourire à bajoues. La peau, blanc ventre-de-crapaud. Ses yeux, de crapaud. Ses yeux de garçon timide. Il était très laid. Très laid mais très chic. Le genre à porter un authentique costume british. Sombre, british, chemise de soirée blanche amidonnée, cravate traditionnelle. Le genre à transpirer dans ses vêtements. A se gratter l’entrejambe, Hitch, pris d’un furieux désir. Ah, il était en colère ! Le Prince de la Fureur. Ses yeux, de rapace, pas de garçon timide. Ses yeux aux paupières mi-closes. Des yeux d’hypnotiseur. Des yeux rayons X. Sur le plateau (où règne le silence, par sa volonté) ses yeux étaient ceux de Dieu qui a tout vu, et maintenant se rappelle. Son œil de voyeur, aussi, était l’œil de Dieu. Dans notre nid d’amour (comme il tenait à l’appeler, drôles de manies british), il préférait m’observer par le judas, plutôt qu’en direct, tandis que perdue dans une rêverie de blonde j’ôtais lentement, très lentement, mon soutien-gorge Age Tendre de-satin-blanc-aux-bonnets-coniques-incrustés-de-dentelle. Il préférait la strangulation. Il préférait les blondes glacées. Il savait comment attirer leur attention.

Fat Man mort depuis un quart de siècle ! J’ai toujours peur de l’œil du judas.
Etait-il très laid, ou très laid mais un homme laid très chic. Était-il gentil, Nononon pas très gentil mais un homme de pouvoir très laid très chic. Etait-il un Bouddha zombie, oui, un Bouddha zombie mais un puissant Bouddha zombie. Était-il cruel, ou était-il cruel mais drôle dans sa cruauté, était-il inspiré dans sa cruauté, était-il sélectif dans sa cruauté (ses victimes des subalternes, des subordonnés) oui, car il connaissait le script. Peu d’entre nous (Pippi, sans aucun doute !) connaissent le script mais lui, il connaissait le script. Il avait mémorisé le script. Il avait rêvé du script. Il mettait en scène le script. Il procédait au casting choisissait Vous, et vous, mais pas vous, et vous non plus. Il ne croyait pas en Dieu. Il croyait en la Sainte Eglise Romaine, Catholique et Apostolique. Il croyait dans le mal. Il croyait à l’Enfer, la damnation. Il croyait à la torture. Il croyait à la torture – thérapeutique – des femmes. Il était né en 1899. Il avait à peu près l’âge de l’industrie du cinéma. Il était timide, en société. Incontournable, en société. Fat Man était une blague. Il était (il en avait peur) une blague sexuelle. Il mettait en scène les beaux visages et les beaux corps. Il était intimidé par le glamor. Qu’il épelait glamour. Il infligeait la torture. Il était un phallus dressé. Un phallus Humpty Dumpty très jovial très rebondi. Pas un Cock-bite, un pénis ou une queue bon enfant mais un phallus. Le phallus de sa mère. Il était le phallus de sa mère et à vingt-sept ans toujours puceau. Il était pas Jack l’Éventreur car il n’avait aucun péché à confesser (aucun !) pourtant chaque soir après son travail (il décorait des cartons de sous-titres pour Famous Players-Lasky Films), il était invité à se rendre au chevet de sa mère et il lui racontait sa journée de la voix entrecoupée d’un pénitent confessant ses péchés. Trente ans plus tard dans le taxi au vu de n’importe quel passant qui jetait un regard très surpris sur le siège arrière observant le ravissant mannequin, la blonde glacée à la coiffure sophistiquée et le célèbre metteur en scène dans son costume sombre, british, qui circulaient avec le flot des voitures en début de soirée sur Hollywood Boulevard où j’étais la pauvre Pippi hypnotisée qu’on invitait à «fendre» le pantalon houleux du grand homme. On m’invitait à «fendre» le pantalon houleux du grand homme à condition que je parvienne à localiser de mes doigts glacés et maladroits la fichue fermeture Éclair perdue dans le goitre de l’entrejambe et alors le grand homme «surpris» hurlait de rire et «repoussait la drôlesse» comme maman l’aurait souhaité.

