Édouard Leroy a 34 ans, c’est-à-dire qu’il est né en 1991. Génération de martyrs pour pas grand-chose. Nous nous faisons facilement des bleus et avons la spécificité d’avoir grandi d’abord sans, puis avec Internet, pour le plus grand bonheur de nos démons et de nos psys.
Édouard se décrit lui-même ainsi : « Un type tatoué comme un militant à la Fête de l’Huma, qui porte des foulards Hermès et vit dans un cent mètres carrés à Saint-Germain-des-Prés. »
Il a fait partie des Compagnons en menuiserie d’art, ce qui fait qu’il peut ressentir la même extase devant une chaise Jean Prouvé que devant un fauteuil Louis XV. Et qu’est-ce que la littérature, sinon du design et de la menuiserie d’art ?
Il ne se considère ni journaliste, ni chroniqueur, ni influenceur, mais peut-être un peu critique. Il estime qu’il faut avoir lu beaucoup de livres pour être capable de parler d’un seul.
Il insiste sur l’importance de la mise en contexte, afin de toujours donner une grille de lecture lorsque l’on s’aventure à faire la présentation d’un livre.
Il pense que l’humilité et l’ouverture d’esprit sont deux vertus impératives pour réussir une critique littéraire.
C’est un garçon fin, sophistiqué ; ses goûts et ses choix lui ressemblent. Il n’est pas sectaire ni réactionnaire pour autant, bien au contraire. Ses chroniques et ses entretiens sont extrêmement travaillés, il n’en tire pourtant aucun orgueil. C’est un vrai amoureux des livres.
Il collabore avec une amie journaliste. Préfère s’effacer derrière les auteurs et les livres plutôt que d’occuper l’écran en permanence, ne serait-ce que par souci de ne pas lasser – et aussi, celui de durer.
Sur son compte, on trouve d’admirables chroniques : Ásta Sigurdardóttir (Dehors, c’est le printemps), Cristina Campo (Le Livre des quatre-vingts poétesses ; Les Impardonnables), Olga Tokarczuk (E.E.), Djuna Barnes (Le Livre des répulsives. 8 poèmes & 5 dessins), Alfred Döblin (Monts Mers et Géants), Manuel Mujica Láinez (Bomarzo), René Depestre (Rage de vivre)…
Il peut parler, avec le même plaisir, de la princesse Bibesco, de Rosalie Montmasson ou d’Hedy Lamarr…
Il rêverait peut-être de passer une soirée de mondanités littéraires en compagnie de Paul Léautaud.
Il est papa de deux petits garçons, dont l’un a 11 mois.
Édouard Leroy a été libraire dans de grandes librairies parisiennes ; mais il s’est vite rendu compte qu’il était un peu trop passionné pour supporter la froide logique et la non moins froide temporalité de l’industrie du livre.
En plus de son activité de critique littéraire 2.0, Édouard aimerait aussi écrire pour des revues ou des journaux.
Entretien
Merci d’avoir accepté de participer à notre enquête et de me parler de votre étrange et mystérieux univers…
Instagram étant une sorte de Far West, je suis également curieux de découvrir dans votre numéro les voix de chacun, et ravi de participer à cette conversation collective. Les profils doivent varier selon les régions…
J’adorerais d’ailleurs parler à une femme qui habite en Haute-Savoie. Elle poste des chroniques de livres depuis ses pâturages, avec ses moutons.
Est-ce si différent de ceux qui faisaient autrefois de la critique littéraire ? Prenez André Dhôtel, par exemple. Lui aussi était au milieu de ses pâturages et il envoyait ses textes critiques à Gide ou à Paulhan. Le médium change, il est plus démocratique, mais on retrouve les singularités des individus. Je pourrais en citer beaucoup d’exemples.
Le dénominateur commun, en effet, c’est qu’on a toujours affaire à des gens profondément passionnés par la littérature.
