Le département du Var. La ville de Portovan, inventée. La politique varoise des années 80, réelle. Baptiste Rossi explore des terres flamboyantes et plonge au cœur du marigot politico-mafieux. Le Var, département coincé entre les milieux marseillais et niçois, point de rencontre et d’affrontement entre les anciens de l’OAS et les anciens du SAC. Dans ce sud sulfureux, on assassine et fait assassiner, on s’allie et se défausse, on aime et l’on trahit, ou l’on est trahi. Et par-dessus tout ça, ou souterrainement : l’argent, celui des magouilles, des casinos, des valises que l’on transporte jusqu’à Genève. Et la drogue, facile. Et les boîtes de nuit fréquentées par les stars du moment, tenues par les mafieux qui empochent et défouraillent, qui parviennent au sommet puis meurent dynamités. Hyères, à l’époque de l’assassinat de la députée Yann Piat était surnommée Hyères-les-bombes. Dans le roman de Rossi, Portovan devient Portovan-les-bombes.

Qui est le roi du sud ? Orski, un type du nord qui met la main sur la méridionale Portovan. Il ne s’interdit aucun moyen brutal ni définitif pour arriver à ses fins. Il veut régner, et règne. Le fils d’Orski, Daniel, a vingt ans au début des années 80, et au début du roman. Il retrouve son père sur ses terres d’élection, s’installe dans cette Portovan clinquante et désirable, traîne se flemme et son aboulie de fête en fête, intègre l’équipe du journal du coin. La presse, indispensable acolyte – et indispensable adversaire – du pouvoir politique. En l’occurrence, presse bienveillante. Daniel traînasse, et tombe amoureux. De la fille de l’ennemi juré de son père. De la fille des casinos. Tombe aussi sous le charme du caïd en pointe, Eric, que l’on surnomme Le Prince. Un roi, un prince… Des amours interdites par le passé familial… Quelque chose comme une tragédie antique à l’époque de la première élection de Mitterrand, comme du théâtre shakespearienne ayant pour arrière-fond la tuerie d’Auriol. Daniel, arrivé en candide, découvre les malversations et les perversions. Il n’en a, au fond, pas cure. Il a vingt ans, la vie est à vivre pleinement. Il mûrira au cours du roman, prendra conscience de sa part de responsabilité dans les carnages, et des manipulations dont il a été l’objet. Le Roi du sud est aussi un roman de formation.

Le sud, cette partie du sud, ce sud-est de calanques, de bouillabaisse et de rosé bien frais, de manœuvres et de tapes dans le dos, est vite susceptible de tomber dans le folklore, dans l’ethnotype, dans le comique d’amplification, voire d’exagération. La série télévisée Marseille en est le plus récent exemple. Il faut des plumes vives, des esprits lettrés, des écrivains ferrés à glace pour en rendre véritablement compte. Ce sud-là est aussi une terre historique et littéraire, celle des Grecs créant Phocée et Nikaia, celle du Giono d’Ennemonde, du Pagnol de Jean de Florette et du Jean-Claude Izzo de Chourmo. Ce sud-là, c’est de la terre et de la mer, de la tragédie pure sous le ciel le plus bleu qui soit. Baptiste Rossi n’est pas de ceux qui se contenteraient de dérouler tranquillement la chronique politico-mafieuse de la décennie 80. Rossi connaît ce sud, sa géographie et sa géologie ressenties, il sait le poids aux épaules du soleil au zénith, et l’odeur de la nuit sur la Méditerranée. Les personnages principaux du Roi du sud sont sans doute la terre et la mer. Les hommes politiques, les petits voyous et les grands bandits du roman s’agitent, s’entretuent, s’aiment et se défont sous le ciel et sur la terre des Grecs. Les lieux de pause, de respiration, dans le roman, sont les lieux éloignés de la ville. Ne parlons pas des Îles d’or, qui sont aussi le lieu des magouilles et des contrats. Regardons plutôt ce cabanon de pêcheur qui devient refuge d’introspection : la Méditerranée y bat comme un cœur océanique. Arrêtons-nous sur l’épisode de Moustiers, ce canyon de l’arrière-pays : on vient y mourir sous un faux nom, la mort arrive sous la forme d’envoyés des dieux, assassins casqués sur leur moto. Dans Le Roi du sud, la terre et la mer, l’eau et la pierraille, dessinent aussi les destins des personnages.

Baptiste Rossi tord la chronique à son gré. Pons, Pasqua, Chirac et consorts côtoient des personnages romanesques légèrement décalés par rapport à leur modèle avéré ou suggéré. Cet envers d’une histoire contemporaine n’est pas une chronique qui aurait été retranscrite à trente et quelques années de distance. Si les faits sont adossés des affaires identifiables, et les personnages pétris de la glaise politique de la fin du siècle dernier, le roman de Baptiste Rossi, sous les allusions et clins d’œil, est un roman solide qui dit la vérité d’une terre, et, peut-être, sa malédiction.

Le Roi du sud est le deuxième roman d’un tout jeune écrivain. Quel talent, bon sang ! Baptiste Rossi prend à bras-le-corps une matière compliquée – récente, brûlante à l’aune de l’Histoire. Et de cette boue originelle naît, sous sa plume, une tragédie postmoderne.

Baptiste Rossi, Le roi du Sud, Grasset, 8 février 2017, 464 pages