Quand Vladimir Poutine, mort ou vif, comparaîtra devant le Tribunal de l’Histoire pour les crimes de la Russie en Ukraine, nul doute que Françoise Thom, russologue d’exception, sera aux premiers rangs des témoins à charge.

Élève d’Alain Besançon, l’auteur des Origines intellectuelles du léninisme et d’ouvrages décisifs sur le communisme russe, Françoise Thom, historienne engagée, s’attaque aujourd’hui, dans une réunion d’articles des cinq dernières années intitulée La guerre totale de Vladimir Poutine, à cette énigme qui hante la recherche historique depuis Custine et saRussie en 1839 : pourquoi à chaque étape de l’histoire russe, les maîtres du pays, d’Ivan le Terrible à Poutine, via Pierre le Grand, Catherine II, les Tsars, Lénine, Staline et ses épigones, tous habités par un Démon hostile au progrès du genre humain, s’acharnent-ils à faire couler des rivières de sang et rivalisent entre eux de tyrannie, pour le plus grand malheur du peuple russe et de ses infortunés voisins ? Hier encore, c’était la Tchétchénie, aujourd’hui c’est l’Ukraine. Demain, comme Françoise Thom le démontre à l’envie, si les Ukrainiens, défenseurs de l’Europe, restent privés d’armes adéquates en grand nombre, et que l’agresseur finisse par l’emporter, ce sera notre tour d’être vassalisés. Nous, les candides Européens qui avons cru aux dimanches de l’Histoire sous parapluie américain, tandis qu’un apprenti-dictateur prenait son envol sur les décombres du communisme, réglait son compte à l’opposition libérale, écrasait la Tchétchénie, mettait la Géorgie à la raison, s’emparait du Donbass et du Donets, annexait la Crimée, s’en prenait chaque jour un peu plus à l’Ukraine, jusqu’à l’envahir et qui, quatre ans plus tard, survols de drones à l’appui, défie ouvertement l’Europe, éternel objet de son ressentiment de grand russien paranoïaque.

Car la revanche obsessionnelle de l’ex-kagébiste en RDA qui vécut l’écroulement de l’URSS comme une blessure personnelle, à l’instar du soldat Hitler au sortir de la première guerre mondiale, passe par la mainmise brutale sur l’Ukraine mais ne s’arrête pas là. Le véritable but de guerre de Vladimir Poutine est de découpler l’Europe de l’Amérique, casser l’OTAN entre atlantistes et européistes, et mettre ainsi le vieux continent à sa merci. Ruse amère de l’Histoire ; la Russie a reçu pour sa mission rédemptrice le renfort aussi absurde qu’inattendu de son adversaire historique, l’Amérique du temps de la Guerre froide. Trump et Poutine, compères en vilénie, se sont découverts, par-delà leurs divergences et les rivalités anciennes, une haine commune des valeurs humanistes européennes, un même goût pour la force, un même dédain du Droit, un même rejet des élites et de l’intelligentsia. Prise de sidération, l’Europe, lâchée par son protecteur séculaire, oscille entre résilience et résistance. Pendant que l’Ukraine vit un hiver polaire sous les bombardements russes des réseaux électriques. Après quatre ans d’une guerre sans vainqueur, Poutine joue son va-tout criminel en toute impunité. Son alter ego à Washington foudroie les ayatollahs massacreurs de leur peuple, mais ne dit mot des missiles assassins qui pleuvent chaque nuit sur l’Ukraine.

L’aubaine pour la Russie du revirement américain est de taille, et Françoise Thom détaille sous nos yeux incrédules la poutinisation au grand jour de l’appareil d’État trumpiste et son chef à l’hubris sans frontières. D’abord, l’Amérique de Trump passe par une déréglementation générale : Agences d’État fermées ou épurées à la hussarde, faits du Prince à tout vat, destruction programmée des institutions garantes du bien public. D’État fort, l’État américain s’est affaibli sciemment, Moscou exulte. A l’aube du règne de l’IA, oligarques russes et rois de la tech se rêvent en maîtres du monde, partagent un même libertarisme contre l’État législateur, instigateur honni de règles et de contrôles éthiques. En politique, Trump à la Maison Blanche a organisé une même verticalité de son pouvoir avec ses proches, ses fidèles, ses yes-men obséquieux, que Poutine au Kremlin. De même, le Congrès américain est devenu à plus d’un titre une autre Douma, transformé en chambre d’enregistrement sur les bords du Potomac qui prend figure de Moskova.

Quant aux nominations ministérielles, les commentateurs moscovites ne se tiennent plus de joie. Tulsi Gabbard, dite « le perroquet du Kremlin » au Renseignement ; Kash Patel, un complotiste à la tête du FBI s’inspirant du KGB pour dénoncer l’ennemi intérieur (entendez les Démocrates) ; Pete Hegseth, présentateur de télévision, propulsé au Pentagone ; l’antivax Kennedy à la santé publique ; Pam Bondi à la Justice, qui ferme les enquêtes sur les oligarques russes et leurs avoirs : tous ces trumpistes de choc se disputent la palme de l’incompétence, baissent la garde de l’Amérique face aux entreprises de subversion téléguidées par Moscou, donnent, à leur insu ou pas, l’avantage à la Russie poutinienne, laissée clés en main à ses basses œuvres de sabotage contre le monde libre et ses valeurs. Françoise Thom, pièces à l’appui, appelle les Européens à se détacher une fois pour toutes du mauvais génie et de ses drôles qui trônent à la Maison Blanche.

Malgré la défection de l’Amérique, la Russie ne l’a pas emporté. A l’exaspération du Kremlin, l’Ukraine tient bon héroïquement sous le froid et la bourrasque. Et l’Europe, que Moscou se représentait comme un agrégat de pays Potemkine sous la coupe de l’Amérique à la façon des pays satellites de jadis, l’Europe des volontaires prend chaque fois un peu plus la relève du faiseur de deals et ses foucades pro-russes.  

Non, Poutine et son cousin d’Amérique n’en n’ont pas fini, après quatre ans de guerre, avec l’européen Zelenski et son peuple de Résistants.

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