Je ne sais pas ce que vous avez trouvé sur les divers comptes : il y a à boire et à manger. La différence tient peut-être au caractère très autopromotionnel du dispositif. Le fait qu’on se voie à l’image introduit une dimension de soi, une question d’apparition, beaucoup plus importante qu’autrefois. Avant, on était jugé sur le fond : on écrivait une critique, on n’était pas exposé visuellement, et l’exigence de contenu primait bien davantage. Aujourd’hui, elle compte parfois moins, parce que ce que l’on renvoie visuellement, l’image qui accompagne le propos, pèse énormément. Il y a évidemment des passionnés ; mais certains, parce qu’ils maîtrisent la logique de l’outil, du smartphone, des codes de diffusion, donnent l’impression d’une passion sans que le fond soit vraiment là. Toute la difficulté est de savoir comment rester pertinent dans la critique tout en se montrant.
Parler de littérature suppose une certaine cohérence esthétique. L’apparence comme la lumière participent du propos : une lumière chaude crée une atmosphère plus littéraire, tandis qu’un éclairage trop bleu ou trop froid éloigne du texte, tout en orientant sa lecture. Comme on autopublie sa critique, si l’on veut qu’elle soit vue et lue, il faut se plier à des codes imposés par les algorithmes. C’est très particulier à ce médium.
C’est le spectaculaire qui a intégré la critique, pour parler comme l’autre.
Je vous donne un exemple. Le journal littéraire de Paul Léautaud, c’est déjà du spectaculaire. Mais si vous mettez aujourd’hui son personnage extravagant face à un smartphone, il ne remonterait pas dans l’algorithme, parce que sa posture ne correspond pas à ce qui circule sur les réseaux sociaux. Dans la critique digitale, ou dans ce qu’on appelait avant l’influence, la mise en scène et l’image que l’on renvoie sont primordiales.
On m’a dit qu’il valait mieux tenir des propos très positifs à cause de l’algorithme – et des éditeurs, mais c’est un autre sujet. Or la critique littéraire traditionnelle faisait une place reconnue à la négativité : parfois par goût, mais surtout par déontologie. Elle cultivait même un art de l’invective, du duel littéraire et de l’assassinat intellectuel ou esthétique ciblé. Cet art n’a pas tout à fait disparu de la critique contemporaine classique, mais il s’est presque éteint sur les réseaux sociaux.
Tout dépend de ce que vous souhaitez faire quand vous parlez d’un livre sur les réseaux sociaux.
Si vous cherchez à être rémunéré, dans ce cas, c’est en général une maison d’édition qui vous envoie un livre nouvellement paru et qu’il faut donner envie de lire. Vous êtes alors dans la promotion, à travers la gestuelle comme à travers les mots.
Si le but est véritablement de parler des livres et de faire de la critique, a-t-on vraiment envie de s’attarder sur un livre qu’on n’a pas aimé ? En général, un livre qui nous déplaît, on ne le termine pas. Bien sûr, on peut nuancer. Mais sur les réseaux sociaux, tout est repris, déformé, réutilisé ; on se retrouve vite dans une forme de sacerdoce consistant à assassiner un livre. La nuance peut en revanche trouver sa place lorsqu’un ouvrage ouvre des pistes de réflexion ou lorsque son auteur prend position sur des sujets clivants. Là, une forme de négativité critique reste possible. Mais elle doit s’exercer autrement que dans le registre d’un Paul Léautaud lançant : « C’est un livre catastrophique. » Ce ton n’est plus possible, surtout à partir du moment où l’on met un visage sur ce que l’on dit.
J’observe qu’à l’époque moderne on était beaucoup plus prompt à la négativité critique, et que cela s’est largement estompé en France ; aux États-Unis, peut-être un peu moins.
Comme le livre est aussi une industrie, tout le monde a intérêt à ce que les choses se passent bien ; cela incite à plus de prudence. Il est intéressant de remarquer que certains titres reviennent constamment dans la critique de livres sur les réseaux sociaux. Pour avoir l’air de quelqu’un qui lit et qui sait, le premier nom qu’on dégaine c’est Camus : la valeur sûre. Si l’on veut paraître plus profond, plus radical, on cite Bataille. Mais à la longue, on tourne en rond. Les mêmes thématiques reviennent en boucle, parce que l’algorithme fonctionne ainsi.
