L’Ukraine a retenu son souffle, et le retient encore car le dénouement n’a pas encore entièrement eu lieu ce samedi 31 octobre matin.

D’ores et déjà, une aide humanitaire a pu être acheminée à la petite ville d’Oleshky, dans l’oblast de Kherson, où restaient piégées peut-être 2000 personnes, sans nourriture. Mais il faut encore que les évacués traversent les territoires ukrainiens temporairement occupés, gagnent Anapa, dans le sud de la Russie, puis rejoignent le Bélarus par avion, pour atteindre, enfin, les territoires contrôlés par les Ukrainiens. Il s’agit d’une opération exceptionnelle et d’images historiques.

Le monde ne connaissait pas Oleshky. Quelques observateurs fidèles depuis plusieurs années l’avaient approchée en juin 2023, alors qu’elle était immergée après la catastrophe du barrage de Kakhovka qui avait dévasté la région. Cette petite ville, toute proche de Kherson, avait été inondée, avec le malheur supplémentaire d’être sous contrôle russe. Les informations sur les victimes restèrent fragmentaires, et l’aide fut entravée ou dérisoire, quand, de l’autre côté du Dniepr, du côté ukrainien, les secours avaient pu s’organiser afin de venir en aide aux habitants des cités ravagées par les eaux.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait alors déclaré : « À 2h50, heure locale, le matin du 6 juin 2023, une explosion interne des structures du barrage s’est produite. » Sous contrôle russe, le barrage aurait été miné.

Trois ans après l’explosion du barrage, la ville sous occupation russe est restée longtemps isolée, faisant face à de graves pénuries d’eau, d’électricité, de médicaments et de nourriture, jusqu’à ce que le mot famine soit utilisé cet été pour décrire avec précision la situation. Impossible également pour les habitants d’envisager de fuir sans risquer leur vie et celle de leurs proches sous les drones russes semant la terreur et connus en ces lieux pour ce qu’il est d’usage d’appeler désormais « les safaris humains », ou sur les mines disséminées sur toutes les routes et chemins alentour.

La mobilisation de la société civile ukrainienne, relayée par la diaspora puis à l’international, a pris de nombreuses formes ces dernières semaines : manifestations, rassemblements, banderoles déployées lors de matchs de football, pancartes. Jusqu’au pape Léon XIV, des voix se sont élevées, avec un mot d’ordre : « Il faut sauver Oleshky ». Les forces armées ukrainiennes ont également effectué plusieurs opérations, aussi stupéfiantes qu’inédites, de largage d’aide alimentaire par drones. Et c’est en marge de la dernière Assemblée générale de l’ONU que se serait concrétisé à haut niveau le projet d’une opération humanitaire sous l’égide de Melania Trump, en tout cas revendiquée comme telle par cette dernière, à la suite d’un « cessez-le-feu localisé », annoncé par la première dame des États-Unis.

Stupeur et affolement. Confiance ou jeu pervers ? Danger ou sauvetage élaboré ? Le communiqué de la Maison Blanche plongea la société ukrainienne dans un océan de perplexité bien légitime. Des vagues de questions sans réponses définitives se sont déversées au cours de tous les échanges. Une opération humanitaire en collaboration avec les Russes pour sauver des Ukrainiens plongés dans une crise humanitaire elle-même orchestrée par la Russie ? Comment faire confiance à la Russie pour respecter ce cessez-le-feu, alors que la trêve locale tient depuis trois jours ? À quoi peut bien rimer cet espoir alors que le Kremlin envoie des salves massives de missiles balistiques sur Kyiv, Dnipro, Tchernihiv et promet un hiver des plus douloureux ? La partition de cette dystopie soviétique sonnait faux. Avec un point de repère toutefois, installé immédiatement : dans les yeux et les mots de Dmytro Lubinets, le commissaire aux droits de l’homme du Parlement ukrainien qui allait opérer sur le terrain, des notes subtiles mêlées à cette mauvaise symphonie. Des sous-titres évidents de Vivaldi sur la grosse caisse de Wagner. Pour qui suit de près ce qui est l’angle mort du grand bruit médiatique, à savoir les libérations de prisonniers, les rapatriements d’enfants et de civils, arrachés un à un à la captivité russe, il est un visage connu.

