La première pensée qui me vient à l’esprit à propos de Ramsès Parent, c’est : aux antipodes du cynisme. Plusieurs raisons à cela.
D’abord, il consacre des jours à ses recherches, lit sans compter, pense, repense, dépense, rédige des pages et des pages, les synthétise jusqu’à obtenir une qualité d’élixir. Puis il se filme (avec un simple carton en guise de trépied pour son smartphone) durant des heures, découpe, monte, démonte, remonte, ralentit et surtout accélère (la vitesse ne semble pas l’effrayer), édite et réédite, à la nanoseconde près, chacune de ses critiques littéraires. Leur durée finale est de trois minutes.
Ensuite, Ramsès Parent, 23 ans, est toujours en contact avec ses professeurs de lycée et d’université. Il pense à mentionner que c’est à madame Saglain qu’il doit son amour de la littérature et son désir de le transmettre. Il s’attache aussi à conserver de solides liens avec sa communauté : lecteurs novices ou passionnés et, là encore, de nombreux professeurs de collège, de lycée et d’université avec qui il communique, débat souvent, et évolue en permanence.
Il voit en Trump un Caligula, un Héliogabale : les deux sujets de son mémoire de Master en études et recherche littéraires ; optimiste, il estime que l’« on ne pourra jamais faire pire que Trump » (c’est justement cela le principe, oserais-je ajouter).
Il écoute en boucle l’avant-dernier album de Christophe Maé dans sa voiture – un plaisir coupable auquel il n’est pas question pour lui de renoncer, puisque cela lui plaît –, au grand dam de ses amis qui, lorsqu’ils le peuvent, prennent la fuite.
Il est scotché par Colette, réchauffé par l’intégralité de l’œuvre d’Aimé Césaire, reconnaissant envers Albert Camus pour l’empreinte durable qu’il a laissée.
Les lieux dans lesquels il se sent le mieux sont la bibliothèque universitaire et sa chambre.
Il aspire à devenir professeur de littérature au lycée. Pour lui, épanouissement et accomplissement sont indissociables de l’acte de transmettre.
Sans jamais se laisser impressionner ni instrumentaliser par la faune éditoriale qui convoite le trésor de visibilité dont il est l’alchimiste, il conserve, avec le plus grand flegme et une simplicité souveraine, un pied dans l’académisme, un autre dans l’industrie, restant maître de ses choix en toute circonstance.
Enfin, il s’agace que l’on accable « les jeunes qui ne lisent plus » et que l’on compare ces derniers à une jeunesse hyperlettrée d’autrefois, qui n’a, d’après lui, jamais existé.
De même, il s’insurge contre le procès en médiocrité intenté à la littérature contemporaine, œuvre, selon lui, de réactionnaires paresseux (et je ne parlerai qu’en présence de mon avocat).
Il souligne, très justement, que c’est aux lecteurs d’aujourd’hui qu’il revient de sacrer les livres qui deviendront demain des références.
Il déplore, dans la critique contemporaine, une certaine passion du statu quo : une absence quasi totale de critiques négatives sur les parutions de livres, qui nuit, juge-t-il, à la richesse et à la qualité du débat littéraire, ainsi, peut-être, qu’à la crédibilité des acteurs de la nouvelle critique dans leur grande majorité. Ces acteurs sont trop soucieux, selon lui, de satisfaire aux desiderata des maisons d’édition – de peur de perdre leurs partenariats ou leurs sources de revenus. Il ne voit hélas aucune solution réaliste à ce sérieux problème. Le risque, pour lui, c’est qu’alors tous les livres se valent.
Quand je lui demande s’il aimerait collaborer avec des acteurs « traditionnels » du monde littéraire (maisons d’édition, revues, journaux), il me répond qu’il a pour projet de créer un podcast et une chaîne YouTube.
Ramsès Parent mérite son succès autant que sa liberté, tous deux immenses. Il ne les doit strictement qu’à lui-même, à sa passion, à son éthique de travail – et à madame Saglain, bien sûr.
Entretien
A côté de la production de vos populaires vidéos, vous poursuivez des études. Sur quoi se portent-elles ?
J’ai fait une licence de lettres modernes, et actuellement je suis en Master études littéraires pour devenir prof de français au lycée. Ce métier est pour moi une passion, parce que j’aime apprendre et j’aime transmettre ce que j’ai appris.