Il détestait le suspense. Il détestait ne-pas-savoir. Il détestait ne-pas-être-Celui-qui-sait. Il détestait ne-pas-être-Celui-qui-a-écrit-le-script. Il détestait le suspense d’une telle impuissance et donc il s’était rendu le maître du suspense. Les Jésuites l’avaient terrorisé avec des fables sur l’Enfer, maintenant il terroriserait le monde avec des fables sur l’Enfer sauf qu’il serait un farceur. Ses films seraient des farces. Tous les films sont des farces. Fat Man était si drôle ! A pisser dans sa culotte l’humour british bizarre de Fat Man. A chier dans son froc les plaisanteries de Fat Man car Fat Man avait un faible pour les plaisanteries avec laxatifs dans les boissons. Vous prendrez bien une vodka martini, ma chère. Voulez-vous un manhattan, un bloody mary, voulez-vous un gin fizz à la prunelle ma chère. Tellement drôle !

Était-il un affreux Fat Man, oui bien sûr. Tous les Fat Man sont affreux et il choisissait ses victimes chez ceux qui n’avaient aucun pouvoir, uniquement chez ceux-là qui ne pouvaient se venger de crainte de faire une croix sur leur situation dans «le monde du cinéma». Était-il un Fat Man méchant-rouge de colère, oui bien sûr. Tous les Fat Man sont méchants, rouges de colère, et il voyait avec une précision de voyeur comment il serait lui-même mis au jour par un de ses films impitoyables. Était-il un amant avide, oui bien sûr. Comment puis-je vous forcer à m’aimer si vous ne m’aimez pas, si je suis Fat Man, une plaisanterie sexuelle, comment puis-je vous blesser le plus ingénument du monde ma chère vous allez voir ! Était-il un Fat Man tremblotant, oui bien sûr. Tous les Fat Man sont tremblotants. Ses multiples mentons tremblaient-ils, son torse adipeux tremblait-il, les saillies et les couches de graisse de son ventre et ses fesses tremblaient-elles, son gros cœur marbré tremblait-il oui, car il y avait en lui un trou, une bouche d’égout et bien des années auparavant on l’avait amené en chaise roulante sous un tonnerre d’applaudissements recevoir un Oscar de l’Académie des arts et des sciences du cinéma pour consécration de sa carrière, il était le genre à trembler, et à s’asseoir.

A s’asseoir et à rêver.
Dans sa tête – chauve – massive, des rêves mais des rêves !
Des intrigues aussi compliquées qu’un labyrinthe de boyaux. Des scènes de chasse, des scènes de suspense, des scènes choc/suprise, des scènes de plans-circulaires-délirants, des scènes vertigineuses, des scènes aériennes, des scènes de coups de couteau avec beaucoup de sang, des scènes d’horreur, des scènes de strangulation, des scènes d’orgasme en douce, l’extase orchestrées du menuet de la vengeance.

Il n’avait jamais été le genre à courir. Il était un pieux-puceau-dodu dissimulant un petit sourire satisfait derrière ses mains jointes. Pas le genre à marcher beaucoup. Souvent, en tant que Fat Man, il allait s’assoir et dîner dans ses restaurants d’élection. Il exigeait «sa» table. Tous les soirs il y restait assis très longtemps car il avait très faim. Il était un intestin géant, grigrignotant. Il avait une préférence pour les plaisanteries scatologiques. Il était très courtois, guindé dans ses manières. Il ingurgitait beaucoup d’alcool, jusqu’à la stupeur. Il s’empiffrait pour remplir le trou en lui. Rouge, essoufflé, des lèvres larves qui tremblaient et sur la fin des râteliers mâche-mâchonnés d’un blanc qui claque. Il ne pouvait pas manger seul : il avait horreur de manger seul. Quand il dînait il exigeait la présence des autres (en admiration adoration). Tandis qu’il dînait il feignait d’ignorer les autres (en admiration adoration), il exigeait leur présence car il y avait ce trou d’origine mystérieuse à l’intérieur de la grosse carcasse… Tout d’abord juste quelques centimètres de diamètre dans la poitrine, plus tard un trou plus important d’environ quinze centimètres dans le ventre et dans la (dernière) période hollywoodienne, les années de gloire, de légende, de richesse, de jalousie des metteurs en scène rivaux, d’effroi servile des autres innombrables un trou encore plus gros et plus alarmant dans le colon. Plaignez-moi ! Je suis un baquet de tripes, de tripes douloureusement vides sauf quand il est plein à craquer, voulez-vous remplir mon trou ma chère ?

Il était un Fat Man espiègle. Doté de la clairvoyance (impitoyable) de l’œil du voyeur.

