Guy Scarpetta est mort, un 28 septembre, comme André Breton soixante ans plus tôt. J’avais entrepris d’écrire sur ces temps d’apprentissage, je relisais l’étrange texte d’Aragon, André Breton vient de mourir, paru le jour de mes dix-huit ans, quand j’ai vu la nécrologie de Guy dans Le Monde. Nous échangions par courriel, autour de notre héritage commun, celui de la MOI, de ces ouvriers étrangers, Résistants et communistes. Guido, son grand-père, héros d’un magnifique roman de Guy Scarpetta. Nous ne parlions jamais des maux de notre âge, seulement de la douleur morale de n’être pas entendus, de la difficulté de transmettre. Encore une manière d’être fidèles aux compagnons de nos pères, tels qu’ils furent chantés par Aragon : la mort n’éblouit pas les yeux des partisans. La mort n’était pas à l’horizon, nous avions prévu de nous revoir, dès que possible, autour d’une bonne table. La nécrologie du Monde précise que Guy Scarpetta était un bon vivant, je confirme.
Quelques souvenirs remontent… L’AG de rentrée des étudiants communistes de Poitiers, en septembre 1968. J’étais venu de Paris, pour représenter la direction de l’UEC, autrement dit porter la ligne dans les provinces. Il y avait beaucoup de monde, du moins pour cette salle du siège départemental du PC. Scarpetta se tenait sur le côté, appuyé sur un poteau. Une position stratégique, pour une discussion qui s’annonçait plutôt animée. Les troupes soviétiques venaient d’envahir la Tchécoslovaquie, mettant fin aux espérances du Printemps de Prague. Je venais défendre la position du PCF, avec, à l’appui, la déclaration du secrétaire général, Waldeck Rochet, exprimant sa « réprobation », à laquelle j’ajoutais une défense de ce socialisme à visage humain incarné par Alexandre Dubcek. Il y avait dans cette assemblée quelques éléments prosoviétiques, les « organes » cherchaient à étouffer les dissonances du PCF, en répandant leur propagande. Je répondais, en citant un fameux éditorial des Lettres françaises, que le parti n’avait pas désavoué. Ce texte, durcissant la condamnation du crime soviétique, serait bientôt la préface d’Aragon à l’édition française de La Plaisanterie, de Milan Kundera. Guy Scarpetta, sans élever la voix, intervint brillamment, il connaissait, contrairement aux moscoutaires, la dimension culturelle du Printemps de Prague. Il avait aussi noté que la Pravda dénonçait « le retour de l’esprit kafkaïen ». Et il se lança, au beau milieu d’une réunion communiste, dans la défense de Franz Kafka.
J’ai animé tant de réunions, dans ces années où mes fonctions politiques prenaient le pas sur mes études, mais je me souviens, dans les détails, de celles de Poitiers, marquées par la forte présence de Guy Scarpetta.
Les engagements de cette époque peuvent sembler indéchiffrables. Guy Scarpetta militait pour une renaissance communiste, indissociable de la recherche des voies nouvelles de l’art et de la littérature. Au sein de l’Union des étudiants communistes, il cherchait son chemin entre les voies critiques qui s’opposaient et se déchiraient. Les « Italiens », partisans d’une rupture nette avec le stalinisme, les « Ulmards », disciples de Louis Althusser, qui passèrent, sans leur maître, au maoïsme. Parce qu’il trouvait des pistes de réflexion chez les uns et les autres, Guy Scarpetta s’attira cette réflexion de Roland Leroy, secrétaire du parti et chaperon des intellectuels communistes : « Toi, tu manges les spaghettis avec des baguettes. »
Quittant sa province pour achever ses études à Paris, il fréquentait à la fois les revues communistes, Clarté, La Nouvelle Critique, et les groupes littéraires en quête d’une radicalité littéraire, dont Tel Quel, revue de l’étoile montante des lettres, Philippe Sollers. Une étoile rouge ? Toujours est-il que Guy Scarpetta fut au cœur du dialogue engagé entre les intellectuels communistes de La Nouvelle Critique et les écrivains de la revue Tel Quel. De part et d’autre, on rêvait de retrouver la convergence des avant-gardes littéraires et de ce qui passait encore pour l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire. Le dialogue s’avéra plus éphémère encore que le débat engagé par l’adhésion du groupe surréaliste au jeune parti communiste. Au moins n’y eut-il pas d’exclusions et de déchirements de part et d’autre.
L’histoire et la politique nous éloignèrent, presque simultanément, du parti communiste. Scarpetta s’en alla sur la pointe des pieds, s’épargnant la bataille interne dans laquelle je m’épuisais en pure perte.
Sans être étiqueté « nouveau philosophe », il fut de tous les combats antitotalitaires.
Son itinéraire esthétique, dans l’enseignement, à l’université de Reims, au sein de la revue Art press, dans ses textes critiques et ses ouvrages, doit être considéré comme la recherche d’une nouvelle fondation, libre de normes et de préjugés, brisant les frontières dans lesquelles nous sommes de nouveau sommés de nous confiner. Son Éloge du cosmopolitisme est un manifeste plus que jamais nécessaire.
Nous nous sommes retrouvés, en 1990, réunis par Bernard-Henri Lévy, à La Règle du jeu, dont il fut rédacteur en chef. Encore et toujours, le goût du débat, de la novation. De la littérature.
Puis, Guy Scarpetta a revisité la scène primitive, avec Guido, l’histoire d’un ouvrier italien, contraint à l’exil par le fascisme, Résistant et communiste en France. Son grand-père, déporté à Dachau, dont il ne revint pas.
Après le roman, Guy Scarpetta suit de nouveau la trace de Guido et de ses compagnons du « Train fantôme », en écrivant et en disant le commentaire d’un film réalisé par Jorge Amat. Le « Train fantôme » est l’histoire de l’obstination criminelle des nazis, s’acharnant à faire passer un convoi de déportés politiques, parti de Toulouse à la fin de juillet 1944, alors que la bataille de France est engagée. Un convoi qui se traîne, au long du mois d’août, en dépit des bombardements, des sabotages, des combats et de l’avancée des troupes alliées. Les déportés arriveront à Dachau alors que la France est libérée, et peu d’entre eux verront la défaite totale du Reich. Guy Scarpetta s’est attaché à leur mémoire, par ce film, et par de multiples initiatives dans les gares de passage.
Une manière de signer sa vie par le rappel des origines de notre génération tant décriée de nos jours. Boomer, disent-ils ! Guy Scarpetta, né en 1946, enfant de l’après-guerre, portant les marques de la souffrance des siens, ouvriers étrangers, militants antifascistes et Résistants. Guy, mon camarade et mon ami, frère par ce prénom qui nous vient de l’histoire des nôtres.