Quel est le sujet de votre recherche de master ?
Je suis en train de travailler sur Caligula d’Albert Camus et sur Héliogabale de Jean Genet. Ce sont deux pièces de tragédie moderne écrites pendant la Seconde Guerre mondiale, entre 1942 et 1943. J’essaie de montrer que derrière ces deux pièces tragiques, il y a une possible réparabilité du monde. La question est donc : « le théâtre peut-il sauver notre monde ? ». Jean Genet a écrit Héliogabale en 1942, quand il était en prison, et le manuscrit a été découvert en 2024. Gallimard l’a publiée juste après et il n’y a encore aucun travail dessus.
Ces pièces, qui mettent toutes deux en scène un empereur, ont des résonances avec l’époque que nous vivons, où des présidents comme Trump outrepassent le pouvoir qui leur est donné. C’est terrible de voir qu’une histoire qui date de l’Antiquité se répète.
Quels sont vos auteurs favoris ?
Je trouve Colette exceptionnelle, dans sa position d’écrivaine mais aussi dans sa production. Ses descriptions, ses arrêts du temps : son écriture est fascinante. J’aime aussi Aimé Césaire, la plupart de ses livres sont magnifiques. Et Albert Camus est l’un des auteurs qui m’a le plus passionné, au lycée, au collège et encore maintenant.
Quelles sont les personnes qui vous inspirent, qui vous ont inspiré ?
La plupart de mes enseignantes et enseignants, que ce soit au collège ou au lycée. J’ai toujours conservé une bonne relation avec eux et j’échange souvent avec certains. Ce sont eux qui m’ont donné le goût de la littérature, qui se transmet aussi par ce côté scolaire. Je pense en particulier à madame Fabienne Saglain ; je crois que c’est aussi grâce à elle que je me suis engagé dans les études de lettres modernes. Elle nous avait fait participer au concours du prix Femina des lycéens. Nous avons dû lire dix romans, nous avons rencontré Lola Lafon qui avait écrit Chavirer, nous avons rencontré Laurent Petitmangin – dont le livre a d’ailleurs été adapté au cinéma l’année dernière. Madame Saglain est quelqu’un qui m’a ouvert la voie.
Quelle est la chose dont vous êtes le plus fier ?
Je dirais que c’est ma communauté. Je pense que j’ai réussi à créer une communauté chaleureuse ; cela ressort des commentaires. Les gens sont là pour comprendre, débattre – et j’adore les échanges d’arguments. Dès que je sors une vidéo, les gens la commentent. J’aime discuter avec eux en messages privés, débattre sur certains sujets. Je pense que c’est une spécificité de ma communauté.
En tant que créateur, je reçois près 300 messages privés par mois, et j’aime répondre – même s’il est bien sûr impossible de répondre à tout le monde. J’ai de vraies discussions, qui peuvent s’étaler sur des journées, avec les personnes à qui je réponds. Cela porte parfois sur des choses que j’ai mal expliquées dans mes vidéos, ou que j’ai mal comprises ; ils sont là pour me dire : « Là tu aurais pu dire ceci », « il faut peut-être penser différemment sur ce sujet »… C’est bienveillant et je pense que nous nous entraidons. Si je leur recommande beaucoup de livres, eux aussi m’en recommandent. J’adore.
Est-ce déjà arrivé que ce soit vous qui suiviez les recommandations de vos followers ?
Oui, notamment pour Anna Karénine. J’ai toujours un gros livre pour chaque saison : un livre d’été, un livre d’hiver, un livre de printemps… Un jour, j’ai demandé à mes abonnés : qu’est-ce que je peux lire comme gros pavé d’été ? Et ils m’ont conseillé Anna Karénine, que j’ai dévoré. Le personnage principal m’a émerveillé, tout comme le style de Tolstoï.
Il y a donc une dimension collective dans ce que vous faites ?
Il y a une vraie interaction. Beaucoup de gens qui voient cela de l’extérieur pensent que je suis le seul à donner – non. Mes abonnés me donnent énormément. J’écoute toujours leurs conseils au sujet des vidéos, des montages. Et à mon tour, j’en donne trois ou quatre par jour en privé. Certains abonnés sont dans la même université que moi, et parfois ils m’apportent des livres en me disant : « Tu devrais lire ça ! »
Votre contenu a-t-il évolué en fonction des retours ?
