L’œuvre de Bernard-Henri Lévy a constitué, pour nous tous, un moment fondateur.
Elle s’est profondément liée à la mission que je me suis sentie appelée à conduire après le 7 octobre, ainsi qu’aux actions nées de cette crise. Avec le recul, je crois qu’elle aide aussi à comprendre l’urgence instinctive avec laquelle nous avons répondu, et la raison d’être que nous avons découverte face à une réalité profondément altérée.
Il est des moments, dans l’histoire, où l’histoire nous confronte non seulement à l’atrocité, mais à une crise de la perception, à une crise de la vérité. Le 7 octobre fut l’un de ces moments.
Depuis près de trois ans, on me demande régulièrement quel est le plus grand défi lorsque l’on documente les crimes commis ce jour-là. On suppose que la réponse va de soi.
La brutalité, l’ampleur, le traumatisme : tout cela, bien sûr, en fait partie.
Mais le défi fondamental qui nous a engagés dans cette traversée fut de documenter des crimes que tant de gens niaient avec violence. L’instabilité de la vérité est apparue en un instant ; non pas des années plus tard, mais presque simultanément. Les faits et leur érosion se sont déployés ensemble.
Depuis le 7 octobre, une question m’habite : non seulement comment une société – ou les institutions qui l’entourent – répond à une atrocité de masse, mais comment elle répond lorsque cette atrocité elle-même devient aussitôt contestée.
En tant qu’universitaire spécialiste du droit, j’attendais de la solidarité, de la compassion. J’attendais des débats sur la responsabilité, sur la reddition des comptes, sur la réponse sociale au traumatisme, ainsi que sur les droits et la dignité des victimes.
Ce que je n’avais pas anticipé, c’était la bataille pour savoir si la violence elle-même pourrait être établie comme un fait – et, en particulier, les violences sexuelles.
En quelques jours, un débat était déjà engagé autour de la vérité, des témoignages des victimes et des survivants, des preuves, et de la crédibilité des images filmées par les terroristes eux-mêmes, dans lesquelles ils glorifiaient leur propre violence.
Ce n’est que plus tard, en lisant le livre remarquable de Bernard-Henri Lévy, que j’ai compris qu’il avait donné des mots à ce que tant d’entre nous avaient éprouvé. Comme Bernard-Henri Lévy l’a si éloquemment formulé : le massacre lui-même fut immédiatement accompagné d’un autre événement – son démantèlement, son refoulement, sa transformation en doute. Puis en haine. Ce fut « une tentative de faire oublier le poids des événements du 7 octobre ».
Cette prise de conscience nous a conduits à comprendre que l’antisémitisme n’opère pas seulement au niveau de l’hostilité. Il opère au niveau de la perception. Il affecte les conditions dans lesquelles la connaissance est produite, circule et peut être tenue pour vraie. Il introduit une forme d’instabilité, non seulement dans notre rapport aux Juifs, mais dans notre rapport à la vérité elle-même – à ce qui peut être dit, à ce qui peut être tenu pour crédible, à ceux que l’on peut croire, aux victimes dont la souffrance est reconnue ou niée, aux récits que l’on préserve.
Pour nous tous, silencieusement, la charge s’est déplacée de ceux qui nient, vers ceux qui doivent prouver. Et pour celles et ceux d’entre nous qui travaillaient sur les questions de genre et les crimes sexuels, il est devenu clair que nous n’évoluions pas dans un environnement probatoire bienveillant, ni même neutre. Nous avons rencontré l’hésitation et le déni – parfois même de la part d’institutions, de professionnels et d’universitaires respectés. Un déni qui, avec le temps, s’est fait de plus en plus sophistiqué et a contribué à alimenter l’antisémitisme dans le monde entier.
La réalité, pour nous, était insupportable. Nous avons été témoins d’atrocités sexuelles – portant un traumatisme qui, parfois, nous rendait physiquement malades – tout en affrontant des entreprises très organisées visant à mettre en question, relativiser ou politiser les preuves elles-mêmes.
Je me souviens avoir demandé, très tôt après l’attaque, lors d’un discours que je prononçais à l’ONU : Existe-t-il un droit international pour les femmes israéliennes ? Va-t-il nous protéger ? Et de me demander, intérieurement : sommes-nous seulement humaines ?