Cela produit des effets de cycle et de répétition ? Et comment, et par qui, sont choisies les thématiques ?
Les créateurs sont passionnés, ils lisent ; mais comme ils passent beaucoup de temps à monter, à calibrer leurs contenus, ils veulent aussi que cela marche. Il faut donc produire une critique souvent courte, assez générale, pas trop engagée. Vous ne verrez personne faire de la critique à la Léautaud, à la Paulhan ou à la Nimier : ce n’est pas assez consensuel, et l’algorithme aime le consensuel.
C’est là que la question devient sérieuse : parle-t-on des livres pour parler de soi ? Est-ce qu’on parle de Camus et de Bataille parce que c’est populaire en ce moment ? Ou bien parce qu’on veut montrer que certaines pensées ont été formulées en d’autres temps, qu’elles méritent qu’on s’y attarde, qu’elles peuvent encore beaucoup nous apprendre, et que la littérature est une affaire extrêmement sérieuse ?
Je me demandais en quoi tout cela est une force, un avantage, et en quoi c’est aussi un inconvénient, pour les livres comme pour les lecteurs. Est-ce que cela tire la culture et la littérature vers le haut, vers le bas, ou simplement vers le milieu ?
Dans la littérature, il y aura toujours l’affrontement des anciens et des modernes. Cela se retrouve partout. Certains vous diront : « Je ne jure que par Le Monde des livres, Le Figaro littéraire ou les revues ; ce qui m’intéresse, c’est la presse papier et la rencontre en librairie. » Je l’entends, et c’est vrai que c’est là qu’on trouve souvent les plus belles plumes. Mais on n’ira pas chercher de nouveaux lecteurs uniquement avec cela.
Quand on parle de livres sur les réseaux sociaux, le but est clair : amener les gens à la lecture. On utilise pour cela un biais propre au XXIe siècle – comme le début du XXe a connu l’essor des revues d’avant-garde.
En librairie, il y a une masse énorme de parutions : personne n’a le temps de tout éplucher. La radio, elle aussi, est soumise à une logique d’audience. Instagram ou YouTube offrent donc simplement l’occasion de parler des livres et d’aller chercher des lecteurs. J’en suis persuadé, et je le vois. Les statistiques Instagram le montrent ; cela touche du monde. Est-ce que cela va jusqu’à la librairie ? Oui, parfois très clairement.
Le meilleur exemple, c’est lorsque, sur TikTok, une influenceuse non littéraire – un profil à la Nabilla – a dit : « Les Nuits blanches de Dostoïevski, c’est trop bien. » À partir de là, pendant une bonne partie de l’année 2025, le livre s’est mis à se vendre énormément. Des jeunes venaient avec le pass Culture, achetaient leurs mangas One Piece, et repartaient avec Les Nuits blanches. Pourquoi celui-là plutôt que Crime et Châtiment ou Les Frères Karamazov ? Sans doute parce qu’il est plus court. Mais le fait est là : des jeunes qui n’auraient jamais ouvert Dostoïevski l’ont lu. Certaines éditions ont même affiché « le succès TikTok ». Après, on peut trouver la chose grotesque, parler de carnaval ; mais cela a sans doute fait lire ce livre à plus de monde que toute la presse papier réunie n’y serait parvenue en vingt ans.
Pensez-vous que les réseaux sont devenus incontournables pour sauver la lecture, la littérature ?
C’est certain.
Est-ce que vous pensez que, sans ces relais digitaux, les librairies et l’industrie du livre finiraient par s’effondrer ? Peut-on aller jusque-là ?
C’est la logique de l’adaptation. Quand le vélo est apparu, certains ont dit : « On va arrêter de marcher, et bientôt de lire. » Le livre a pourtant tenu ; les gens ont continué à marcher, et se sont aussi mis à faire du vélo. Ici, c’est pareil : il faut s’adapter. Regardez la New Romance : ceux qui en écrivent et qui gravitent autour d’elle ont parfaitement maîtrisé les réseaux. Ils ont leurs cercles de fans, ils échangent avec eux, parfois même leurs lecteurs les aident à écrire. C’est impressionnant. Et ils vendent des palettes de livres, parce qu’ils ont compris que la meilleure manière d’en parler et de les faire circuler, aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux.