Le contenu a évolué, le montage a évolué, ma diction a évolué – même s’il y a une chose que je ne veux absolument pas changer : le fait de parler vite sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’abonnés me disent : « Arrête de parler si vite ! Tu peux parler plus lentement. » Mais si je parlais lentement, certains regarderaient la vidéo en vitesse accélérée. En plus, si une vidéo dépasse trois minutes, Instagram et TikTok ne vont pas les mettre en avant. J’essaie donc de toujours m’en tenir aux trois minutes ; et comme j’ai beaucoup de choses à dire, je ne peux pas ralentir le débit. Mais dans l’ensemble, les conseils de mes abonnés me sont utiles. Et quand on fait des vidéos sur des auteurs, on reçoit parfois des conseils d’enseignants, de spécialistes de tel ou tel auteur. C’est précieux.
Les enseignants interagissent avec vous de façon régulière ?
Oui. Beaucoup d’enseignants me suivent et j’adore cela. Avant-hier, j’ai fait une vidéo sur La servitude volontaire de La Boétie. Une enseignante qui est en train de préparer le bac de français avec ses élèves m’a envoyé un message sur Instagram : « Ce serait formidable qu’on puisse faire un appel-vidéo avec mes élèves afin de leur parler de ce livre-là. Je pense qu’ils seront à même de vous écouter. » Elle m’a félicité pour le travail sur La Boétie et a proposé que j’intervienne pendant une heure dans son cours.
Est-ce que vous avez l’impression de contribuer à renouveler le lectorat de La Boétie et de tous les livres dont vous parlez ?
Mes propositions peuvent avoir un impact auprès de ma petite communauté. Mais « renouveler » le lectorat, non. Ma vidéo sur La servitude volontaire peut toucher des gens qui ont lu ce livre et l’ont peut-être mal compris, ou bien qui avaient envie de le lire et n’en trouvaient pas le temps – dans ce cas, le fait de voir une vidéo beaucoup vue et commentée peut éventuellement stimuler les trois ou quatre personnes qui avaient mis le livre de côté à le lire. Cela peut permettre une redécouverte.
Étienne de La Boétie écrit cette œuvre au XVIe siècle, il a entre 16 et 18 ans. En 2026, le contexte et la pensée sont forcément différents. La Boétie dit : « Si nous sommes dominés, c’est parce que nous consentons à être dominés. » Je ne sais pas si aujourd’hui on dirait toujours la même chose ; mais on peut faire une actualisation de cette œuvre-là à notre époque. Bonnefon en parle très bien.
Il faut empêcher certains ouvrages de prendre la poussière et faire en sorte qu’ils demeurent au cœur du débat. J’avais fait une vidéo à propos du Petit Prince, sur laquelle j’ai adoré travailler. Je me posais la question : n’a-t-on pas perdu le message de l’auteur ? Aujourd’hui, on capture Le Petit Prince et on l’enferme dans des citations instagrammables, sur Facebook. Mais celui qui a écrit ce livre était à la porte de la mort ; qu’a-t-il voulu dire ? Je me suis posé la question : n’a-t-on pas perdu le sens profond du Petit Prince, ce côté un peu dangereux aussi ? On a romantisé Le Petit Prince alors que c’est un livre philosophique très pertinent ; c’est dommage.
Ce que vous faites sert aussi à démonter les clichés et les idées reçues qu’on peut avoir sur un livre…
Comme je fais des études littéraires, j’essaie de mettre tout ce que j’apprends sur les œuvres que je lis à contribution de mes vidéos.
Comment expliqueriez-vous ce que vous faites à un extraterrestre ?
C’est une question difficile parce que définir, c’est mettre une limite, ranger quelqu’un dans une case. Je dirais que je suis dans une démarche de critique littéraire sur les réseaux sociaux.
Je fais une grande différence entre un critique littéraire et un influenceur littéraire. Pour moi, un influenceur littéraire, c’est quelqu’un qui partage, qui recommande, qui donne envie de lire, c’est un passeur, tandis qu’un critique littéraire, c’est quelqu’un qui va juger, essayer d’analyser. Le but d’un critique littéraire n’est pas de donner envie de lire. Il est là pour penser, pour donner de la matière à penser. Quand je critique un livre sur les réseaux sociaux, quand j’analyse une œuvre, je veux que les gens puissent se dire : « Tiens, ce livre-là, je l’avais lu mais je ne l’avais pas vu comme ça ». Ou : « Il y a des choses intéressantes dans ce livre et l’on a envie de le lire pour cela » – pas de le lire uniquement pour le lire, mais pour s’instruire.
