Quand vendredi soir au théâtre Plaxall les spectateurs ont assisté à la première, ils semblaient «choqués par cette expérience théâtrale unique». Un jeu sur «les rapports de la femme avec la femme, précisément aujourd’hui et maintenant».

Et, pourtant, la pièce a été écrite il y a un demi-siècle, lors du séjour de Fernando Arrabal à la prison madrilène de Carabanchel. «Le jardin des délices» explore la pratique de l’amour à travers le voyage fantastique, à la Jérôme Bosch, de ses deux protagonistes.

Dans cette pièce on assiste aux jeux infernaux et paradisiaques des deux protagonistes. Avec la fantaisie du poétiquement phénoménal. L’œuvre trouve son inspiration dans le triptyque de Jérôme Bosch. Bien qu’elle ait été souvent représentée internationalement, elle n’a pas été jouée en Espagne avant 2011.

Le poète et cinéaste aux multiples talents était présent comme spectateur à la première, vendredi. Le collectif Artists of the City (LIC-A) a préparé un aperçu thématique sur la production du spectacle, qui est présenté dans le même espace. Fernando Arrabal (Melilla, 1932), est un poète et un artiste incombustible. Il occupe la chambre d’un hôtel situé dans le centre de New York. A ses pieds Times Square et les mains géantes d’une poétesse «colossale comme l’éblouissement». Proche de sa quatre-vingt-cinquième année Arrabal affirme : «Ils ont été vraiment merveilleux ces hommes et ces femmes, ces Titans, qui ont choisi l’exil et qui ont participé au surréalisme  ou au dadaïsme ou à la pataphysique pour faire un monde différent… et meilleur?»

Arrabal revient à New York après son AVC de 2013. Et maintenant, comme toujours, il parcourt les rues et les avenues de la grande ville, «follement», spontanément, soudainement. Il porte un T-shirt avec son image incrustée dans un tableau de Courbet («L’origine du monde»). Jusqu’en 2013 il venait tous les ans à New York. En 1959 il est arrivé pour la première fois grâce à une bourse de la Fondation Ford, comme l’un des six jeunes écrivains prometteurs de la littérature européenne avec Tomlinson, Hugo Claus, Günter Grass et Italo Calvino.

La vaste et prolifique trajectoire professionnelle du poète surréaliste, pataphysicien et, plus tard, fondateur du Théâtre panique, fait de lui une figure clé de l’histoire culturelle du XXe siècle. Mais Arrabal refuse de se mesurer à Duchamp, Dali, Breton, Tzara, Warhol, Beckett et tous ces grands artistes dont il a partagé l’amitié et l’activité créatrice. «Ils ont pensé que probablement la postérité ne parlerait pas de leurs œuvres. Dans mon modeste cas, ne parleront-ils que du Millénarisme?»

La trame du «Jardin des délices» est captivante. Il y a en elle différents degrés, diverses galaxies ou paradis. Si l’art de la poésie est l’ambigüité élevée à la hauteur des rêves ou des cauchemars – et, soit dit en passant, tel es le cas –, alors cette œuvre est-elle la plus poétique qu’on puisse imaginer?

La langue flotte, bondit, étincelle. La pièce a été traduite par Helen Gary: de toute évidence elle a fait un excellent travail. Il y a une éblouissante folie de mots traversant les espaces éthérés: comme des étoiles de diamant.

La pièce se déroule comme une confrontation dans  un éden/enfer. Les conflits et l’amour sont les symboles de la condition humaine à son niveau créateur. «Ou, peut-être la façon dont nous tous sommes notre propre message. Nous nous disons qu’en nous tous il y a une Laïs, quelqu’un qui a besoin de construire et de contrôler. Et une  femme qui a besoin de détruire.»

Aussi polyédrique qu’énigmatique, l’univers arrabalien est un monde dominé par la poésie, le jeu, la représentation. Arrabal  s’esquive lorsqu’il doit répondre à la question de savoir ce qu’il y a derrière l’écrivain. «Aujourd’hui encore mes collègues viennent me voir comme si je n’étais que le fils de mon père. Beaucoup, lorsqu’ils me rendent hommage en réalité honorent le condamné à mort.»

Poète et passionné d’échecs il soutient que la création mondiale est en bonne santé et évidemment l’espagnole. Beaucoup disent comme Quevedo : «J’ai contemplé les murailles de  ma cité». Et ils ne voient qu’excréments, destruction et désenchantements. Mais peut-être tous comme Quevedo refusent-ils de constater qu’ils vivent coude à coude avec Cervantes, Tirso, Lope ou Gongora.

«Nul n’est allé aussi loin (selon mon expérience), ni aucun autre dramaturge n’est parvenu auparavant à présenter ce cataclysme trépidant et ordonné sur les planches. Ce météorique instant. Avec la grâce du fantastique et l’écorce de la réalité.»

Sur ce qu’il lui reste encore à dire et à faire comme artiste Fernando Arrabal affirme: «J’ai l’impression qu’il ne me reste plus le temps de réaliser la quantité de choses qu’il me reste à faire. Car je ne suis que «celui qui fait». Ce que je désire c’est que, ici et maintenant, le «Jardin des délices» continue à être une fête saphique, surréaliste, pataphysique, panique et dadaïste au cœur de  la Grosse Pomme.»

Dans la mise en scène de Maria Swisher la pièce est représentée par Tana Sirois (Laïs), Maria Swisher (Miharca), Olivier Rinaud et Adam Giannonne.

Des personnages qui ont été créés il y a un demi-siècle au Théâtre Antoine de Paris par Delphine Seyrig, Marpessa Dawn, Bernard Fresson et Jean-Claude Drouot.

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