« Il n’y a pas de mal à vouloir être soi. »

Bernard-Henri Lévy, L’Esprit du Judaïsme, p. 431

Si la judaïté est une appartenance, le judaïsme n’est pas un communautarisme. Tel est le premier enseignement de L’Esprit du judaïsme que Bernard-Henri Lévy publie ce mois-ci chez Grasset, sous une jaquette placée sous le signe de Rothko. Entre prologue et épilogue, les deux parties de l’ouvrage scrutent au plus près « La gloire des Juifs » et « La tentation de Ninive ». BHL livre un autoportrait de conviction et d’engagement : ne se laisser ni faire ni défaire, ne renoncer à rien, affirmer et avancer. Le sang-froid et l’espérance sont une nécessité.

On ne peut oublier qu’il n’y a pas si longtemps – cela se compte en mois – on a entendu des « mort aux Juifs » durant une manifestation. On n’oublie pas Ilan Halimi, l’horreur de Toulouse et celle de l’Hyper Casher. Retour aux années trente ? Bernard-Henri Lévy n’est pas de cet avis et fait preuve d’un optimisme lucide :

« Et pourtant, non, je ne pense ni que la France soit à la veille d’une nouvelle nuit de cristal, ni que l’heure soit venue, pour les Juives et les Juifs de France, de faire leurs bagages et de partir – car entre la conjoncture des années trente et celle de ce début des années 2000, il y a des différences majeures qui, toutes, invitent à garder son sang-froid et à espérer ».

BHL montre ce que les Juifs, dans le politique, l’économique, le social et l’artistique ont apporté aux nations. Dans « La Gloire des Juifs », des figures émergent plus que d’autres : Rachi, le talmudiste du Moyen-âge, habitant de Troyes en Champagne ; Disraeli, le premier ministre juif de l’empire britannique ; Proust, l’écrivain français par excellence, « lecteur du Zohar, descendant d’un rabbin alsacien. » Il montre aussi comment l’antisémitisme, qu’il nomme « la plus vieille des haines » et « la lèpre de l’esprit » s’adapte au fil du temps : les Juifs sont accusés d’avoir tué le Christ, accusés d’avoir inventé Dieu, puis le capitalisme, désignés comme race inférieure à anéantir… L’antisémitisme est un « virus perpétuellement mutant ». En cela, il n’est pas un racisme comme les autres. L’antisémitisme est une obsession.

Etre juif, c’est peut-être avant tout être voué à l’étude. Fouiller toujours plus profond dans un texte pour en extirper une signification, puis une signification de signification, revenir à l’ouvrage, discuter et disputer. L’inconnaissable n’est pas donné d’emblée, il se déduit, au mieux, après un long et fascinant travail de tâtonnement et d’approfondissement. Bernard-Henri Lévy, juif laïque, ne cache pas qu’il travaille aussi cette question. La force des Juifs, écrit-il, dans de très belles pages lyriques et habitées, réside dans le fait qu’ils « tiennent que le sage est encore plus grand que le prophète. »

C’est un prophète, Jonas, qui occupe en grande partie le second versant du livre. On connaît tous l’histoire de Jonas : l’Eternel l’envoie à Ninive, Jonas ne veut pas y aller, fuit en bateau, une tempête se lève et Jonas s’endort à fond de cale, les marins comprennent qu’il est la cause du gros temps, le jettent à la mer où un poisson l’avale puis le recrache trois jours plus tard sur le rivage, etc. Racontée ainsi, l’histoire de Jonas passe pour un conte. C’est d’ailleurs un des rares récits de la Bible, un récit bouclé, avec introduction, déroulé et conclusion. Bernard-Henri Lévy analyse Le Livre de Jonas point par point, remettant les événements dans un contexte historique absent du texte biblique. Ninive, c’est la grande ville, carrefour commercial, lieu de dépravation. Les ninivites ne savent pas reconnaître leur droite de leur gauche, ni le bien du mal. Et Ninive, c’est la grande ville « dont les rois sont les ennemis héréditaires du peuple-trésor, ses adversaires les plus féroces et les plus acharnés ». Ninive, ville située au bord du Tigre, c’est Mossoul aujourd’hui. Mossoul, en Irak. Sous le joug de l’E.I.

A partir du Livre de Jonas, de l’histoire de Jonas, BHL nous ramène à la période contemporaine, à la géopolitique et à ses propres engagements. Il est extrêmement intéressant, et touchant, littérairement et humainement, de voir à quel point un texte prophétique a accompagné depuis toujours ou presque un Juif laïque engagé sur le front de la politique internationale aux côtés des défenseurs des libertés et de la démocratie, et soit aujourd’hui ainsi relu, décortiqué. De la Libye à l’Ukraine, ce texte marque, pour Lévy, un cheminement éminemment contemporain. Etre Juif, avons-nous dit, c’est peut-être avant tout être voué à l’étude. C’est aussi, dans le cas présent, mettre l’étude au service d’une cause d’émancipation, plonger dans le combat, et revenir à l’étude.

L’Esprit du judaïsme est sans doute le livre le plus personnel de Bernard-Henri Lévy. On y entend le parcours d’un homme, on y lit la fierté du « peuple sable », on y comprend la nécessité d’affirmation :

« […] C’est la tragique erreur de ces Juifs, français et autres, qui ont voulu croire, au fil des siècles, que c’est en devenant imperceptibles, en se faisant petits, en paraissant plus gentils que les gentils, qu’ils désarmeraient la persécution alors que c’est l’inverse qui s’est produit. »

 

Bernard-Henri Lévy, L’esprit du judaïsme, Grasset, 3 février 2016, 448 pages

5 Commentaires

    • Je suis totalement d accord . Indispensable pour avoir un peu de lumières dans ce monde de ténèbres.

  1. BHL livre un témoignage et une analyse remarquables avec une grande clarté sur bien des sujets épineux bravo !!