Vous avez finalement un rapport extrêmement classique à la critique littéraire, au sens où vous proposez une réflexion à partir d’un ouvrage…
Oui, c’est assez académique. Je pense que c’est également dû à l’influence de mes études.
Diriez-vous qu’il y a une grande différence entre ce que vous faites et la critique littéraire classique qu’on trouve dans les journaux, dans les revues ?
Nous sommes tous des vitrines des maisons d’édition. La différence entre les deux n’est pas simplement le support – écrit dans les journaux pour la critique littéraire classique et en vidéo pour les créateurs de contenu –, mais surtout ce que cela implique quant à la question de l’analyse de l’œuvre. Ils peuvent aller plus loin ; nous devons nous limiter. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, le format est amoindri, nous ne pouvons malheureusement pas décortiquer longuement un roman.
Vous regrettez les contraintes d’Instagram ? Vous aimeriez pouvoir faire plus long ?
Oui. Mais la production d’une seule vidéo requiert énormément de temps : des heures et des heures à écrire et à lire des œuvres au sujet du livre qu’on a envie de présenter, afin de bien comprendre la pensée de l’auteur. Et puis, même si l’on peut faire des vidéos de quatre ou cinq minutes sur Instagram et sur TikTok, si l’on publie une vidéo qui dépasse trois minutes, un message d’alerte indique, comme je vous l’ai dit, que cette vidéo ne sera pas mise en avant.
C’est ce qu’on appelle le « shadow ban » – « bannissement fantôme » » –, n’est-ce pas ?
C’est cela. Une vidéo qui habituellement ferait 100 000 vues n’en fera que 30 000 si elle fait trois minutes et une seconde. D’autres vous diront peut-être qu’ils ne regardent pas le nombre de vues, que pour eux les chiffres ne comptent pas. Mais moi, je regarde le nombre de vues, parce j’ai travaillé sur le contenu et je veux que le plus de personnes possible découvrent ce qui se cache derrière l’œuvre dont il est question. Les trois minutes maximum sont donc aussi une contrainte qu’on s’impose parce qu’on cherche une plus grande visibilité. C’est un paradoxe.
Vous tentez de restituer l’essence d’une œuvre dans un format extrêmement resserré : il y a là quelque chose d’un état critique de la critique…
Oui, de la métacritique.
Pouvez-vous m’introduire un peu dans les coulisses de votre travail ? Concrètement, quel temps y passez-vous ? Et quels sacrifices devez-vous faire pour concentrer cela dans trois minutes ?
Il y a une différence entre faire une analyse de 1984 de George Orwell et celle d’un livre sorti l’année dernière. Ma vidéo sur 1984 n’était pas une vidéo sur le livre lui-même, mais sur la « novlangue » dans 1984. Pour aborder ce concept exceptionnel, j’ai dû énormément lire – en partie dans la bibliothèque de mon université, où l’on peut trouver des livres mais aussi des thèses, etc. – : j’ai lu des mémoires, des thèses sur la novlangue, j’ai regardé beaucoup de vidéos sur le sujet – en particulier celles de quelqu’un qui se fait nommer « le Précepteur » et qui fait des vidéos exceptionnelles sur la philosophie.
Après, je me retrouve avec des notes pour une heure de vidéo. Alors je passe des journées à travailler le texte, à réduire, à chercher les mots justes pour expliquer ce que je veux transmettre en dix phrases. Je fais attention à la structure des phrases. J’écris avec un chronomètre pour ne pas dépasser trois minutes.
J’ai publié récemment une vidéo sur une œuvre sortie, elle, l’année dernière. Là, il n’y avait donc pas d’écrits à ce sujet et il me fallait apporter mon propre savoir sur le livre. Dans ce cas-là, c’est un travail purement universitaire et méthodique : lire le texte, le décortiquer, faire un plan en trois parties..