Cette expérience m’a conduite à penser autrement la relation entre la documentation juridique et l’antisémitisme. Je vois de plus en plus l’antisémitisme non seulement comme une forme de déshumanisation et de haine dirigée contre les Juifs, mais aussi comme une force qui opère sur le plan épistémique. Il façonne non seulement la manière dont les Juifs sont traités, mais aussi la manière dont les affirmations concernant les Juifs sont reçues, évaluées et, en définitive, crues.
Ce phénomène est devenu particulièrement visible s’agissant des violences sexuelles. La vérité des violences sexuelles est, par nature, fragile. Elle surgit souvent à travers des souvenirs fragmentés, des témoins traumatisés, des éléments de preuve partiels et des silences douloureux. Les victimes sont d’une vulnérabilité extrême. Celles et ceux qui portent témoignage le sont aussi. C’est précisément cette fragilité qui rend les violences sexuelles si exposées à la distorsion, au déni et à la manipulation.
En tant qu’universitaire dont les travaux se sont depuis longtemps enracinés dans la théorie féministe du droit, j’ai abordé cette mission avec un attachement profond aux principes qui structurent, depuis des décennies, la pensée juridique féministe : le témoignage mérite une attention scrupuleuse ; le traumatisme affecte la manière dont les victimes parlent ; la documentation est essentielle à l’établissement des responsabilités afin que les victimes soient crues et reconnues.
Cependant, après le 7 octobre, j’ai constaté que ces principes ne s’appliquaient pas de façon constante. La compassion, la première réponse morale, faisait défaut.
Ce simple réflexe humain qui consiste à regarder quelqu’un qui a enduré une violence inimaginable – une victime, une nation, un peuple – et à lui dire : « Je sais que vous avez traversé l’enfer. Je suis désolé. Je vois votre douleur. » Les réflexes les plus élémentaires de l’humanité ont failli.
Comme l’écrit Bernard-Henri Lévy, « La vérité, c’est que le pogrom qui aurait dû être – et qui fut un court instant – l’occasion d’une solidarité sans faille avec les morts et ceux qui les pleuraient produisit l’effet inverse : un vent d’antisémitisme ou, pour dire le juste nom de la chose, de haine contre les Juifs sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale et aux dimensions d’une tempête. »
Cette observation est devenue le paysage dans lequel nous avons travaillé. Nous pensions que la preuve créerait le consensus. Lévy appelle cela l’effacement de l’événement. Il souligne que la violence ne s’est pas arrêtée : elle s’est poursuivie par la distorsion, par le scepticisme et par la transformation de faits documentés en matériau politique.
Les victimes juives se sont souvent vu réclamer des degrés de corroboration que l’on exigerait rarement ailleurs. La question n’était plus simplement de savoir s’il existait suffisamment de preuves, mais si des témoignages juifs et israéliens pouvaient, d’emblée, acquérir une légitimité. Dès le début, nous avons compris que la documentation constituait un enjeu capital, tant dans la lutte contre l’antisémitisme et les récits antisémites que dans la confrontation avec sa dimension épistémique. Le résultat ne fut pas simplement une archive historique ou un rapport juridique. L’archive et le rapport de la Commission civile, Silenced No More, visaient à consolider le socle factuel dans des conditions où ce socle lui-même était attaqué.
Pendant des mois, nous nous sommes plongés dans les profondeurs de la souffrance humaine – écoutant des témoignages déchirants, examinant des preuves visuelles, documentant des crimes selon des standards juridiques et probatoires rigoureux. Nous avons pu produire, à ce jour, l’exposé juridique et factuel le plus complet des crimes sexuels commis le 7 octobre et après, ainsi que contre les otages en captivité.
Nous avons constitué une archive historique sécurisée qui fait davantage que préserver la mémoire. Elle crée une fondation durable pour les générations à venir. Et, peut-être surtout, elle a déplacé les termes du débat international : on ne demande plus si ces crimes ont eu lieu ; on affronte désormais ce que leurs conséquences juridiques, morales et historiques exigent de nous. Pour la première fois, la question centrale n’est plus de savoir si ces crimes ont eu lieu. La question est de savoir ce que le monde fera de ce qu’il sait désormais. Ce déplacement était décisif. Nous pouvons enfin affronter la réalité de crimes qui ont existé, qui ont eu lieu.