Était-il le genre à s’asseoir, oui ! Oh oui il était le genre à s’asseoir.
Dès l’enfance il s’asseyait calme et impassible comme le Bouddha, non pas pour méditer mais pour rêver.
Il était pas Jack l’Éventreur. Pas un vilain pécheur répugnant. Ses mains ne s’activaient jamais sous les draps. Ses mains, ses bras bien gentiment croisés sur sa poitrine sur les draps étaient comme ceux d’un gisant. Comme le prescrivaient les Jésuites, et Mère y veillait. Pourtant la nuit sa peau était moite, froide. Ses yeux (bien clos) roulaient dans leurs orbites. Des veines folles cognaient à ses tempes. Sa bouche était sèche comme s’il avait avalé du sable. La nuit j’étais prisonnier de l’autre. C’est pas ma faute. Pourtant le jour il était un très bon garçon, assidu. Il était un très bon garçon assidu dans son uniforme de St. Ignatius. Oui il croyait en Dieu le Père, en Jésus-Christ, son Fils Unique qu’Il avait engendré, au Saint Esprit et à la Vierge Maire. («Engendré» était un mot qu’il ne connaissait pas. «Vierge», il ne savait pas très bien non plus.) Il était le genre à réciter les indicateurs de chemins de fer du British Railway pour le plus grand étonnement de sa famille et de ses parents. Il lisait (en secret) des illustrés (journaux, magazines) à sensation et ceux-là aussi il les mémorisait (en secret). Il était pas Jack l’Eventreur.

Il était Jack l’Éventreur. Poignepoignardant les vilaines femmes nues. Les vilaines blondes glacées moqueuses. Au plus fort de sa puissance et de sa masse (cent soixante dix-sept kilos) il était Jack L’Éventreur poignepoignardant les femmes bien qu’en réalité il préférât la strangulation aux coups de couteau La strangulation est plus intime, d’après mon expérience. Mais il appréciait également le poignard. En poignardant on obtient du sang, le sang est merveilleusement «visuel». Naturellement il méprisait les armes à feu, trop bruyant, aucune intimité avec les armes à feu ; gangsters, Indiens, cow-boys, films de série B, des poncifs qu’une personne de sa sensibilité méprisait, cela va de soi. Il était classe, classique. De la caste des prêtres. Sa mère aurait aimé qu’il soit prêtre mais ça s’était pas fait. Il avait pas la vocation, sa vocation était séculière. Mais il observerait le rituel, le sacrifice. Le sacrifice de la tentatrice, la blonde glacée. Oui, il garderait d’heureux souvenirs des coups de couteau. On lui serait redevable de la plus spectaculaire des scènes érotiques du genre de toute l’histoire du cinéma. Alors comment aurait-il pu dédaigner les coups de couteau ? Mère l’aiderait en cela comme en toute chose, Mère accoutrée de la longue jupe noire informe de la Mère de Whistler, chignon (postiche) sévère, gris. Mère pouvait être si stricte. Si convenable et si cruelle. (Tellement drôle !) Cependant, il préférait la strangulation pour le côté intime. Il était en manque d’intimité. On l’avait présenté à tort comme un homme froid, calculateur, peu charitable. (Au cours de sa longue vie il ne donna pas un sou à la «charité». Rien ne l’obligeait.) Ils furent nombreux à s’interroger. Est-ce que le grand metteur en scène obscène t’a touchée, Pippi ? Fat Man s’est-il lassé du judas et a-t-il un jour refermé ses doigts boudinés sur ton joli cou de blonde ? Fat Man beugle gémit grogne ahane ? Il s’effondre de toute sa masse sur ton corps souple et juvénile paralysé par la terreur, brisé par cet assaut des plus pénibles ? En suis-je morte, m’a-t-on ranimée ? Mon amant fougueux m’a-t-il plusieurs fois ranimée ? (Fat Man connaissait les pouvoirs de la strangulation, par exemple avec le garrot la victime mourante peut être ranimée à plusieurs reprises.) Ai-je repris connaissance aujourd’hui, des dizaines d’années plus tard au XXIe siècle ?

Hollywood Tatler m’a offert $$$$ pour de telles révélations « confidentielles ». National Inquirer, Playboy, Esquire, Reader’s Digest entre autres.

