À Davos le président Trump s’est félicité des résultats de son action depuis son accession au pouvoir. Il a eu raison de le faire : on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
La première année de la présidence Trump restera comme un moment de rupture brutale, non seulement avec les usages politiques américains, mais avec les principes même sur lesquels repose la démocratie des États-Unis. Rarement un président aura autant gouverné contre ses propres services, contre ses alliés, et souvent contre les faits. Ce n’est pas seulement une présidence controversée : c’est une présidence de rupture, fondée sur le conflit permanent, la dégradation des normes et la remise en cause de l’ordre international issu de l’après-guerre. L’ingénieur du chaos, aujourd’hui, est à Washington.
Le chaos comme méthode de gouvernement
Dès les premières semaines, la Maison-Blanche s’est enlisée dans une improvisation permanente. Décrets signés à la hâte, décisions annoncées sur Twitter avant toute concertation ou validation juridique, revirements constants : l’exécutif fonctionne comme une structure erratique où l’instinct prime sur l’expertise et où la loyauté personnelle supplante la compétence.
L’épisode du travel ban visant plusieurs pays à majorité musulmane a cristallisé cette dérive. Rédigée sans préparation juridique ni diplomatique sérieuse, la mesure a provoqué un chaos immédiat dans les aéroports, les tribunaux et les chancelleries. Les décisions ont été bloquées, réécrites, réannoncées. L’événement est devenu emblématique : non par l’échec d’une mesure isolée, mais par la démonstration d’un pouvoir incapable de transformer une impulsion idéologique en politique publique.
Ce n’était qu’un début. Trump est arrivé au pouvoir avec une idée paradoxale : diriger l’État pour le saboter de l’intérieur. Les agences environnementales, scientifiques, diplomatiques et sociales ont été systématiquement dénigrées. Des responsables notoirement hostiles à la mission même de leurs administrations ont été placés à leur tête.
Le résultat fut rapide : désorganisation, départs massifs de hauts fonctionnaires expérimentés, perte de mémoire institutionnelle. En un an, l’État fédéral s’est affaibli autant par des coupes sombres que par le mépris assumé du chef.
Le conflit international permanent
Sur la scène internationale, la première année de Trump a été dominée par une logique de conflit permanent. Conflit avec les alliés européens, traités en adversaires économiques ; conflit avec les partenaires commerciaux, accusés de « piller » l’Amérique ; conflit avec les institutions internationales, décrites comme inutiles ou hostiles. Résultat : le discrédit jeté sur l’ONU, l’éclatement annoncé de l’OTAN, le retrait de l’OMS et le refus récent de participer au G7.
Cette conflictualité n’est pas stratégique : elle est frénétique. Elle repose sur l’idée que toute relation internationale est un rapport de force brutal, où humilier l’autre constitue une victoire en soi. Ce comportement transforme les rencontres diplomatiques en scènes de confrontation, affaiblit la capacité de négociation américaine et installe un climat d’instabilité entièrement dangereux. Quand le pays qui dispose de la force ne joue plus la concertation mais la confrontation les plus faibles n’ont qu’un choix : se barricader. Voilà à quoi nous prépare le Président Trump : un monde de barricades.
Le massacre des pays pauvres
On ne peut passer sous silence les effets dévastateurs, à l’échelle mondiale, des coupes sombres opérées dans l’aide internationale, dans les budgets de USAID. Sous couvert de slogans isolationnistes et de promesses de « retour sur investissement » pour le contribuable américain, ces amputations ont eu des conséquences très concrètes et mesurables. Entre 2017 et 2020, les crédits effectivement dépensés par l’USAID ont reculé d’environ 10 à 15%, tandis que plus de 9 à 10 milliards de dollars d’aide votée par le Congrès sont restés gelés, retardés ou redéployés. Les programmes de santé mondiale ont été particulièrement touchés : les financements dédiés à la lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose ont baissé de près de 20 %, affectant directement des dizaines de millions de bénéficiaires. Selon plusieurs ONG, ces coupes ont contribué à la suppression ou à la réduction de programmes dont dépendaient plus de 50 millions de personnes, notamment en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient. Un jour viendra où il faudra mettre au clair les conséquences criminelles de cette politique.