La vraie question, c’est : qui parle des livres ? Qui dit quoi, et comment ? Le fond est-il intéressant ? Y a-t-il un angle ? Est-ce politique, ou pas du tout ? Est-ce convenu ? Je pense qu’il est vital d’avoir recours aux réseaux, mais tout dépend de la manière. Les maisons d’édition sont obligées de s’y engager, comme on faisait autrefois des revues : cela appartient à l’époque. Puisqu’on peut parler des livres en ligne, pourquoi s’en priver ? C’est sur la question du contenu que les choses se corsent.
Le Far West évoqué par vous… Avant, on avait tout de même une autorité transcendante – le critique, le grand écrivain – qui, depuis une légitimité indiscutable et une certaine connaissance des sujets, pouvait prescrire. Aujourd’hui, la prescription peut venir d’absolument n’importe où et de n’importe qui.
Je répondrais ainsi : Malraux s’est improvisé chef de l’aviation pendant la guerre d’Espagne, alors qu’il ne savait pas piloter. C’est l’exemple même de l’homme qui s’invente son propre métier, avec pour seule boussole sa volonté. De la même manière, il est devenu critique d’art : quand on lit dans la Pléiade ses essais sur l’art, on comprend qu’une perception peut valoir, à condition d’être portée et assumée. Et pourtant, il n’avait pas le bac. Au fond, tout repose sur la responsabilité de celui qui parle des livres : est-ce qu’il est exigeant avec lui-même, ou est-ce qu’il dit n’importe quoi pour faire illusion ? Oui, c’est un Far West, parce que tout le monde a envie de parler de livres, peut-être de plus en plus ; mais ceux qui sont bons, utiles, sont à mon sens ceux qui parviennent à allier la nouvelle technologie et le fond.
Mais je pense aussi que les plus mauvais s’essoufflent. Moi, par exemple, je ne touche pas d’argent. Beaucoup font des collaborations rémunérées ; je m’en abstiens, parce que cela me garantit une liberté de ton et de choix. Si quelqu’un vous envoie un mauvais livre en vous payant 300 euros pour en parler, vous êtes coincé. Ceux qui accumulent des abonnés répondent souvent d’abord à la logique du réseau social, pas à celle de la critique. Pour moi, les réseaux sont un médium, peut-être une étape vers autre chose. Je ne me définis ni comme influenceur littéraire, ni comme journaliste littéraire – je n’ai pas de carte de presse. En revanche, puis-je me dire critique littéraire ? Oui, à partir du moment où je critique un livre, que mon travail est jugé sérieux, exigeant, et qu’on sent que j’ai lu ce dont je parle. Transmettre la sensation de la lecture, c’est capital. Et j’essaie de choisir des livres soit audacieux, soit capables d’apprendre quelque chose aux gens.
Je fais une parenthèse pour signaler au lecteur que votre sélection est d’une qualité exceptionnelle, extrêmement variée, mais composée chaque fois de livres exigeants, de très beaux livres, presque de trésors.
C’est mon goût. Je les choisis ainsi parce que je ne veux pas que la littérature et les livres deviennent pour les jeunes ce qu’est parfois l’opéra : un art jugé hermétique. On peut très bien parler, par exemple, de la condition noire aux États-Unis et des violences actuelles à travers des textes de la Harlem Renaissance, qui restent accessibles. En même temps, j’ai une responsabilité : dire que la lecture n’est pas forcément facile. Ce n’est pas parce que vous avez une carte de salle de sport que vous devenez musclé ; il faut y aller, il faut soulever de la fonte. La lecture, c’est un exercice dans lequel on est acteur. Oui, certains livres sont exigeants ; mais c’est possible d’y plonger. J’essaie donc de faire résonner ces œuvres avec des références déjà familières à tous. Il y a plusieurs niveaux d’entrée. Je propose des livres plus accessibles, tout en tirant l’audience vers quelque chose de plus exigeant.