Toujours, Pippi a décliné.
J’avais affreusement honte.
Voici le secret du grand homme : il avait peur du rire.
Il avait peur qu’on rie de lui. Malgré sa gloire, son génie, sa grandeur il était qu’une blague (visuelle). Les filles, les femmes gloussaient devant un pareil amant !
Il n’avait jamais été une blague pour sa mère. Ni pour la Vierge Marie. Il était si content quand elles l’observaient car il ne pouvait pas être méchant. Mais c’était excitant quand elles l’observaient pas car il était méchant. Et sa méchanceté planait à de telles altitudes ! A observer son visage blafard impassible de gentil garçon devant (par exemple) le balustre du chœur, on ne se serait jamais douté que tels les rapaces triomphants qui planaient pour repérer leur proie sa méchanceté s’élançait. Il était pas un gentil jeune homme mais il était un jeune homme très chic plus tard un Fat Man très chic style british impeccable en plein soleil à Los Angeles au beau milieu des beaux visages et des beaux corps imbéciles un Fat Man d’ordre, d’habitude et de discipline en costume sombre, chemise blanche de soirée amidonnée, cravate traditionnelle. Des costumes british sombres taille-chapiteau il en possédait six tous identiques. Des chemises blanches amidonnées taille-tente il en possédait quinze toutes identiques. Plus dix cravates identiques, six paires de chaussures identiques sur mesure (extra extra extra large) habillées en cuir, une grande quantité de paires de chaussettes noires identiques. Il était courtois, méprisant et ravi de donner des coups de couteau car les filles et les femmes ne riaient pas de Jack l’Éventreur. Pour les femmes Fat Man était une bonne blague. Vraiment ? – Eh bien pas du tout. Fat Man était pas une blague mais un farceur. Il était pas une blague mais un farceur, nuance. Voilà sa carrière. Il était pas une blague mais Jack l’Éventreur qui était Jack le farceur et vous-vous-et-vous elle va vous retomber dessus la bonne blague.

C’était mon tour.
Un jour Mummy m’a dit : Il y a là un monsieur qui veut te voir, Pippi !
En maillot de bain.
C’était en 1953. J’étais un modèle qui répondait en rougissant au nom de Pippi. Il y avait Kiki, il y avait Fifi, Mimi, Tippi et même pour quelques temps Gigi. J’étais Pippi. Une des Blondes Glacées.
Mai 1953. Une époque où dans certains quartiers même sous le soleil de Los Angeles les mères s’adressaient à leurs filles en termes choisis. Et les filles obéissaient à leur Mummy.

Mais 1924. A l’âge de vingt-trois ans c’était un jeune homme costaud, pas encore Fat Man et pas encore célèbre, le plus acharné des employés du Famous Players-Lasky Studio. C’était l’Époque du Cinéma Muet. A l’âge de vingt-trois ans il avait jamais glissé ses doigts là. Il était fidèle à sa mère et à la Vierge Marie. Il était pas Jack l’Éventreur. Sinon ils le sauraient, il était pas Jack l’Éventreur c’était impossible. A l’âge de vingt-trois ans, le mot menstruation lui disait rien de précis. Le mot ovulation lui disait rien de précis. Les vilains mots acte sexuel lui disaient rien de précis (bien qu’il en ait une idée, il avait surpris des chiens dans la rue et vite tourné la tête). Il écrivit son premier scénario.

Le bout d’essai de Pippi ! Le célèbre metteur en scène a cinquante-quatre ans, Fat Man à son apogée. Mummy servait de chaperon.

Ma chère, dites : Je vous aime

«Je vous aime»

Ma chère, dites : «Je vous aime» en y mettant le ton

«Je vous aime»

Relevez le menton ma chère : Je vous aime

«Je vous aime»

Comme si vous y croyiez, ma chère, levez vos beaux yeux : Je vous aime

«Je vous aime»

Ah non ! ma chère, recommencez, je vous prie : Je vous aime

……….

Jusqu’à ce que maman glisse dans le sommeil, épuisée.

Tippi Hedren et Alfred Hitchcock
Tippi Hedren et Alfred Hitchcock

Un jour je devais comprendre qu’en me voyant le grand metteur en scène avait découvert que j’étais déjà «dans» sa tête. Je n’en avais pas conscience, bien sûr. J’étais Pippi, tout juste dix-neuf ans, très sotte très contente d’elle et confiante dans sa «beauté blonde» selon les termes consacrés de cette époque lointaine. Je n’avais pas conscience qu’en me voyant (dans une pub à la télé) le grand metteur en scène me voyait aussi «dans» sa tête. Je n’étais pas physiquement présente, juste une image volante et en cet instant je n’avais aucune idée de ce qu’on peut étouffer dans une tête. Je comprendrais plus tard.

Si seulement vous n’étiez pas plus haute que mon pouce ma chère Pippi ! Alors je ne ferais de vous, ma chère Pippi, qu’une seule et délicieuse bouchée, oh ma chère Pippi.

Assez curieusement, il s’était marié.

Assez curieusement, «sa femme» était enceinte.

