Tirana, mai 1991.

Venu voir à chaud la chute du communisme en Albanie, dernière dictature stalinienne d’Europe, me baladant dans un quartier tranquille de Tirana, je tombe sur une avenue qui porte le nom de Marcel Cashen.

Serait-ce, ô surprise, Marcel Cachin, mal orthographié ? Et que diable – si c’est bien lui – fait que mon bienaimé grand-père, vingt ans après sa mort, ait son nom martelé sur une plaque de rue à Tirana, petite capitale exotique oubliée aux confins des Balkans ? Après vérification dans les archives de la ville, il s’agit bien de Marcel Cachin, compagnon de Lénine, fondateur du parti communiste français au congrès de Tours en 1920 et directeur de L’Humanité jusqu’à sa mort en 1958, stalinien bon teint sans rôle politique majeur au sein du parti, mais figure historique immensément populaire auprès du peuple rouge de l’époque. Qu’est-ce qui explique sa présence sur une plaque de rue à Tirana ?

De retour à Paris, j’apprendrai que Enver Hodja, sanglant dictateur albanais, était francophile, qu’il vint en France faire ses études lors du Front populaire, qu’il y avait découvert le communisme et fréquentait assidûment la rédaction de L’Humanité.

Donner son nom unilatéralement sans que le mort ne puisse rien dire, à une avenue d’un pays incarnant le pire totalitarisme, était un honneur douteux, et je gardais la chose pour moi.

1994, Tirana de nouveau. Mandaté par eux, je viens chercher des armes pour les Bosniaques. Mais les Albanais, tout peuple frère qu’ils soient, se dérobent sans façon, à la veille de la guerre au Kosovo contre les Serbes. Les distractions étant rares à Tirana, je retourne avenue Marcel Cashen, dans l’intention d’éclaircir le pourquoi de cette plaque oubliée, survivante solitaire, évocatrice d’une proximité idéologique devenue fâcheuse – toutes les rues de Tirana à la gloire du régime déchu ayant été promptement débaptisées. Ô surprise, la plaque de l’avenue Marcel Cashen est toujours là et est restée française. Mais le nom a changé, et pas pour peu. L’avenue Cashen s’appelle désormais l’avenue Jeanne d’Arc !

Il y avait des lieux de mémoire, chers à Pierre Nora. Il faudrait peut-être leur adjoindre à l’avenir les lieux d’effacement. Des lieux, autrement dit, d’anti-mémoire.

Comme si nous étions condamnés à être sans cesse rattrapés par le cauchemar de l’histoire, ce cauchemar dont les héros de James Joyce et lui-même tentaient en vain de se réveiller. Ce blanchiment radical par substitution, paradoxalement, libérait mon grand-père, le lavait par sa disparition posthume de toute compromission idéologique avec feu la tyrannie albanaise et son assassin en chef, de sinistre réputation. Par ailleurs, eut-il été fâché de céder la place à une héroïne pareillement légendaire, petite bergère venue du peuple, incarnation de la résistance française face à l’envahisseur ? Je pense que non.

Le piquant de la chose est qu’une semblable mésaventure allait de nouveau échoir, cette fois en France, un demi-siècle plus tard, à mon infortuné grand-père.

Saint-Denis, mars 2026. L’arrière-petite-fille de Cachin et du peintre Signac, Charlotte C., m’alerte qu’un parc Marcel Cachin à Saint-Denis, capitale de l’ex-banlieue rouge, va être débaptisé. Après Tirana, l’histoire recommencerait-elle, ici à domicile, ses effacements mémoricides ?

Je me rends à Saint-Denis. Sublime, la Basilique, où dorment les rois de France, brille de tous ses feux. Nul dans les rues du centre, noires de monde en ce premier samedi de printemps, ne connaît de parc Marcel Cachin. En désespoir de cause, je me rends au syndicat d’initiative, qui m’indique le chemin en tramway puis en bus au fin fond de la ville-banlieue, et m’apprend qu’une Amicale de Bretons s’oppose au changement de nom du parc, arguant dans une lettre ouverte au maire de Saint-Denis, lui-même à gauche, que Cachin, breton s’il en était, avait lancé avant-guerre cette Amicale émancipée et fait de Saint-Denis la capitale des Bretons de Paris et de France, donnant lieu chaque année à un pardon qui rassemblait des milliers de participants. Cachin, ajoutait cette lettre ouverte, avait tout fait à Saint-Denis pour que Doriot, dissident du PC et futur collabo, ne s’empare de la mairie, en 1934. Cachin, rappelait la missive, avait été fait citoyen d’honneur de Saint-Denis à la veille de sa mort. Bref, on ne pouvait gommer l’histoire de façon aussi cavalière.

Ce parc de la discorde, comment se nommerait-il, une fois débaptisé ? Il se nommerait parc Madeleine Riffaud, impeccable résistante communiste pendant la guerre, torturée par la Gestapo, déportée à Ravensbrück, compagnonne de route du Vietminh puis du Viêt-Cong pendant les deux guerres d’Indochine, morte centenaire en 2024, en vigie sur l’Histoire, jusqu’à son dernier souffle. Bref, une grande dame s’il en est. Rien à dire, rien à redire à cette élection posthume. Les lieux ne perdraient rien au change. La mairie de Saint-Denis arguait du souci partout en France de féminiser des lieux de mémoire, monopole quasi-exclusif hier encore de la gent masculine. Nul, bien entendu, ne récusait ce souci, encore moins ne mettait en cause la parfaite héroïne qu’était l’impétrante. Mais pourquoi ce jeu des chaises musicales, où un heureux élu en chasse un autre ? N’y avait-il pas suffisamment de lieux, de rues, à Saint-Denis, en attente d’une nomination nouvelle ?

Était-on à Clochemerle ? Avait-on affaire à une tempête (électorale) dans un verre d’eau ? Ou à un impensé de l’Histoire, une lutte entre mémoires rivales ? 

Je finis par trouver ce parc de la discorde, aux marges de Saint-Denis, inséré dans un de ces innombrables lieux urbains discontinus qui ne font pas ville. Immense, il venait d’être entièrement réhabilité pour un bon prix et ressemblait plutôt à un vaste labour en friche en attente de verdir, d’enfants et de promeneurs en jogging. Il était quasiment désert, à l’exception de trois vieilles dames kabyles qui ignoraient que le parc avait changé de nom.

Cachin n’aurait rien eu à opposer à son effacement d’un lieu à ce point sans âme. Était-ce le prélude à d’autres « modernisations » des noms et des mémoires en France le concernant ? 
Sic transit gloria mundi.
On s’interroge chez les historiens et les édiles de tous bords sur que faire des lieux dédiés à Colbert, promoteur du Code noir qui régissait l’esclavage aux Antilles, de Bugeaud, enfumeur des populations rebelles lors de la conquête de l’Algérie, de Thiers, le boucher de la Commune, de Morand, Jouvenel, Roger Vercel et quelques autres qui flirtèrent avec Vichy, dont les noms sont attribués, ici ou là, à nos artères ou bâtiments de ville.

Finalement, quand la querelle, avec le temps, sera oubliée, on finira bien par trouver une consolation honorifique pour Marcel Cachin.

Mais je m’avise soudain qu’il a déjà, voisines du parc, une rue et une cité qui portent, elles aussi, son nom.

Le parc était de trop.

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