À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?

Mes moments de lecture peuvent varier en fonction du type de lecture. S’il s’agit de lire autour d’un projet de spectacle afin de se documenter ou de nourrir un parcours susceptible d’approcher la réalisation à venir, ce peut être toute la journée. Mais l’occasion privilégiée demeure le lever, lorsqu’en amont de mes autres activités, je peux me consacrer à une sorte de gymnastique mentale. Au calme, dans un train ou un café, j’ai toujours préféré ce moment à tout autre. Bien sûr, j’aime également les lectures du soir, avant l’extinction des feux. Mais, pour le coup, j’en profite pour lire la presse. Je m’aperçois, en répondant à votre question, que je n’ai pas spontanément considéré la lecture des journaux comme une lecture au sens propre du terme. À la question : « que lis-tu en ce moment ? », je ne cite jamais Le Monde ou L’Équipe mais bien tel ou tel roman ou essai.

Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?

Je ne crois pas que je puisse citer un livre qui ait changé mon existence. D’ailleurs dans les périodes où j’aurais pu avoir besoin d’un tel secours, j’étais absolument incapable de lire. La lecture que j’aime, crayon en main, suppose d’être un tant soit peu alerte. Mais sans aucun doute certains auteurs ont-ils changé ou – plus jeune – orienté ma perception du monde. Je parle donc plutôt d’une œuvre que d’un seul livre. Ainsi ai-je assidûment dévoré, au tout début de mon chemin de mise en scène, tout ce qu’avait pu produire Pier Paolo Pasolini : ses poèmes, ses écrits théoriques, sa correspondance, ses films, ses romans. Bref, c’est toute son œuvre qui a pu ouvrir mon imaginaire et orienter mon appréhension du monde ou ma pratique de l’art. Et, parmi ces parcours initiatiques et fondateurs, je pourrais également invoquer Roland Barthes, Milan Kundera, et quelques autres.

Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?

Il y a trop d’univers que je n’ai pas parcourus, faute de temps sans doute. Et s’il en est un dont j’ai amorcé la lecture sans jamais pouvoir progresser davantage, c’est Marcel Proust. Je voudrais m’immerger dans la Recherche. Mais, à chaque fois, j’ai laissé tomber le livre de mes mains.

Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?

Avant toute chose, il faudrait s’entendre sur ce qu’on nomme un « mauvais livre ». Un livre peut- il être bon pour moi et mauvais pour mon voisin ? Peut-il être jugé mineur au XIXe siècle et capital aujourd’hui ? À mes yeux, un mauvais livre serait un livre sans style qui ne nourrirait aucune interrogation, n’ouvrirait aucune piste de réflexion sur notre être au monde en fouillant au plus intime de nos secrets. Mais un mauvais livre ne serait-il pas, surtout, celui dont la lecture ne laisse aucune trace, aucune empreinte, ne serait-ce qu’un lointain parfum ou un reste d’humeur ? Si tel est le cas, j’en ai sans doute lu, des mauvais livres, mais je me retrouve dans l’impossibilité de m’en souvenir. Ces lectures ont-elles eu lieu « pour rien » ? Ne furent-elles qu’un « passe-temps » ? Comme si nous n’avions rien de mieux à faire que d’attendre que le temps passe que nous nous laissions aller à cette fin. Et ces livres, leur unique fonction ne consisterait-elle pas, justement, à vouloir distraire ? En ce cas, plu- tôt que des « mauvais livres », ne seraient-ils pas des livres mauvais – des livres prédisposant leurs lecteurs à l’abandon de toute réflexion et de tout esprit critique ? Pourtant, ce qu’on nomme « littérature de gare » peut remplir la même fonction qu’une mauvaise série télé. Mais si j’éprouve à un moment donné le besoin de faire une pause face au souci du monde, j’opterai pour ma part pour un match de foot ou de rugby. Est-ce parce que j’attends trop du livre et de la littérature ?

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