J’ai remarqué que vous ne vous mettez pas du tout en avant.
Quand je discute avec des auteurs, je travaille avec une journaliste, reporter, qui mène les entretiens avec moi. L’idée étant qu’on me voie peu à l’image, parce que ce qui compte, c’est l’auteur et ce qu’il dit de son livre.
Mais il faut tout de même composer avec l’algorithme…
Certes, mais je ne pense pas que ce soit obligatoire de mettre sans cesse sa propre personne en avant. À force, cela aussi finit par lasser une audience qui réclame en permanence du neuf. À l’inverse, si l’on met d’abord en avant le propos, avec des visages qui changent et apportent chaque fois un contenu nouveau, on conserve une forme de fraîcheur qui relance sans cesse l’intérêt.
Il est possible de créer et de ne pas tout céder à une dictature des algorithmes qui impose d’être convaincant en à peine trois minutes. Je me réserve par exemple la possibilité de faire des formats longs sur YouTube, puis j’en extrais les meilleures séquences pour Instagram. On peut très bien parler de Cioran à partir d’une formule des Syllogismes de l’amertume, utiliser une accroche pour susciter l’intérêt, puis donner envie d’aller chercher plus loin. Ce que j’essaie d’éviter, en tout cas, c’est l’autopromotion à vide.
Dans cette même logique, lorsque je suis seul face caméra, j’essaie aussi d’apporter les éléments de contexte, tout ce qui n’est pas dans le roman, afin d’aider à situer le livre. Quand on vous présente un texte, vous avez besoin de comprendre à quelle époque il a été publié et ce qu’il signifie dans son contexte. C’est essentiel, d’autant qu’avec le nombre de parutions, le lecteur ordinaire qui entre en librairie n’a pas vingt-quatre heures devant lui. Dans ce qui s’écrit au XXIe siècle, quelqu’un qui a appris à lire et qui est allé jusqu’au baccalauréat est, à mon sens, capable de tout lire. L’exigence contemporaine ne tient pas à la langue – qui n’est plus celle d’Indiana, de George Sand – mais au sujet. Le contexte donne donc les clés nécessaires pour entrer dans un livre, une biographie, un essai ou un roman.
Et les livres que vous choisissez, est-ce en fonction de vos goûts ? De vos caprices, en quelque sorte ? Ou de l’actualité ?
Les envies et l’actualité, souvent ensemble. J’aime les anniversaires, les commémorations, parce que cela circule déjà dans l’espace public ; c’est bénéfique de faire ressurgir, à cette occasion, des ouvrages anciens ou récents qui éclairent un sujet d’actualité.
Et puis il y a mes goûts. L’histoire littéraire me passionne, en particulier tout ce qui touche aux avant-gardes. La première moitié du XXe siècle ou les années 1950 sont d’une créativité incroyable. Il y a des rééditions qu’il faut absolument remettre dans les mains des lecteurs. Si l’histoire les a conservées, ce n’est pas pour rien. Prenons bientôt l’anniversaire de la disparition de Simone de Beauvoir : il ne faut pas présenter cela comme du féminisme contemporain, en lui mettant les lunettes du présent. Cela trompe les lecteurs ; ils achètent le livre avec une idée fausse, puis sont déconcertés une fois chez eux. Il ne faut pas leur dire que c’est facile. Donner une grille de lecture, c’est essentiel, et je trouve qu’on ne le fait pas assez sur les réseaux.
Pouvez-vous définir la différence entre scroller et lire ? On pourrait croire qu’il s’agit de deux formes de divertissement presque équivalentes…
La première différence, c’est le temps. Nous vivons dans un monde où la seule chose que l’on monnaye vraiment, c’est son temps. Lire redonne la possibilité de reprendre du temps. Ensuite, on le constate très vite : quand on lit régulièrement, l’esprit va plus vite, on est plus éveillé, on a plus de vocabulaire. Les bénéfices sont immenses. La lecture développe aussi l’imagination, ce qui est très puissant, jusque physiologiquement.
