Jeudi 8 octobre.
On se demande bien pourquoi, en ce jour d’octobre, une colonie de cars bleus stationne le long des trottoirs de la rue de Turenne. Et pourquoi d’autres occupent les rues adjacentes. Pourquoi leurs robocops harnachés de gilets pare-balles, de talkies, de matraques, armes de poing, grenades, jambières, casques, visières et boucliers, interpellent les passants, contrôlent les identités, fouillent les sacs. Pourquoi des nuées de voltigeurs juchés à l’arrière de motos puissantes stoppent et s’alignent au pied de la place des Vosges. Eux aussi équipés, armés. On se demande pourquoi, en retrait de la rue du Pas de la mule et du boulevard Beaumarchais, des camions impeccablement alignés débarquent à leur tour des centaines de robocops. S’agit-il de vaincre une insurrection, une révolution, les germes d’une guerre civile ? Ou sont-ils là pour menacer une jeunesse qui converge massivement vers la place de la Bastille ?
Ils n’ont pas vingt ans. Ils sont joyeux. Ils brandissent des pancartes graffitées à la hâte, dessins et slogans magnifiques d’invention et de créativité, faciles à décrypter pour qui sait lire et, surtout, écouter. Ils chantent, ils applaudissent, finissent par se séparer sous les coups de butoir des robocops auxquels résistent des grappes de nouveaux-venus, moins jeunes, plus aguerris, cagoulés, enflammés, noirs.
On se demande bien pourquoi, le soir, certains écrans diffusent des images montrant une violence déplacée, réduisant en cendres apocalyptiques les manifestations de demandes qui paraîtraient légitimes si, en lieu et place des lycéens et des étudiants réunis place de la Bastille, s’assemblaient des femmes et des hommes de la génération d’après. Ils seraient munis de banderoles exigeant l’amélioration de leurs conditions de travail, une révision des critères d’embauche, des mesures contre le chômage et un dialogue sur les retraites. Bref, l’ouverture de négociations véritables. Ni plus ni moins que ce que réclament les lycéens : l’amélioration des infrastructures et des bâtis scolaires, une révision de Parcours Sup, des mesures contre la misère étudiante et un dialogue sur leur avenir. Bref, la création d’une écoute véritable.
On comprend bien pourquoi ceux qui nous gouvernent n’ont d’autre langage que celui des robocops. Ils ne comprennent pas que la jeunesse manifeste contre l’ordre établi par eux-mêmes depuis si longtemps, un horizon bouché de toutes parts, un climat aux saisons délétères, des intelligences artificielles dangereuses, un monde abîmé dont ils ne veulent pas – et c’est là le sens de leurs cris, un désespoir nourri de toutes nos fautes, la dernière étant ces yeux crevés, ces mains arrachées, violences impardonnables qu’ils ne nous pardonneront pas.
On se demande bien pourquoi, plutôt que d’ordonner des lancers de grenades mortifères, nos ministres, leur chef et leurs exécutants, n’ont pas appris à réciter Victor Hugo : « Liez une veine, vous avez la maladie ; entravez un fleuve, vous avez l’inondation ; barrez l’avenir, vous avez les révolutions. »