Le tournage d’une vidéo de trois minutes peut mobiliser 40 minutes à 1 heure 30 de tournage. Je me pose devant mon téléphone – je n’ai pas de gros matériel, mais juste mon téléphone, un carton ou un trépied et une lumière. Il faut une bonne diction, que ce soit direct, qu’il y ait un bon rythme. Je répète cinq mille fois certaines phrases et j’ai l’impression de les connaître par cœur. Puis, il y a un montage qui demande trois à quatre heures de travail. Ensuite on publie et on attend le retour des gens. Il faut être là pour les commentaires, pour essayer de répondre à tous, de débattre. C’est un travail assez conséquent. C’est très laborieux.
Je comprends mieux les raisons de votre succès…
Je ne publie que deux vidéos par semaine, et cela me prend beaucoup de temps. J’ai des amis qui publient une vidéo par jour ; je n’y arriverais pas.
Avez-vous eu des retours des professionnels de l’édition, des journalistes ? Vous félicitent-ils ?
La plupart des maisons d’édition, quand elles voient un gros compte faire autant de vues, viennent à notre rencontre. Leur objectif est de vendre leurs livres, c’est logique. Mais en dehors des maisons d’édition qui nous félicitent à chaque fois, des enseignants m’envoient des messages, et nous en discutons. Je dois partir prochainement pour trois ou quatre jours dans un lycée-université à Madrid pour parler de littérature. Certains vidéastes me suivent aussi, comme Carlito avec qui je discute. Et je suis très fier d’avoir Salomé Saqué pour abonnée. Mais je ne vois pas pourquoi tant de monde me tressent des lauriers, car de mon point de vue, je fournis un travail assez académique, comme ce que je fais dans mes études. Cependant, lorsque des gens me disent avoir repris le goût de la littérature grâce à moi, j’en suis fier.
Ce qui est intéressant c’est que vous avez un pied dans l’industrie éditoriale et un autre dans l’université ; vous entretenez des rapports tant avec des professeurs qu’avec des éditeurs.
Un tel pont entre ces deux mondes existait déjà, notamment avec les prix des romans étudiants, comme le prix France Culture du Roman des étudiants. Les enseignants invitaient des écrivains et des écrivaines pour parler de leurs œuvres. Mais en effet, je suis assez heureux de voir que je peux évoluer aussi bien dans le milieu de l’édition que dans le milieu académique.
Votre activité prend-elle une forme hybride entre le digital et la vraie vie ? Y a-t-il des points de jonction ?
Il y a quelque temps, lors d’une discussion, avec des amis, sur la critique littéraire sur les réseaux sociaux, nous nous sommes demandés si les influenceurs littéraires critiquaient les œuvres contemporaines récentes sur les réseaux sociaux – j’ai fait une vidéo à partir de cette discussion. Les créateurs de contenu peuvent-ils dire du mal d’un livre sorti hier, par exemple ? Dire qu’une œuvre est mauvaise, c’est se mettre la maison d’édition et l’auteur à dos. Pourtant, une critique négative sert davantage un auteur qu’une critique positive. Une critique positive assène généralement des banalités, tandis qu’une critique négative oblige une analyse de l’œuvre, car on doit se justifier. Mon professeur de philosophie, au lycée, me disait : « Faites attention : un livre qui est directement placé très haut, c’est qu’il n’a rien à dire. » La critique négative va permettre à ceux qui ont aimé l’œuvre d’opposer des critiques positives en l’analysant à leur tour. La controverse sur une œuvre est un des meilleurs moyens pour la vendre.
Par exemple, j’ai fait une vidéo sur La Mécanique du Cœur de Mathias Malzieu. Je n’ai pas aimé cette œuvre, mais dans les commentaires les gens donnent des arguments contraires. Dans le débat littéraire, chaque personne a sa propre interprétation. Pierre Jourde a dit que la polémique a disparu de la vie littéraire française : c’est la vérité.
Et vous le déplorez ? Pensez-vous qu’on perd en richesse critique par peur de déplaire ?
Exactement. En tant que lecteur et lectrice, il faut être exigeant. Ce n’est pas parce qu’on aime un auteur qu’on peut tout accepter de lui. David Foenkinos m’a énormément marqué avec trois de ses romans, mais aujourd’hui – cela me fait de la peine de le dire – il se joue de nous. Je ne connais pas personnellement les auteurs contemporains, je lis leurs œuvres mais ne m’intéresse pas à eux en tant que figures. Charlotte, La délicatesse et Nos séparations de David Foenkinos sont de très bons romans. Mais aujourd’hui, avec par exemple Tout le monde aime Clara, je suis désolé de le dire, Foenkinos se joue de nous. Je peux comprendre que parfois, les auteurs qui ont des contrats doivent sortir des romans tous les deux ans. Mais moi, comme la critique n’est pas mon métier, je n’ai pas peur des représailles, je peux dire ce que j’ai envie de dire.