Il savait pas très bien comment c’était arrivé. Sans doute pendant la nuit. Il avait pas vu le visage (grimaçant) de sa «femme» et il l’avait pas entendue (haletante et gémissante) quand il (ou quelqu’un d’autre) l’avait touchée dans le lit. (L’avait-il touchée ? Et si c’était elle, « sa femme », qui l’avait touché ?).

Il ne supportait pas le ventre proéminent. Le spectacle abominable des seins proéminents. Il était malade, son appétit languissait. Il buvait. Il buvait pour combler ce gouffre en lui. Il constatait que l’apparence de sa femme était un simulacre de sa propre apparence. Il surprenait des sourires dans la rue, des regards insistants. Il voyait les coups d’œil stupéfaits des jolies femmes. Leurs corps parfaits glissaient près de lui, sans bruit. Il voyait le gros ventre de sa femme comme une parodie de son gros ventre. C’était le ventre de Mère, non ? C’était lui dans son sein, non ?

Pourtant sa femme l’adorait, elle s’appelait «A». Lui aussi s’appelait «A». De quoi rire, «A» et «A» étaient jumeaux. Il rit, car il avait un solide sens de l’humour. Il rit de la coïncidence car ça voulait rien dire. (Bien entendu ça voulait tout dire. Dans le script il n’y a pas de coïncidences.) Sa mère était souffrante mais toujours là quand «A» (« Alfred) épousa « A » («Alma» qui s’était convertie au catholicisme pour faire plaisir au futur marié et à sa famille). Les existences des deux femmes s’étant partiellement recoupées pendant quelques années, il est peu probable que «A» ait été sa mère et encore moins que sa mère ait été «A». Il est peu probable que «A» ait été enceinte de «A» alors que «A» était le père de l’enfant à naître et il est peu probable que l’épouse se soit délibérément moquée du ventre distendu de «A». Au cinéma, oui. Dans le cinéma expressionniste allemand qu’il admirait, oui. Dans le monde ordinaire, non.

Peu probable. Pourtant les élucubrations des esprits vulgaires scabreux ne manqueraient pas après la mort du grand homme.

Le lait qui fuyait l’économe poitrine de sa femme le dégoûtait. Il ne supportait pas le bruit de susuccion du bébé. Il ne supportait pas un autre bébé dans le couple. Le farceur dont la spécialité était les blagues laxatives ne s’intéressait ni aux couches du bébé ni à sa merde.

Il y avait ce trou, grandissant sans cesse, au fond de lui.

Pippi j’ai été si longtemps célibataire. Pendant quarante ans célibataire. Pippi. Je n’ai pas d’amour je n’ai pas d’amour-sexe j’ai seulement mon travail où je suis un génie mais je me sens si seul j’ai ce trou au fond de moi Pippi je vous adore Pippi dites-moi que vous m’adorez Pippi même si c’est seulement le script. Pippi je vais faire de vous une star !

Mummy m’a apporté le contrat, hors d’haleine. Pippi, signe !

A cette époque quand vous étiez Pippi, ou Tikki, ou Lili, ou Bibi, si votre Mummy vous engageait à signer il fallait signer.

Et j’ai signé la renonciation à mon âme. Sept films !

(Deux seulement verront le jour. Le premier, légendaire, salué par des acclamations ; le second, un désastre.)

Pourquoi me suis-je soumise à la tyrannie de Fat Man et soumise à Mummy me demanderez-vous du haut de votre infinie sagesse, au XXIe siècle. Vous ne pouvez pas comprendre. Vous ne pouvez pas vous mettre à ma place. J’étais Pippi, hypnotisée par Fat Man. A cette époque en Amérique Pippi serait fatalement hypnotisée par Fat Man. Je ferai de vous une star Pippi je vous adore essayez de m’adorer car Fat Man n’était pas menaçant, au début. Ça viendrait plus tard.

Ils diraient vous avez vendu votre âme pour les richesses et la gloire mais ça ne correspond pas à la réalité. Dès l’instant où Fat Man posa les yeux sur moi j’étais «dans» sa tête, captive. Et tellement en sécurité ! Sous le chef massif de Fat Man moi sans désir. Dans la lumière aveuglante des caméras j’étais sans désir. Fat Man m’habillait, Fat Man surveillait mon maquillage, ma coiffure, mes sous-vêtements, mes bas, mes chaussures. Les chaussures ! Fat Man était un fétichiste des pieds et des chaussures. Des escarpins à hauts talons en satin noir, des sandales à talons aiguille, recouvertes d’une soie aussi douce que les bas de soie. Dans la tête de Fat Man j’étais la belle blonde glacée sans désir. Une Blonde Glacée est toujours libérée du désir. J’étais sans désir comme une flamme qu’on a soufflée. Je n’avais pas d’autre désir que d’être Pippi sous le chef massif de Fat Man, un lieu sacré, je le croyais.

