11 janvier 1945, infirmerie du camp d’Auschwitz III-Monowitz.
Un homme, matricule 174517, git sur son châlit, dans la puanteur de la chambrée encombrée de mourants. Il est atteint de scarlatine. Dehors, il fait moins vingt. Un médecin entre et, goguenard, lui balance un livre : « Tiens, lis cela, l’Italien. Tu me le rendras quand on se reverra. » Primo Levi, le futur auteur de Si c’est un homme, n’en croit rien. Se revoir, alors qu’ils sont des damnés promis à la mort ! Le livre s’intitule Remorques, il est en français, l’auteur s’appelle Roger Vercel. Il lui est inconnu.
Le canon russe tonne dans le lointain. Les SS préparent pour le lendemain l’évacuation d’Auschwitz de dizaines de milliers de déportés encore valides. Tous les occupants de la chambrée sont persuadés qu’eux-mêmes seront exterminés jusqu’au dernier. Dernière nuit avant la fin. Levi commence à lire, il lira jusqu’au matin. C’est sa première lecture depuis son arrivée, un an plus tôt, au camp. Ce livre sera l’ultime nouvelle du monde des vivants.
Sauf que, dans la nuit, les Russes ont encore avancé. Au matin, les SS précipitent le départ des marches de la mort et, dans leur précipitation, oublient l’infirmerie où les malades attendaient leur exécution programmée. Dix jours se passent, dans la hantise qu’« ils » reviennent, encerclés par les Russes. L’Armée Rouge arrive enfin, libère Auschwitz.
L’histoire de cette nuit d’effroi apaisée par la lecture, cette plus haute marque de la civilisation humaine, nous est racontée dans un livre très court, intitulé sobrement Un livre. Il est signé Fabrice Gaignault, et nous étreint. Il nous étreint d’autant plus que cette lecture de Remorques dans un camp de la mort relève du hasard le plus improbable – comme prenant tout à coup la marque du destin –, puisqu’il s’agit de l’histoire d’un bateau de sauvetage en mer d’Iroise, pris dans une tempête de fin du monde, pour porter secours à un navire en perdition. Un récit qui met presqu’au diapason dans l’esprit du lecteur, et probablement chez Primo Levi lui-même, par-delà le sacrifice de ces marins admirables, le déchaînement inouï de la nature et la barbarie plus folle encore des hommes en noir.
Ultime retournement, pied de nez sarcastique du démon de l’Histoire : qui était donc ce Roger Vercel, l’auteur de Remorques, ce livre salvateur dans la nuit noire d’Auschwitz ? Voici ce qu’il écrivait quelques années plus tôt dans un journal breton, L’Ouest-Eclair, en octobre 1940, au lendemain du statut des Juifs concocté par le régime de Pétain :
« Une chose extrêmement importante et que l’on peut affirmer, c’est que l’élimination du juif en tant que penseur et écrivain réagira d’extraordinaire façon sur la littérature de demain. Lorsqu’il ne sera plus là, on s’apercevra de la place qu’il avait usurpée et l’on en sera stupéfait. Il avait appliqué au roman et au théâtre son intelligence aiguë, certes, mais destructrice, son immoralisme foncier, sa subtilité desséchée de talmudiste, sa manie de ce que l’autre qui savait du grec appelait la tétrapilectomie, le coupage des cheveux en quatre. “La race sémitique, disait Renan, se reconnaît presque uniquement à des caractères négatifs”. Le jour où l’on dressera le bilan de ce que l’entreprise juive a coûté à la France, il ne faudra pas oublier le tort immense qu’ont fait aux Lettres françaises les écrivains juifs dénués absolument du sens de l’étendue et à plus forte raison de l’instinct de la grandeur. “La poésie sémitique, écrit encore Renan, nous offre à peine une page qui ait un charme de sentimentalité.” Et d’ajouter que l’amour y oscille entre la volupté lascive et le raffinement glacé du sentiment. En vérité, c’est toute l’histoire du roman juif d’hier, et entendez par roman juif non pas seulement celui que des juifs ont écrit mais celui qu’ils ont inspiré et édité, répandu : celui qu’ils ont soutenu de leur réclame ou de leur critique, et vous arriverez à un inquiétant total ! »
Roger Vercel sera mis à la retraite d’office en septembre 1945 de son poste de professeur de Lettres au collège de Dinan.
Primo Lévi rappelle cette nuit de lecture dans A la recherche des racines et fait un sobre éloge des thèmes de Vercel sur « l’aventure, le fait de se mesurer, à la manière de Conrad. »
Il n’a jamais su qui était Roger Vercel. Cela, au moins, lui aura été épargné.