Vous conservez une vraie liberté malgré votre succès.
Totalement.
Et les éditeurs acceptent de jouer le jouer avec vous, même s’ils savent que le livre qu’ils vous envoient peut se faire descendre comme se faire encenser ?
Je ne parlerai pas la langue de bois : certains auteurs nous contactent pour faire la promotion de leurs œuvres, et il y a un budget à la clé. Je réponds toujours qu’il faut d’abord que je lise le livre qu’on me propose, que si je l’aime, j’en publierai une analyse, mais que si par contre si je ne l’aime pas, je ne collaborerai. Peut-être que, dans trois ou quatre ans, je sortirai une vidéo pour dire que je ne l’ai pas aimé ; mais pour le moment, ils m’ont contacté, ils avaient une bonne intention, je n’aime pas l’œuvre, je refuse la collaboration. Au début, on me demandait : « Pouvez-vous dire cela ? Pouvez-vous retravailler cette partie-là ? » Mais aujourd’hui je crois qu’ils ont compris. Quand j’envoie mon script, je précise : « Il n’y a aucun moyen que je modifie le script, je suis désolé. » Certaines maisons d’édition insistent mais je refuse absolument qu’on touche à ce que j’envoie. S’ils ne sont pas contents, qu’ils aillent voir quelqu’un d’autre !
Au cours des précédents entretiens que j’ai faits avec des plus petits comptes, ils me disaient qu’eux aussi reçoivent énormément de livres et de sollicitations. Cela m’a permis de comprendre à quel point le phénomène est important pour les maisons d’édition. Même des comptes qui n’ont que 10 000 ou 20 000 followers sont invités aux présentations aux libraires. Et vous ?
Je suis toujours invité mais comme à chaque fois je refuse et que je n’y vais jamais, à force on ne m’invite plus. Tout ce qui est déjeuner ou autre activité avec des auteurs ou des autrices, non merci. Je n’aime pas aller à un événement autour d’un livre que je n’ai pas lu ou dont je ne connais absolument pas l’auteur ou l’autrice. Désormais, je refuse tous les services de presse. Je pourrais aujourd’hui recevoir gratuitement tous les livres qui sortent – mais à quoi cela sert-il d’accumuler ? S’il y a un roman qui sort et que je le vois en librairie, je l’achète ; cela me permet aussi de faire vivre les libraires. Je préfère acheter si j’ai envie de lire le livre.
Avez-vous le sentiment que les éditeurs ont peut-être cherché à vous instrumentaliser ou à vous réduire à un placement de produits, et qu’ils n’ont pas compris votre intention ni ce que vous faisiez ?
Oui, mais je pense que c’est dû au fait que les réseaux, pour eux, c’est tout nouveau.
Je tairai les noms, mais un gros journal littéraire m’a une fois proposé des collaborations. C’était, selon eux, la première fois qu’ils faisaient cela. Ils voulaient être l’intermédiaire entre nous et les maisons d’édition. Ils m’ont demandé de lire des œuvres pour un prix ridiculement bas. J’ai répondu : « Si vous voulez travailler avec moi, si vous estimez mon travail, rémunérez-moi correctement. » Au-delà de la question de la rémunération, c’est malheureux à dire mais beaucoup de maisons d’édition nous prennent pour des vitrines. Pour eux, nous ne sommes que des gens qui vont mettre en avant leurs œuvres ; nous ne les intéressons pas.
Peut-être ont-ils un apriori un peu condescendant ; peut-être voient-ils cela comme un petit phénomène underground – certes non négligeable en termes économiques –, sans vous accorder le crédit que vous méritez.