Avec le téléphone, à l’inverse, on est dans une passivité presque complète. Le temps passe, mais surtout il nous est pris. On éprouve une véritable sensation de perte de temps, ce qui n’arrive quasiment jamais avec un livre. On ne referme pas un livre en se disant qu’on a perdu son temps.
On a même le sentiment d’un temps dilaté, presque optimisé.
Et dans un monde qui nous pousse sans cesse à l’optimisation, scroller, c’est en réalité perdre son temps. Cela dit, scroller nous met aussi des images en tête. C’est tout l’intérêt de la critique littéraire incarnée sur les réseaux : quitte à passer du temps à scroller, autant y trouver malgré tout un minimum d’informations intelligentes. Ce que nous faisons, c’est un peu comme un phare, un petit clignotant qui dit : « Tenez, ce livre vaut la peine d’être lu. »
Il y a chez vous, créateurs de contenus littéraires, une force et une singularité que n’ont pas forcément les journalistes, les critiques, la radio ou France Culture. La critique classique est analytique ; vous, vous exprimez des impressions personnelles, un enthousiasme qui crée un désir mimétique très intense. Qu’en pensez-vous ?
Je vois la critique classique ainsi : on parle d’une œuvre et celui qui la critique produit une pensée sur elle, donc émet un verdict. Moi, je n’émets pas de verdict. Je transmets ; je me veux plutôt passeur entre l’œuvre et une personne sur une interface. Je n’ai pas de jugement final, mais une exigence de lecture et un respect du texte. Je suis davantage dans la transmission que dans le verdict.
La critique classique, comme je le fais aussi, replace l’œuvre dans un contexte, une histoire, une pensée. La différence, c’est que je n’occupe pas une posture de critique au sens arbitral du terme. Je passe le relais. Il n’y a pas chez moi ce geste de clôture que produit un jugement définitif. Quand on transmet, on ouvre. Mon but, c’est de rendre accessibles des pages qui, sans cela, resteraient inaccessibles. Là où la critique classique a tendance à trancher, moi je laisse l’ouverture. Je pense par exemple à René Depestre : c’est extraordinaire, mais, avec l’algorithme, ce type de contenu est presque impossible à faire circuler.
Et je me rends compte aussi que je ne peux pas aller trop loin dans la logique de la mise en vente de soi, du livre brandi avec son prix. À ce moment-là, on devient représentant de commerce.
La critique digitale me paraît aller plutôt vers la création d’une relation : c’est la fin de l’entre-soi, une critique tendue vers l’art de la relation. Mais il faut y conserver l’exigence, la langue et la lenteur que la lecture implique. C’est pour cela que je montre le livre à l’image. Et si j’en parle assez facilement, c’est aussi parce que j’ai autour de lui tout un ensemble d’éléments qui me font gagner du temps. Cette part de lenteur est essentielle ; il faut la préserver et la garder au centre.
On voit bien qu’une tentation un peu mégalomane peut s’immiscer dans le phénomène des créateurs de contenu, et qu’il faut peut-être s’en méfier. J’ai l’impression que, pour que cela reste pertinent et qualitatif, il faut une certaine humilité.
Je pense que cela tient à la littérature elle-même. Il y a dans le rapport à la littérature, et plus encore à l’écriture, une humilité presque obligatoire. Quand on lit une préface d’auteur qui commence par : « Quand j’écrivais mon livre… », on se dit vite qu’il y a là quelque chose d’un peu ridicule.
La vraie question est la suivante : voulez-vous montrer à quel point vous êtes intelligent et tout ce que vous avez lu ? Beaucoup parlent toujours de Camus, de la poésie de René Char, de Bataille. Ou bien voulez-vous dire que les Situations de Sartre sont tout à fait lisibles, même si elles demandent du temps ? Que Cioran peut aussi faire rire ? Et établir des ponts avec des expositions, avec aujourd’hui ? Le but n’est pas de parler de soi ; le but est de servir de lien de transmission entre quelque chose qui, il y a une heure, paraissait inaccessible, et l’environnement digital dans lequel on s’exprime. C’est aussi ce que je cherche avec ma propre langue. Cela montre, je crois, qu’on peut être intelligent, aimer la littérature, sans adopter une posture égocentrée.