Au-delà du drame humain immédiat, ces décisions ont contribué à déséquilibrer des régions entières, favorisant les migrations forcées, l’instabilité politique et l’influence accrue de puissances concurrentes. En prétendant « économiser » quelques milliards – moins de 1% du budget fédéral américain –, l’administration Trump a en réalité laissé derrière elle un monde plus instable, plus violent et, à terme, bien plus coûteux à gérer.
La remise en cause frontale du multilatéralisme
Plus profondément encore, Trump attaque le multilatéralisme comme principe même d’organisation du monde. Accords internationaux, organisations communes, normes partagées sont dénoncés comme des entraves à la souveraineté américaine. Les États-Unis, architectes historiques de cet ordre multilatéral, sont devenu ses principaux fossoyeurs.
Ce retrait n’est pas neutre. Il ouvre des vides stratégiques, juridiques et politiques immédiatement occupés par d’autres puissances. En renonçant à être le garant de règles communes, Washington passe du statut d’arbitre à celui d’agitateur. Le monde ne devient pas plus stable ; il devient plus éclaté, plus dangereux, plus imprévisible.
Tout ceci débouche sur une impasse. Les Russes et Chinois en profitent pour avancer leurs pions. Au nom de quoi leur refuser l’Ukraine ou Taiwan quand on revendique le Groenland ?
Le récent happening de Davos est à cet égard significatif. En mettant bruyamment le projecteur sur le Groenland le président Trump à détourné l’attention de l’opinion mondiale et permis subrepticement aux Russes de poursuivre leurs méfaits en Ukraine. Tout en invitant Poutine à participer à son soi-disant Conseil la paix ! Tous ceux qui n’ont pas encore compris que ces deux-là sont liés par un pacte implicite n’ont rien compris au film.
En sens inverse la résistance des européens semble avoir payé. Et cette leçon ridiculise les admirateurs de la force (ou simplement les pleutres) qui étaient prêts à se coucher devant le maître de Washington.
L’échec de la politique économique
Sur le terrain économique, le discours triomphaliste de Trump se heurte rapidement à la réalité. Derrière les annonces tonitruantes de « renaissance industrielle » et de « victoires commerciales », la première année révèle une politique économique mal calibrée, socialement inéquitable et forcément inflationniste.
Les baisses d’impôts massives, conçues prioritairement au bénéfice des grandes entreprises et des hauts revenus, creusent le déficit sans produire de gains durables pour les classes moyennes et populaires. Parallèlement, la rhétorique protectionniste et les premières menaces de guerre commerciale nourrissent une hausse des coûts d’importation (qui commence à se répercuter sur les prix à la consommation), un ralentissement de la croissance, et une aggravation du déficit extérieur.
Toutes les études démontrent que ce sont les consommateurs américains qui paient le coût des hausses de tarif. Pour de nombreux ménages, la promesse d’un pouvoir d’achat renforcé se transforme en désillusion : loyers, santé, énergie et biens courants continuent d’augmenter, tandis que les salaires stagnent. La politique économique vantée comme un succès est, en réalité, de plus en plus déconnectée du vécu quotidien.
A Davos le Président américain s’est glorifié d’avoir réussi un « miracle économique » et assuré que « les gens sont satisfaits ». Il faudrait lui suggérer de regarder autre chose que Fox News.
Un recul historique en matière d’environnement
La politique environnementale de Donald Trump a produit des conséquences désastreuses, durables et largement documentées.
Dès son arrivée au pouvoir, il a méthodiquement démantelé l’architecture de protection de l’environnement : retrait de l’Accord de Paris, affaiblissement des normes sur les émissions polluantes, remise en cause des règles sur l’eau potable et démantèlement de pans entiers de l’action de Environnemental Protection Agency. Plus de100 réglementations environnementales ont été supprimées ou vidées de leur substance, favorisant explicitement les industries fossiles.
Résultat : relance de l’exploitation du charbon, ouverture de millions d’hectares de terres fédérales à l’extraction pétrolière et gazière (« drill baby ! »), recul des normes automobiles entraînant une hausse mesurable des émissions de CO₂ et des particules fines. Sur le plan sanitaire, ces choix ont eu un coût humain direct : plusieurs études estiment que l’assouplissement des normes de qualité de l’air pourrait provoquer des dizaines de milliers de morts supplémentaires sur une décennie.