Toutes les maisons d’édition ne sont pas comme ça. La maison d’édition Iconoclaste, par exemple, est tenue par deux sœurs qui sont de jeunes femmes. C’est une très belle maison avec laquelle j’ai des relations amicales ; lorsque je vais là-bas, je vais voir des amis, nous ne parlons pas de vidéo, mais réellement de littérature, ce sont des passionnés., Dans la plupart des maisons d’édition, au contraire, quand nous arrivons, on nous lance : « Quel est votre tarif ? Si l’on vous remet un livre aujourd’hui, pouvez-vous sortir une vidéo pour la semaine prochaine ? » Et là je dis non. Il y a un an, une éditrice m’a donné rendez-vous à Paris. Je m’y suis rendu, et alors que je lui parlais de littérature, de ce que j’aime, elle m’a dit : « Je ne vous imaginais pas comme cela ». Récemment, j’ai eu un rendez-vous avec une autre créatrice de contenu littéraire. Elle est arrivée, a sorti son ordinateur, m’a montré le graphisme, ses tarifs, son type de média, et quinze minutes plus tard c’était bouclé. Nous, nous sommes restés une heure à parler. Il y a différentes personnalités parmi les créateurs de contenu, tout comme il y a différentes personnalités dans les maisons d’édition.
C’est un peu le Far West. C’est le début d’un phénomène qui n’a pas encore de classification.
Exactement. Cela ne fait que cinq ou six ans. Mon ami Martin Boujol a commencé il y a cinq ou six ans ; il a 350 000 abonnés. Ce n’est pas énorme, lorsqu’on voit que certains influenceurs ont un million d’abonnés au bout d’un an, mais c’est louable puisque nous, à côté, nous sommes une niche, un monde à part.
Pourriez-vous nous donner une vue d’ensemble du phénomène : les grands, les petits, les pros et ceux qui ne le sont pas ?
RP : Il existe six ou sept gros comptes littéraires sur Instagram, parmi lesquels Martin Boujol, Christopher Laquieze, François Coune ou moi. Avec une amie qui rédigeait un mémoire sur la critique littéraire sur les réseaux, nous nous sommes fait la remarque que les plus gros comptes sont tenus par des hommes – les hommes montrent plus facilement leur tête en parlant d’un livre sur les réseaux sociaux. Et puis, il y a énormément de petits comptes – vraiment énormément, des milliers – qui ont de 100 à 10 000 abonnés. Souvent, ceux qui ont de grands comptes et une grosse influence, ne voient pas les petits comptes. Mais moi, comme j’ai beaucoup d’amis qui ont de petits comptes, je les vois ; je suis tout le monde sur les réseaux sociaux. A chaque fois que je m’abonne à un petit compte – par exemple de 5 000 abonnés –, je reçois un message : « Ah, quelle chance, tu me follow ! J’adore ce que tu fais. » Et moi je réponds : « Moi aussi, j’adore ce que tu fais. Continue ! » Il y a un grand écart entre les grands comptes et les petits. Les services de presse envoient des livres dès qu’on a atteint à peu près le seuil de 5 000 abonnés, parfois même moins – donc à partir de là on peut parler de littérature avec des services de presse gratuits. Les gros comptes, eux, vont bénéficier de collaborations rémunérées à un tarif qu’ils fixent eux-mêmes ; ce sont des auto-entrepreneurs ou des micro-entreprises.
Cela veut dire que les gros comptes deviennent des auto-entrepreneurs quand le travail peut être rémunéré ?
Oui. Puis, si la rémunération devient un peu plus conséquente, il faut passer en société pour avoir moins de charges. Je demeure quant à moi en micro-entreprise, cela me va bien pour l’instant – mais ce n’est pas mon métier. Dans deux ans, j’aurai fini mes études, je serai enseignant et j’aurai d’autant plus de liberté à être critique envers des mauvais livres d’aujourd’hui.
Avez-vous d’autres griefs concernant la critique contemporaine sur les réseaux ?
Les maisons d’édition disent que les critiques littéraires sur les réseaux sont libres de dire tout ce qu’ils veulent. Mais il est évident que malheureusement, les gros influenceurs parlent très peu des œuvres qu’ils ont détestées. Or quand tout est bon, plus rien ne l’est vraiment. C’est le consentement mou. . Personnellement, je n’ai aucune contrainte
Martin Boujol m’a demandé : « Mais pourquoi fais-tu des critiques négatives ? » Je lui ai répondu : « Parce que toi, tu fais des critiques positives. » C’est l’envers et l’endroit. Et encore, je n’en fais pas tant que cela. Je n’ai fait que cinq critiques négatives sur une rentrée littéraire, mais cela a suffi pour qu’on me catalogue comme « le rageux ».