Et puis il faut lire beaucoup. C’est cela qui donne l’assurance de bien parler des livres. Il y a des thèmes qui reviennent dans toute l’histoire littéraire. Chaque génération a son récit d’un jeune homme qui découvre son homosexualité et fait son coming out. Si on a lu Gide, on peut très bien appréhender l’écriture d’Édouard Louis. C’est cela qui est amusant : faire le lien avec aujourd’hui. Pour bien parler des livres, il faut d’abord beaucoup lire. Et je pense que c’est ce que je fais le plus : je lis davantage que je ne monte des vidéos.
Dans un monde idéal, aimeriez-vous que vos chroniques ou vos critiques suscitent des débats passionnés entre connaisseurs, dans les commentaires et ailleurs ?
Oui, bien sûr. Mais j’aimerais surtout qu’on puisse parler de tout librement, sans craindre le bad buzz. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Si j’évoque un écrivain sulfureux, politiquement compromis, cela devient immédiatement problématique ; ces sujets semblent réservés à quelques spécialistes, historiens ou biographes. Or, si on ne les lit pas, si on n’en parle pas, on risque de retomber dans les mêmes schémas sans s’en apercevoir. Le basculement de Drieu la Rochelle, par exemple, fait écho à des glissements que l’on voit aujourd’hui dans certains milieux bourgeois qui disent en avoir assez des « féministo-fascistes », etc. Or ce genre de rapprochement, on ne peut pas le faire sur les réseaux sociaux. Il y a beaucoup de tabous : dès que vous abordez un sujet, on suppose que vous y adhérez. C’est absurde. Pour y parvenir, il faudrait l’inscrire dans un cadre plus large.
Avez-vous déjà pensé qu’il faudrait décloisonner, faire s’interpénétrer le digital et le papier, inventer de nouvelles manières de faire ?
Je crois qu’il faut mêler les supports et associer les formes digitales à la noblesse du papier. Ces deux mondes peuvent s’articuler ; les opposer n’a aucun sens. L’enjeu n’est pas de choisir entre l’un et l’autre, mais de les faire converger.
Il est préoccupant de voir les revues s’effacer ou perdre leurs lecteurs. Le numérique devrait permettre de les soutenir, non de les remplacer. Au fond, le but est le même : préserver le goût de lire et les conditions d’une lecture exigeante. Il faut donc inventer de véritables formes de coopération.
La vidéo, par exemple, ouvre des possibilités réelles, notamment à travers des entretiens incarnés. Mais il faut préserver les fondations : les revues, la critique sur papier, qui est un genre à part entière. Il ne faudrait pas qu’elle devienne l’affaire de quelques initiés. Les revues peuvent retrouver une vitalité nouvelle à condition d’assumer cette double présence. C’est une nécessité : sinon, d’autres occuperont le terrain avec des ambitions moindres.
La New Romance, de ce point de vue, a montré la voie. Son efficacité devrait pouvoir inspirer des projets mis au service d’ambitions littéraires plus hautes. Certaines maisons ont compris qu’il fallait réunir toutes les compétences et maîtriser pleinement les codes numériques.
Il revient donc aux acteurs de la littérature d’ouvrir cette porte, et à ceux du numérique de sortir de la seule autopromotion pour inciter davantage à lire et à penser. L’effort doit être réciproque. Quand une vidéo touche 15 000 personnes, parfois 150 000, elle crée une responsabilité.
On pourrait imaginer, par exemple, qu’un acteur du numérique signe dans une revue une page de critique, tandis que les articles de fond resteraient confiés à des spécialistes. La revue s’ouvrirait ainsi à une autre forme de médiation. Quelqu’un venu du numérique pourrait expliquer, par exemple, pourquoi Le Deuxième Sexe mérite aujourd’hui une lecture renouvelée ; et la revue pourrait prolonger cette publication par une vidéo conçue avec cette même personne. Les acteurs du numérique ramèneraient ainsi des lecteurs vers les revues.