À cet égard, cette expérience a aussi révélé une autre limite : les crimes eux-mêmes excédaient le vocabulaire par lequel les sociétés civilisées comprennent le mal. Bernard-Henri Lévy va plus loin encore. Il écrit : « Ces événements sont si éloignés de nos manières ordinaires de voir que nous ne parvenons pas à les reconnaître comme appartenant à la réalité. Ils sont aussi si étrangers à l’organisation de notre entendement que nous continuons de penser que ce qui est écrit devant nous ne peut pas être vrai… C’est pourquoi ces événements provoquent en nous une étrange forme d’incrédulité, et nous continuons d’affirmer qu’ils ne peuvent pas être réels. »
Ces mots saisissent précisément ce que nous avons rencontré. En documentant les crimes sexuels, nous nous sommes retrouvés, à maintes reprises, sans langage adéquat pour décrire ce dont nous étions témoins. Le problème n’était pas l’absence de preuves. C’était que le vocabulaire juridique existant était souvent insuffisant pour les décrire. Encore et encore, l’expérience des survivants débordait les catégories juridiques existantes. La réalité elle-même paraissait impossible. Notre tâche consistait donc à reconstruire les conditions dans lesquelles la vérité pourrait redevenir visible.
En dirigeant le travail de documentation et d’analyse juridique de la Commission, j’en suis venue à reconnaître un schéma récurrent qui n’avait pas encore été défini conceptuellement. C’est ce qui m’a conduite à forger et à développer le concept de kinocide, puis celui de violences sexuelles kinocidaires, pour décrire la torture systématique des familles destinée à maximiser la douleur et la souffrance.
Il ne s’agissait pas de créer une terminologie nouvelle pour elle-même, mais parce que le langage juridique façonne la reconnaissance juridique. Il donne aux victimes les mots pour dire ce qu’elles ont traversé. Je dis souvent que le Hamas nous a ouvert une fenêtre sur l’enfer. Lorsque le droit manque de concepts, certaines atteintes demeurent difficiles à formuler, à analyser et, au bout du compte, à traiter. Pour moi, cela emporte des implications plus larges pour l’étude de l’antisémitisme. Si l’antisémitisme peut opérer en sapant la crédibilité du témoignage juif et en déstabilisant la production du savoir, alors la documentation n’est pas seulement un exercice juridique technique, elle devient une pratique épistémique. Un acte historique.
En ce sens, j’en suis venue à voir ce qui reliait nos efforts parallèles, nos cheminements parallèles. Bien qu’ils appartiennent à des disciplines différentes, ils procèdent d’une même reconnaissance : l’antisémitisme possède une dimension épistémique et, dans ce champ, la théorisation philosophique comme la documentation font œuvre de résistance. Dans notre cas, un acte de résistance féministe. Et, en dernière instance, un acte de résistance humaniste.
A propos de la Commission civile
La Commission civile sur les crimes du 7 octobre commis contre les femmes et les enfants a été fondée afin de documenter, d’étudier et de faire connaître les crimes de guerre et les violences fondées sur le genre commis par le Hamas et ses complices contre des femmes, des enfants et des familles lors de l’attaque brutale menée contre Israël le 7 octobre 2023. Dirigée par Cochav Elkayam-Levy, lauréate du prix Israël 2024 et spécialiste des droits humains et du droit international, la Commission documente, mène des recherches et se mobilise en faveur des victimes : elle leur donne une voix et combat le déni de ces atrocités. Ses archives tiennent lieu à la fois de mémorial et de document historique essentiel.
S’appuyant sur une équipe d’experts (chercheurs, juristes, spécialistes du traumatisme) ainsi que sur le soutien de personnalités telles que Sheryl Sandberg et Irwin Cotler, et d’autres figures de premier plan siégeant à son conseil consultatif, la Commission sensibilise l’opinion internationale et noue des partenariats internationaux afin de mettre en lumière ces atrocités et d’obtenir justice pour les victimes.
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