Ceux qui vivent de leurs critiques sont obligés de n’en faire que des bonnes. Aujourd’hui, on ne distingue plus vraiment la critique de la publicité ; et quand la critique ne porte plus un regard à part mais qu’elle ne fait qu’accompagner un mouvement de promotion, c’est un problème. Flaubert disait : « Une critique sans risque n’est qu’un pansement sur une œuvre morte. » Il faut prendre le risque de dire : « Je n’ai pas aimé cette œuvre. » Ce n’est pas pour faire un buzz, c’est juste une exigence. Le vrai fléau de cette nouvelle forme de critique sur les réseaux sociaux, c’est d’être contraint par les maisons d’édition. Il existe un site qui s’appelle En attendant Nadeau, je les ai rencontrés, ils sont formidables et ils s’accordent une liberté totale. Ils ont tué Emmanuelle Lambert sur son dernier roman, Aucun respect – et moi je dis bravo ! Il faut dire ce qu’on a envie de dire – toujours avec des arguments construits. Mais les maisons d’édition, qui veulent vendre des livres, souhaitent un retour sur investissement et ne rémunéreront jamais une critique négative ou mitigée.
Vous travaillez tellement pour la préparation de vos trois minutes que je me dis qu’il est un peu dommage de gâcher toutes ces pages de recherche… Peut-être pourriez-vous les utiliser, par écrit ou sous forme de podcast. Avez pensé à d’autres manières de faire de la critique, ailleurs, en plus de ce que vous faites déjà ?
Oui. Je vais bientôt être sur YouTube pour faire des formats un peu plus longs ; et nous discutons avec des amis pour faire des podcasts. C’est juste une question de temps.
Le podcast est-il la forme la plus intéressante ?
Sans doute. Le masque et la plume est un peu vieillot, ils sont un peu dépassés, mais cela reste quand même un très grand podcast autour de la littérature. Il faudrait de nouvelles personnes pour apporter une nouvelle dynamique. L’ambition, sur Spotify, est de dynamiser cela, de mettre en avant les podcasts. Aujourd’hui, des youtubeurs mettent même l’audio de leurs vidéos sur Spotify.
Aimeriez-vous ajouter quelque chose que notre entretien n’a pas abordé ?
On entend en permanence des discours accablés sur le fait que « les jeunes passent leur temps sur les réseaux sociaux ». On ne cesse, graphiques à l’appui, de pointer une soi-disant décadence culturelle de la jeunesse. En revanche, on ne montre jamais les jeunes qui lisent. Certains réseaux sociaux peuvent être un palliatif à la littérature ; il faut soutenir cela. Les réseaux sociaux permettent aussi une forme de pas de côté pour ceux qui sont un peu marginalisés ou qui n’ont pas de facilité de lecture.
Un autre discours que je trouve ahurissant, c’est celui qui dit : « La littérature contemporaine ne sert à rien. Je ne lis pas les œuvres contemporaines parce tout a été déjà dit. » Les gens qui me disent ça, à mon avis, manquent de curiosité – parce qu’on leur présente La femme de ménage comme le plus beau roman qui ait été publié cette année… Ils ne veulent pas chercher par eux-mêmes et ils attendent que les institutions fabriquent les classiques de leur époque. Je dis toujours cela à mes amis : « C’est nous qui allons fabriquer les classiques de demain. » Ce n’est pas parce que McDonald’s est la chaîne la plus consommée au monde que c’est un restaurant cinq étoiles. Ce n’est pas parce que La femme de ménage est le livre le plus consommé au monde que c’est un livre qui représente la littérature contemporaine. Mais ce débat était déjà le même au XVIIe siècle, lorsque les lecteurs ont redécouvert Aristote et Platon, et qu’ils ont prétendu que tout avait déjà été écrit. Nous avons énormément de grands écrivains et écrivaines aujourd’hui.
Vous êtes-vous un peu assigné cette mission de trier le bon grain de l’ivraie ? Vous sentez-vous investi de ce rôle de défricheur dans la littérature contemporaine ?
Oui, je n’attends pas qu’on donne un Goncourt à un livre pour dire que c’est le plus grand roman de l’année. Certaines œuvres ne figurent pas sur les listes des prix et sont pourtant exceptionnelles ; et inversement, certaines œuvres primées sont décevantes. Il faut chercher par soi-même – et pourquoi pas, suivre son influenceur préféré pour avoir de bonnes recommandations littéraires…
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