Juin 1936, Hambourg. « Sieg Heil ! » Bras tendus à l’horizontale, les ouvriers des chantiers navals hurlent tels des possédés leur dévotion à Hitler, impassible, venu assister au lancement d’un navire-école de la marine de guerre allemande. Seul, perdu au milieu de la foule en pâmoison, un homme, bras croisés, reste ostensiblement silencieux, au grand dam de ses voisins. Un photographe saisit la scène. L’homme fut identifié, incarcéré, déporté, enrôlé de force dans la Wehrmacht, et porté disparu en 1944. Entre-temps, sa compagne avait été assassinée parce que juive par les nazis. Ce jour de juin 1936, August Landmesser, un petit homme quelconque, un Mister Nobody comme il y en a tant dans les métropoles modernes, seul parmi la multitude ivre de servitude, incarnait, par son refus de céder à la clameur de la meute, l’honneur du genre humain.
Pékin, juin 1989. Au lendemain du massacre des étudiants sur la place Tian’anmen pour avoir rêvé de démocratie, un homme, ses courses à la main, se fige devant le char de tête d’une colonne de blindés et la bloque. On n’a jamais su qui était « Tank Man », mais il devint pour un temps le symbole mondial de la résistance à mains nues contre les monstres froids du totalitarisme, meurtriers de leurs propres peuples.
Ces deux héros oubliés, Bernard Attali a choisi de les ressusciter avec une centaine de leurs semblables. Lui qui, dans une autre vie, fut le patron d’Air France, est un humaniste par l’esprit, membre de l’élite républicaine, fidèle à cette tradition du libéralisme français qui va de Tocqueville à Stéphane Hessel. Son livre, Un violent désir de paix, est un exercice d’admiration envers quelques-uns des héros du genre humain d’hier et d’aujourd’hui. Anonymes ou célèbres, rebelles magnifiques, résistants par les armes ou l’écrit, simples gens révoltés par les violences faites à autrui, politiciens éclairés, hommes d’État visionnaires, sentinelles des droits humains, tous ces Justes ont livré bataille dans cette guerre sans fin, depuis la nuit des temps, de la liberté contre ses ennemis de toujours.
On ne pouvait rêver meilleur prisme pour lire l’Histoire contemporaine, ni meilleur vadémécum pour les hommes et les femmes de bonne volonté que ce manuel d’indignation. Vaste galerie de portraits esquissés au doigt levé, fourmillant d’anecdotes, de choses vues, riche d’enseignements sur les mille et une formes de résistance à l’oppression, ce bréviaire de la fraternité humaine est à mettre entre toutes les mains.
Deux préceptes soutiennent l’éthique d’Attali : 1) Être homme (ou femme), c’est être responsable d’autrui. Voir Levinas. 2) On ne change pas le monde, on le répare. Voir Rabbi Nahman de Bratslav.
Fort de ces deux prolégomènes, Attali nous emmène chez les siens. Au cours de ce long voyage au pays du Bien, on croise Julian Assange, héros des révélations de WikiLeaks sur la guerre américaine en Irak, on est avec Joan Baez à Hanoï sous les bombardements américains, on découvre Kaddour Benghabrit, recteur de la Mosquée de Paris, qui y cacha des Juifs sous l’Occupation. On écoute Charlie Chaplin, à la fin du Dictateur, dire sa foi en la liberté humaine. On est avec Marlène Dietrich à Berlin en mai 1937, refusant avec superbe l’invitation pavée d’or à se rallier aux nazis brûleurs de livres. On assiste à l’attentat à Palerme du juge antimafia Falcone. Gramsci, en prison, invente les concepts d’hégémonie culturelle et d’intellectuel organique. Moscou, février 1961 : on assiste à la perquisition par les agents du KGB de l’appartement de Vassili Grossman à la recherche du manuscrit de Vie et destin, fresque monumentale sur la bataille de Stalingrad. Le manuscrit, sauvé clandestinement, paraîtra quinze ans plus tard.
Sont de la même famille d’humanité glorieuse Robert Badinter, Georges Bernanos au Brésil, le poète surréaliste Robert Desnos, Václav Havel, Sophie Scholl, Kravchenko, Bob Marley, le commandant Massoud, Navalny, Eleanor Roosevelt, Denis Mukwege, tant d’autres encore.
À l’heure des nouveaux docteurs Folamour de l’IA, à l’heure où les empires ont de nouveau le vent en poupe, cette chaîne des consciences nous illumine et nous requiert.
Dans l’Apocalypse, il est écrit : « Je vomis les tièdes. »
Vomissons les tièdes !