L’Ombudsman, le médiateur, en Ukraine, travaille depuis des années en coordination avec toutes les institutions majeures ukrainiennes. Rencontré pour la première fois en août 2022, il avait laissé une impression de calme grave, mais particulièrement lumineuse. Il expliquera ainsi, il y a trois jours, qu’il va mener une délégation ukrainienne, dans le cadre d’une opération hors norme, à savoir livrer par voie terrestre une aide alimentaire d’urgence là où personne ne peut plus se rendre depuis l’Ukraine libre, et évacuer plusieurs centaines de civils, personnes âgées, femmes et enfants, de l’enfer documenté par la presse ukrainienne, et par les témoignages des habitants ayant réussi à s’échapper. Des récits atroces, rappelant, à nouveau, de quoi l’occupation russe est le nom. Un cauchemar de tortures, d’arbitraire, de violence, de disparitions et de crimes. Nous savons, et le monde sait, que cet enfer européen, en 2026, est inacceptable, pour les Ukrainiens en premier lieu, mais aussi pour tous ceux qui placent encore la dignité humaine et la liberté avant le prix du diesel sur leur échelle de valeurs.

Pousser les Ukrainiens à une « paix » qui irait avec cette occupation, soit des milliers de gens abandonnés dans ces zones comme on abandonne des tas de pierre ou des bouts de forêt, est non seulement l’un des scandales du siècle, mais aussi parfaitement idiot. Aucune nation ne peut consentir à livrer les siens en esclavage. Et les caprices électoraux d’un président achevant sa mue d’oligarque n’y changeront rien. Pour l’Ukraine, même s’il faut en passer par une ère de patience et de politesses stratégiques de surface, cela reste profondément inacceptable.

Ces dernières 48 heures, incarnant au sol cette manœuvre tactique de haute voltige, embarqué en Russie pour rejoindre Oleshky, est donc apparu aux yeux de la planète entière le visage de Dmytro Lubinets, parmi les buissons des bonnettes des médias russes, aux côtés de la commissaire russe aux droits de l’homme (un emploi fictif !), en mission pour ramener avec lui ceux qui le souhaitent.

Pour rassurer les habitants, il partira le dernier, dit-il. Et il insiste sur le fait que tout ira bien, qu’ils seront bientôt en territoire contrôlé par l’Ukraine. Il doit répondre, ou ne pas répondre, à une autre mer de questions et de peurs en quelques heures à peine. Il sait parfaitement que tout son peuple partage une bonne partie de ses angoisses : ont-ils le droit de parler au milieu de cette mascarade cynique ? De faire un choix ? Un vrai choix ? Vont-ils être emmenés de force en Russie comme le disent certains et notamment la télévision russe ? Que manigancent les Russes soudainement déguisés en officiels de Médecins sans frontières ? Quelle sera la ligne de propagande du Kremlin et de son porte-mensonges ? Qui seront les médias autres que russes autorisés à suivre les événements ? Comment vont-ils manipuler les déambulations Potemkine prévues ? Quelles mises en scène vont-ils livrer autour, encore une fois, du thème : « Nous venons de Moscou vous secourir d’une famine que nous avons nous-mêmes imposée ».

Et le mot famine en Ukraine, ce n’est pas rien… C’est le souvenir, particulièrement vivace à l’approche du mois de novembre et de ses commémorations, de millions de morts affamés délibérément par Staline entre 1932 et 1933, c’est le souvenir de l’Holodomor. « Au fond, depuis le Holodomor de 1933, la Russie n’a pas beaucoup changé ses méthodes pour soumettre les Ukrainiens qui refusent de devenir Russes », écrit Alla Lazaréva, rédactrice en chef adjointe et correspondante à Paris du journal ukrainien Tyzhden, dans son édito du 7 octobre, à propos d’Oleshky, devenue, selon ses mots, l’un des laboratoires des méthodes génocidaires russes. Et c’est bien le traumatisme de ces mois d’extermination par la faim, reconnue désormais comme génocide par de nombreuses nations dont la France, que les Russes ont volontairement réactivé. Beaucoup de voix ukrainiennes ont alerté rapidement quant à ce que pourraient ourdir médiatiquement les Russes : une caricature de visite pour la presse avec des habitants choisis sous la terreur, clamant avec ferveur leur souhait de rejoindre la grande Russie. Ils ont d’ailleurs tenté de mettre en scène et de banaliser, ni plus ni moins, leur œuvre de déportation forcée de population sous couvert de culpabilités et de responsabilités ukrainiennes falsifiées. Mais cette fois, à la différence de 1933, le scénario russe ne s’est pas déroulé selon le plan du Kremlin. Les alertes, les voix et les cris des Ukrainiens sur les réseaux et ailleurs ont été entendus, compris et crus.

