Jean Daniel a mené toute sa carrière littéraire en pratiquant « une forme de journalisme un peu dissidente, hérétique, marginale ». Se définissant à la fois comme journaliste et écrivain, il situait son travail au croisement de l’enquête et de la littérature. Avec Le Temps qui reste (1973), il revendiquait déjà l’usage d’une écriture personnelle du réel. Cette même année, à travers Le Nouvel Observateur, dont il était le directeur, il s’inscrivait dans le sillage du New Journalism porté par Tom Wolfe, conciliant rigueur documentaire et procédés narratifs empruntés au roman. Fidèle à cette démarche jusqu’à sa disparition en 2020, il a contribué à faire émerger une forme d’écriture où l’enquête nourrit la littérature autant que la littérature éclaire le réel. C’est ce type d’ouvrages – enquêtes journalistiques portées par une ambition littéraire ou récits littéraires nourris par le travail d’enquête – que le jury du prix Jean Daniel, auquel La Règle du jeu est associée comme partenaire, entend distinguer.
C’est donc un jury à l’image des ambitions du prix – exigeant, pluraliste et fidèle à l’esprit de Jean Daniel – qui s’est réuni hier soir au restaurant Marcello, dans le VIe arrondissement de Paris. Composé de Sara Daniel, grand reporter au Nouvel Obs ; Kamel Daoud, écrivain et journaliste, prix Goncourt 2024 ; Bernard-Henri Lévy, philosophe, écrivain et cinéaste ; Martine de Rabaudy, journaliste et essayiste ; Jean Birnbaum, directeur du Monde des livres ; Sophie des Déserts, grand reporter à Libération ; Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française ; Abnousse Shalmani, écrivaine et éditorialiste à LCI et au Point ; Sylvain Courage, directeur adjoint de la rédaction du Nouvel Obs ; Marie-France Etchegoin, journaliste et écrivaine ; Laure Mandeville, grand reporter au Figaro ; et Marie-Lorna Vaconsin, écrivaine, le jury aavit établi une sélection de cinq finalistes :
– Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye, L’Homme par qui la peste arriva (Flammarion)
– Émilie Frèche, Un séisme (Albin Michel)
– Negar Haeri, La Jeune Fille et la Mort (Seuil)
– Delphine Saubaber, L’Enfant de l’ogre (Phébus)
– Stephen Smith et Ronen Bergman, L’Affaire Ben Barka (Grasset).
Pour cette cinquième édition[1], le jury a choisi de distinguer L’Affaire Ben Barka. La fin des secrets, publié chez Grasset. L’ouvrage est le fruit du travail de Stephen Smith, journaliste spécialiste de l’Afrique à Libération puis au Monde, professeur émérite d’études africaines à l’université Duke, et de Ronen Bergman, avocat, journaliste et l’un des plus grands spécialistes contemporains des services de renseignement.
En présence de son éditeur, Olivier Nora, que Stephen Smith n’a pas manqué de remercier chaleureusement, ce dernier a exprimé son émotion avec un humour plein de panache et d’élégance, qui n’a d’égale que la rigueur intellectuelle qui caractérise l’ouvrage tout juste récompensé.
Cette enquête monumentale, véritable somme nourrie par des années de recherches, d’archives et de documents inédits, lève le voile sur les mystères d’un crime d’État et en propose la reconstitution la plus complète à ce jour. Dans une écriture tendue et précise, proche du roman noir, les auteurs restituent les ressorts politiques, diplomatiques et humains d’une affaire qui a marqué durablement l’histoire contemporaine.
Ainsi présent-ils leur projet : « Il y a désormais une masse critique de faits établis qui permet de raconter l’affaire du début à la fin, documents à l’appui. C’est le travail accompli dans ce livre. Voici, donc, l’affaire Ben Barka en version intégrale », dont les protagonistes sont « les acteurs d’un drame individuel qui est aussi le tableau d’une époque : celle des années 60 au Maroc, en France et en Israël ; celle du permafrost de la guerre froide et de la lave, vite figée en roche, de la décolonisation et de ses espoirs d’émancipation. »
Présentation de l’éditeur
Le 29 octobre 1965, au cœur de Paris, Mehdi Ben Barka « disparaît ». Tel un fantôme, l’opposant au roi du Maroc – qui devait être reçu à l’Élysée le lendemain – hante depuis la vie politique française et maghrébine. Soixante ans plus tard, alors qu’on n’osait plus espérer percer les mystères de ce crime d’État, des documents inédits permettent de révéler les tenants et aboutissants de l’affaire Ben Barka : un thriller géopolitique, une histoire de services en pleine guerre froide, de barbouzes et de truands bleu-blanc-rouge, de maisons closes et de coffres-forts où devait rester enfermé l’inavouable.
Hassan II a-t-il donné l’ordre de kidnapper Ben Barka ? Sa mort était-elle accidentelle ou planifiée ? Si le crime était prémédité, qui l’a exécuté et comment ? Et qu’est-il advenu du corps ? À la fin de cette enquête exceptionnelle, chacune de ces questions aura reçu une réponse, preuves à l’appui. Le sort de Ben Barka sera élucidé, l’affaire portant son nom pourra enfin être classée. L’implication du Mossad et des services tchécoslovaques, les officines gaullistes, la compromission au plus haut niveau de l’État français… Stephen Smith et Ronen Bergman révèlent les secrets restés prisonniers d’archives confidentielles pendant des décennies. À travers le roman vrai d’une « disparition », ils éclairent le XXe siècle et offrent une nouvelle profondeur de champ à l’actualité.
Un livre majeur, pour l’Histoire, qui se dévore comme un polar dont chaque détail, aussi tragique que rocambolesque, est réel et minutieusement documenté.
[1] Depuis sa création le Prix Jean Daniel a distingué plusieurs ouvrages marquants : en 2022, Bélhazar de Jérôme Chantreau, publié chez Phébus ; en 2023, La Grande Confrontation de Raphaël Glucksmann, paru chez Allary Éditions ; en 2024, Nous vivrons : enquête sur l’avenir des juifs de Joann Sfar, publié par Les Arènes BD ; et en 2025, La troisième vie de Fabrice Arfi, aux Éditions du Seuil.