Voilà un gentleman british d’un goût et d’une éducation parfaits. Voilà un gentleman célèbre pour son esprit. Voilà un génie du cinéma. Voilà une douleur hautaine. Voilà un appétit écœurant. Un homme qui étalait sans vergogne sa fascination pour le glamour. Réputé pour son impatience avec ses subalternes. Quelqu’un qui était demeuré un petit enfant toute sa vie. Qui n’avait jamais été jeune. Un gros phallus qui penche. Un très gros phallus qui penche énormément. Voilà un phallus plein d’esprit ! Un phallus sage. Un phallus hanté, un phallus-poète, un phallus visionnaire qui nous expliquait, à nous les blondes glacées et à tous les autres qui aspirent à la rédemption Ce n’est qu’un film. N’allons pas chercher trop loin. Ce n’est qu’un film.

Je pleurais d’être ainsi libérée du désir. Car le désir est la flamme qui éblouit, qui aveugle et qui tue.

Saisissant l’une d’entre nous de ses gros doigts-limaces, car si Fat Man était le plus grand metteur en scène de toute l’histoire du cinéma, Fat Man ne méritait-il pas une récompense ? Le bonheur ordinaire de n’importe quel abruti ordinaire ? Sinon où est la justice ? – il porte la poupée de chair, d’un pouce de haut, qui piaille à sa bouche béante il mange, mâche, avale et fait glisser avec son bourgogne de prédilection.

Nous ne savions pas ! On se doutait de rien ! (Pippi savait même pas qu’elle appartenait à une succession de Blondes Glacées. Pippi dans sa stupidité et sa vanité s’était imaginé qu’elle était la seule Blonde Glacée !) Le film entré en production, qui impliquait de «vrais» acteurs, sur un «vrai» plateau, parmi de «vrais» assistants et techniciens n’était que le contrecoup de la vision de Fat Man. Le film n’était qu’un tunnel permettant à ce qui se trouvait à l’intérieur de la tête du fœtus géant de sortir «à l’extérieur». Si le contenu de la tête ne prenait pas corps «à l’extérieur» la tête exploserait. Car la tête, bien que massive, devait être soulagée de son contenu. De même que les centaines de mètres de boyaux devaient être soulagés de leur contenu. Ou Fat Man dans son costume british de circonstance, chemise de soirée blanche amidonnée exploserait. Une fois le film terminé le public s’en emparait, et il commençait aussitôt à perdre son éclat. Il devenait banal, ennuyeux. Juste un film. Juste un film. Juste un film. Comme une lumière mystérieuse qu’on laisse brûler après le lever du soleil. Et maintenant cette lumière de pacotille endure le jour, inutile. Fat Man ses rêves cessaient de l’intéresser dès que les autres les partageaient car le regard des autres avilissait le rêve de Fat Man. Il y avait ce trou en lui.

Fat Man a commencé à s’énerver avec sa Pippi qui ne l’adorait pas de la façon dont Fat Man désirait qu’on l’adore et donc il fallait la punir. On a envoyé les oiseaux me piquer le visage, les mains, les bras. J’ai dû endurer la rage de Fat Man. J’ai dû endurer la folie de Fat Man. J’étais Pippi, j’avais voulu croire que j’étais la bien-aimée. J’étais Pippi, on m’avait assuré que les oiseaux seraient des oiseaux mécaniques. Mais quand je suis arrivée sur le plateau ce jour-là il y avait des cages d’oiseaux bien vivants. Excités. Affamés. Enragés. C’étaient des oiseaux furieux, des corbeaux. C’étaient des corneilles. C’était des oiseaux de mort. J’ai dû endurer ces oiseaux des heures et des jours. Battant des ailes, donnant des coups de bec ! Un ciel d’oiseaux, une avalanche d’oiseaux ! Fat Man observait à distance. Fat Man était impassible, apparemment pas concerné. Fat Man était un zombie Bouddha. Fat Man commandait les oiseaux de mort. Les becs voraces des oiseaux m’ont fait saigner. Mon œil gauche serait blessé par un étourneau rendu fou. On lâchait les oiseaux sur moi, je ne pouvais pas me défendre. Le gras-blanc-collant de la merde d’oiseau s’incrustait dans mes cheveux. Au secours ! Aidez-moi ! J’étais terrorisée, je pouvais plus respirer. Assis dans son fauteuil de metteur en scène, Fat man, aussi indifférent à ma terreur qu’à mes appels à la clémence. Juste un film. Et pourtant il fallait l’endurer.