Walter Duranty a perdu, et les Gareth Jones, désormais beaucoup trop nombreux, ont gagné une bataille.

Soulagement partout quand Shelby Wilder, journaliste de Newsmax, seul média américain présent, a pris enfin la parole et déroulé par le menu les risques et les craintes auxquels les résidents d’Oleshky étaient confrontés :

« La Russie se sert de cette opération humanitaire comme d’une opportunité de propagande. Moscou se donne le rôle de sauveur de civils dans une ville qu’elle occupe elle-même, qu’elle a détruite et plongée dans cette crise humanitaire. Et nous devons être clairs : la Russie contrôle tout ce que nous serons autorisés à voir », a-t-elle rapporté face caméra.
Et voilà Potemkine terrassé en pleine course par Volodymyr Zelensky et Dmytro Lubinets.« Les personnes avec qui nous pourrions nous entretenir pourraient être sous la contrainte, et les autorités russes nous montrent ce qu’elles veulent que le monde voie », poursuit-elle, dynamitant, pour l’histoire, ce village Potemkine du XXIesiècle.

Soulagement aussi de voir se dessiner un scénario différent du sort des défenseurs de Marioupol et d’Azovstal, faits prisonniers en mai 2022, ou encore de celui de la tragédie d’Ilovaïsk, en août 2014, quand les forces russes tuèrent plus de 250 soldats ukrainiens lors de leur retrait, pour lesquels un accord d’évacuation à travers deux corridors humanitaires avait été pourtant conclu.

Combien d’entre nous ont été suspendus aux messages de Dmytro Lubinets ces dernières heures ? Combien sommes-nous à avoir versé une larme, et même plusieurs, quand il prit dans ses bras cette dame bouleversée au milieu des gens d’Oleshky qui avaient rassemblé quelques bagages sans y croire encore, à l’annonce d’une évacuation possible. Une amie s’est excusée pour ses propres larmes en visionnant ces images. L’émotion est bannie, paraît-il, quand on commente, suit ou analyse une guerre en tant qu’expert ou journaliste. C’est interdit, c’est suspect, ou hystérique, ou non professionnel, au choix. Cependant, c’est ce qui nous ramène à l’humain. « C’est ce qu’on appelle sentimentalisme, chez les salauds », fait dire Romain Gary à son roi Salomon. L’histoire n’est toutefois pas finie, loin de là, et cette bataille non plus.

Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, était à la réunion du G20 d’Atlanta. Les orgues de barbarie et de propagande tournent à plein régime. Mais au milieu de cela, il reste pour l’Histoire avec un grand H, le sang-froid de Volodymyr Zelensky et le regard de Dmytro Lubinets dans les messages diplomatiques qu’il adresse, incluant, bien sûr, tous les remerciements statutaires, obligatoires et répétés, à l’attention de Melania Trump. Un regard qui semble dire : « Je sais ce que vous vous dites : je suis à côté d’une responsable russe, sous l’égide trumpienne, je dois sourire, être poli au milieu des loups, mais je vous en supplie, faites-moi confiance, je suis en train de sauver des vies ».

Dans cet angle mort, ce désintérêt pour ce que l’on appelle sobrement dans les dépêches un « échange de prisonniers », ou l’évacuation des civils et des enfants, il y a toute la résistance ukrainienne qui se bat 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour arracher, un à un, les êtres humains aux vraies ténèbres, tout en naviguant au milieu des méandres des chancelleries et des commentaires trop souvent à côté de la plaque.

Restent aussi tenaces les colères sourdes, jusqu’à en devenir feutrées, avec lesquelles on doit apprendre à vivre et à avancer : comment avons-nous pu les laisser seuls aller chercher dans la gueule des loups toutes ces petites dames, ces enfants emmitouflés, ces grands-pères, soumis à la famine russe durant des mois ?

Mais que l’Ukraine est grande et que ces hommes et femmes sont courageux aux yeux du monde entier ce soir, encore une fois ! L’Ukraine incarne l’essentiel : la pulsion de vie et la force de ne jamais abandonner, les morts comme les vivants.

Dans ses Mémoires provisoires, Bernard-Henri Lévy écrit : « Je rêve d’un ordre des Compagnons de la Libération, non seulement de l’Ukraine, mais de l’Europe où ils figureraient tous, à la vie à la mort, dans ce monde-ci et dans l’autre, derrière Volodymyr Zelensky, leur chef. »

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