À l’échelle internationale, le retrait américain de Accord de Paris a porté un coup majeur à la coopération climatique, offrant un prétexte commode à d’autres gouvernements pour ralentir leurs propres engagements. En niant le changement climatique tout en aggravant ses causes, Trump va laisser derrière lui non seulement un héritage écologique catastrophique, mais aussi un monde plus vulnérable, plus instable et plus exposé aux chocs climatiques majeurs.
La normalisation du mensonge
L’un des traits les plus marquants de cette première année a été la banalisation du mensonge présidentiel. Faits déformés, accusations sans preuves : la communication présidentielle se détache progressivement de toute exigence de vérité.
Ce n’est pas une simple dérive morale. C’est une attaque directe contre le débat démocratique. En contestant systématiquement les médias, les juges, les scientifiques, les médecins qui vaccinent, et les statistiques qui lui déplaisent, le président sape les mécanismes fondamentaux permettant à une société de distinguer le réel de la fiction.
Cette dérive est renforcée par le choix d’un entourage et de figures promues au sommet de l’État dont la compétence et l’éthique sont souvent douteuses. Désormais conseillers improvisés, idéologues radicaux, opportunistes médiatiques et affairistes trouvent accès aux centres du pouvoir.
La Maison-Blanche devient un carrefour de courtisans attirés moins par le service public que par l’influence, la visibilité ou la revanche idéologique. Cette sélection n’est pas accidentelle : elle reflète une conception clanique du pouvoir fondée sur la loyauté personnelle et le mépris des compétences.
Enfin, la première année de la présidence Trump est marquée par des conflits d’intérêts d’une ampleur inédite. Refus de se désengager réellement de son empire économique, confusion permanente entre affaires privées et fonctions publiques, diplomatie mêlée aux intérêts familiaux : la frontière entre l’État et l’entreprise Trump devient floue, parfois inexistante. Dans tout autre pays la spéculation de ses proches à partir du bitcoin relèverait des tribunaux.
Une présidence qui fracture la société américaine
Sur le plan intérieur, Trump gouverne en attisant les divisions, utilisées comme carburant politique. Minorités, immigrés, élites urbaines, journalistes deviennent des ennemis désignés. Les tensions raciales, encore profondes, sont exacerbées par une rhétorique présidentielle ambiguë, et des milices irresponsables comme l’ICE.
Là où un président est censé rassembler, Trump choisit de polariser. Cette stratégie peut mobiliser une base électorale fidèle, mais elle laisse un pays plus fragmenté, plus méfiant, plus instable, et durablement abîmé dans son tissu civique.
À cette désorganisation s’ajoute une dimension plus étrange encore : le caractère clownesque assumé du personnage présidentiel. Gestuelle outrancière, insultes publiques, surnoms humiliants, mises en scène narcissiques et déclarations grotesques composent une présidence où la gravité de la fonction disparaît derrière la farce.
Ce ridicule affaiblit la parole américaine elle-même. Quand le chef de l’exécutif se comporte comme un amuseur de foire, le monde, sidéré, cesse de prendre au sérieux les engagements du pays. Le burlesque désacralise la fonction, banalise l’outrance et rend acceptable l’inacceptable. Qui a remarqué l’aveu de Susie Wiles, très puissante chef de cabinet du Président, lorsqu’elle a déclaré à Vanity Fair, en décembre dernier, que le Président avait « une personnalité d’alcoolique » (!). Et pourtant ceux qui attendent son échec aux prochain « mid terms » dans six mois pourraient bien être déçus : l’américain moyen n’a pas encore compris…
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Comme l’a dit le Premier Ministre du Canada à Davos dans un remarquable discours : « ce que nous vivons n’est pas une transition mais une rupture ».
Au terme de cette première année, la présidence Trump apparaît comme profondément dégradante pour la fonction présidentielle et pour le pays tout entier. Le mélange de chaos, de mensonge, de clientélisme, d’échec économique, et de conflits d’intérêts a transformé la Maison-Blanche en scène de cirque, aux conséquences tragiquement réelles pour les États-Unis comme pour l’ordre international. Tous les amis de l’Amérique – et j’en suis – ne peuvent que le regretter. Et travailler à ce qu’une Europe plus unie sauve l’honneur des démocraties.