Mais : la scène finale du film, d’une beauté ! Pippi qui a été brisée, terrorisée, humiliée et ressuscitée, sur pellicule. J’ai vu, j’ai été forcée de voir, comment Fat Man possédait le pouvoir d’une telle résurrection tout comme Fat Man possédait au dernier degré le pouvoir de l’avilissement, de l’humiliation. C’était le pouvoir de Dieu. C’était le pouvoir du fœtus géant, en tant que Dieu. Voir la scène finale quand la Blonde Glacée s’ouvre précautionneusement un chemin avec d’autres survivants dans une mer de rapaces subjugués. Des êtres humains dans leur chair vulnérable sans plumes faisant un pèlerinage dans le monde dévasté. C’était beau, on a pleuré à cette vision. Nous ne savions pas, pendant le tournage. Nous en étions venus à craindre et détester Fat Man qui nous avait avalés, digérés, excrétés et pourtant on pleurait de voir une telle beauté, et en elle notre rédemption.

(Tout Hollywood en parlait : une actrice expérimentée n’aurait pas toléré de tels traitements. Une actrice expérimentée n’aurait pas toléré une telle injure. Une actrice expérimentée n’aurait pas succombé aux avances de Fat Man. Car Pippi ne se rétablit jamais tout à fait. Jamais l’âme lacérée et souillée de Pippi ne retrouvera sa pureté originelle.)

Dans de nombreux films de Fat Man passe l’image fugitive de Fat Man car Fat man était un farceur et quelle meilleure farce que d’insérer Fat Man dans le monde-cinéma des visages et des corps parfaits. Fat man était tellement laid. Fat Man et son petit sourire suffisant, Fat Man, ses bajoues tremblotantes, ses yeux vides et mornes. Maintenant Fat Man faisait des films moins importants, rien d’étonnant puisque la célébrité de Fat Man ne cessait de grandir. La mort de Fat man approchait, rien d’étonnant puisque Fat Man remportait de plus en plus de récompenses pour l’ensemble de sa carrière.

Le prochain, posthume. J’attends impatiemment.

Enfin arriva une assignation à comparaître. Il avait attendu de longues années. L’attente l’avait rempli d’amertume. Il n’oublierait pas cette longue insulte. Il avait gagné un Oscar ! Enfin. Un domestique l’accompagnerait à la cérémonie. Le studio assurerait le transport. Fat Man exigeait toujours la prise en charge du transport. Fat Man ne marchait pas, pas beaucoup. Fat Man était dans une chaise roulante, non ? (Quand cela était-il arrivé ?) Fat Man avait des difficultés à respirer. Fat Man avait des difficultés à avaler sa nourriture. Fat Man était supposé boire en moins grandes quantités qu’autrefois mais Fat Man exigeait son verre d’alcool. Il aurait travaillé des dizaines d’années et on lui refuserait un verre d’alcool ? Le domestique sanglé dans sa veste blanche avait été engagé par le studio. Fat Man ne paierait pas son propre domestique, le studio doit payer. Fat Man boudait, l’Oscar lui avait échappé tant de fois. Monsieur ? Je compte jusqu’à trois ! murmura le domestique en soulevant Fat Man pour le déposer dans sa chaise. Et maintenant il roulait sur un tapis rouge, la foule l’acclamait. Flashes. Fat Man portait une tenue de soirée. Fat Man était comprimé dans son smoking. Fat Man avait été rasé, on avait doucement frictionné ses chairs effondrées à l’eau de Cologne. Fat Man était très fier. Fat Man boudait. On lui avait si longtemps refusé l’Oscar. On psalmodie son nom : Consécration d’une Carrière dans l’industrie du Cinéma. Des milliers, des dizaines de milliers de personnes scandent son nom. Jusqu’à l’horizon applaudissements sans fin. Ovation debout. Mur de bruits assourdissants. Celui qui reçoit les honneurs insiste pour se soulever de sa chaise roulante, bien sûr il peut marcher s’il le désire. Dans la chaude lumière crépitante brille la statuette d’Oscar, brandie très haut. Le maître de cérémonie est un smoking et un nœud papillon en satin noir, crâne chauve-qui-brille et sourit là-haut. Le maître de cérémonie orchestre les applaudissements qui menacent d’étouffer Fat Man mais devant lui miroite la promesse, le trou en lui va être comblé. Enfin ! Avec une gourmandise enfantine Fat Man tend la main pour recevoir la statuette de l’Oscar mais la statuette plane hors d’atteinte tenue fermement par le crâne souriant au-dessus du nœud papillon et (que se passe-t-il, un contretemps, cris étouffés dans l’assistance, où est le fichu domestique ?). Fat Man tombe au ralenti en une séquence comique-cruelle tout droit sortie des films qui ont fait la réputation de Fat Man, l’assistance réagit pas des éclats de rire, des applaudissements. Mais Fat Man est tombé de tout son poids, chute fatale. Fat Man est tombé sur son gros ventre. La tête Humpty Dumpty de Fat Man se fend. Souffle coupé avec une grande brutalité. Dans les affres de son agonie Fat Man parvient à rouler sur le côté, puis sur le dos, il est impuissant gros scarabée sur le dos, et le public hurle de rire, applaudissements. Les doigts de Fat Man se crispent pour attraper la statuette miroitante qui plane, hors d’atteinte, le taquine, excite son désir, lumineuse au milieu des applaudissements frénétiques jusqu’à l’horizon et les bravos !

Il n’y aura pas de générique de fin. Il n’y aura pas de THE END pour annoncer le décès de Fat Man, seulement une lente…

Bien des années plus tard, pourquoi est-ce que je pleure. Je suis une vieille femme. Plus une Blonde Glacée. Plus personne pour me «voir» maintenant. Pour me «voir» comme Fat Man m’a vue pendant très longtemps. Les oiseaux criards sont partis, leurs coups de bec et leur charivari. Il y a un vide en moi là où vacillait autrefois la flamme de mon désir.

J’ai aimé Fat Man, je crois. J’ai craint et haï Fat Man qui a détruit ma carrière d’actrice (exactement comme il se l’était juré) et pourtant j’ai aimé Fat Man. Je ne supportais pas son contact moite repoussant et pourtant j’aimais Fat Man au judas. Fat Man n’était pas Dieu, mais lequel d’entre nous est Dieu ? (Au moins, Fat Man aspirait à être Dieu.) La façon dont Fat Man aspirait à remplir le grand trou en lui était Dieu. Car Dieu est vide, nous devons remplir Dieu. Nous sommes des créatures destinées à remplir Dieu. J’étais trop jeune et trop sotte alors pour le savoir, quand j’étais «Pippi». Trop jeune pour être digne de l’œil du voyeur de Fat Man. Dans la tête de Fat Man j’étais captive, torturée, et pourtant heureuse, je crois. J’étais délivrée du désir, comme un saint ou un martyr. (A la suite de mon naufrage et de ma dépression, je me convertirais à la Sainte Église Romaine, Catholique et Apostolique.) Oui j’étais très belle mais la beauté est le vide. Fat Man le savait comme peu de gens le savent. Fat man aussi était un saint, un martyr. Fat Man souffrait l’Enfer d’aspirations lancinantes.

Souvent dans mes rêves Fat Man apparaît, non pas vieux et ravagé tel qu’il était dans les dernières années mais à son apogée, quand je le connaissais. Fat Man prend ma main pour m’amener devant un paysage dévasté. J’ai toujours peur des oiseaux (quelle sotte !), Fat Man doit me conduire à travers la Vallée des Oiseaux de Mort.

Pippi, ma chère. Ne doutez jamais du metteur en scène.

Je me réveille de ces rêves de chaleur et d’amour, mais pourquoi est-ce que je pleure ?

Je suis stupéfiée de voir dans les miroirs cette vieille femme flétrie ! L’œil du judas trahirait le dégoût, le mépris. A ma vue, obturation immédiate de l’œil du judas. La chevelure blonde élégante n’est plus que filaments, mèches décolorées. Elle laisse transparaître la forme du crâne. Si derrière moi la lumière est vive je vois à travers les os, la matière du cerveau, les nerfs. Car ce n’est qu’un film, Fat Man le savait. Pippi n’a jamais été réelle. Aucun de nous n’a jamais été réel. (Vous croyez vraiment que vous êtes réel ?) Pippi n’existait que dans la tête de Fat Man, et nous savons que Fat Man est mort.

(«Fat Man Mon Amour» est une pure fiction qui contient, après transmutation, des éléments d’information tirés de The Dark Side of Genius : The Life of Alfred Hitchcockpar Donald Spoto et The Encyclopedia of Alfred Hitchcock par Thomas Leitch.)

(Traduit de l’américain par Hélène Prouteau.)