Il faut donc des collaborations…
Oui, c’est indispensable. Faute de quoi, l’algorithme imposera sa loi – une loi biaisée, peu favorable à l’intelligence. Si les gens ne lisent plus, ils perdent leur esprit critique ; sans lui, le débat disparaît et il ne reste qu’une mêlée générale. Des mains doivent se tendre, des portes s’ouvrir, mais sans dénaturer l’écosystème traditionnel. Toute la difficulté est là : choisir des figures capables d’incarner ce que représente une revue, une librairie, une maison d’édition. On ne peut pas prendre n’importe qui au seul motif qu’il a 150 000 abonnés et parle de Pierre Lemaitre comme du nouveau Victor Hugo. Il faut tirer vers le haut, monter en gamme tout en s’adaptant, et rester humble, sans céder au narcissisme contemporain ni à l’appauvrissement du fond. Croiser le papier et le numérique est vital. Sinon, plus personne ne saura qui est Maurice Nadeau. On ne peut ni rester figés ni se résigner : il faut inventer.
Il faudrait aussi que les quelques érudits qui restent cessent de juger le numérique trop sévèrement. Peut-être pourraient-ils même s’y aventurer. Beaucoup ne s’en détournent-ils pas par mépris du médium ?
Sans doute. Ils le jugent trop vulgaire au regard du livre. On peut le comprendre. Mais s’ils ne s’adaptent pas, ils disparaîtront. Et ce mépris dit peut-être aussi qu’ils ont manqué quelque chose du livre lui-même. Rien n’est plus beau que de tendre un livre à quelqu’un en disant : « Lis-le, je l’ai aimé », puis de le voir revenir transformé, reconnaissant. On a alors le sentiment d’avoir transmis son goût, son discernement, sa connaissance de l’autre. Ce partage est l’un des plus beaux cadeaux de la littérature.
Croyez-vous à une disparition possible de la grande littérature ? Pourrait-elle céder la place à laNew Romance ou à Pierre Lemaitre ?
Chaque époque a ses angles morts et ses trésors. Elle ne reconnaît souvent les seconds qu’après coup. Sagan passait pour légère dans les années 1950 ; elle est aujourd’hui consacrée. La littérature change avec son temps. Ce qui m’inquiète davantage, c’est la prolifération du récit de soi et de l’essai, qui finissent par étouffer le roman. L’autofiction, mot assez vague à mes yeux, s’est imposée. On part d’une expérience infime et l’on suppose aussitôt qu’elle concerne l’humanité tout entière. Cette passion de soi, cette complaisance, me paraissent plus menaçantes encore pour la grande littérature.
Je me dis souvent que ce ne sont peut-être pas les grands livres qui ont disparu, mais les grands hommes.
Le récit de soi a presque oblitéré le roman. Il était autrefois possible d’entrer dans une œuvre sans tout savoir de la psyché ni de la vie de son auteur ; c’était une liberté. Quand le texte est saturé de soi, tout change. Mais la menace principale reste, à mes yeux, d’ordre commercial. Lorsqu’on publie des centaines de titres, la qualité littéraire cesse d’être le premier critère : ce qui compte, c’est le potentiel de vente. Prenez Raphaël Quenard : j’ai songé à en parler, puis j’ai compris que cela ne s’adressait pas à moi. Je ne suis pas la cible. Les éditeurs cherchent là à capter un public venu des réseaux sociaux. Très bien. Mais si de plus en plus d’éditeurs ne misent plus que sur cela, il n’y aura bientôt plus de grandes lectures.
En un sens, plus les faux livres prolifèrent, plus les vrais gagnent peut-être en valeur.
Peut-être. Mais un éditeur, quel qu’il soit, regarde aussi ses ventes. Un mauvais livre qui marche facilitera la publication du suivant ; un livre plus exigeant qui vend mal se verra répondre : « Revenez plus tard. » Et les essais posent eux aussi un problème. À force de publier des ouvrages censés expliquer l’époque et faire de la sociologie le centre de la pensée, on occupe la librairie au détriment de l’invention. Bien sûr, il faut de tout : des livres plus commerciaux, des figures comme Raphaël Quenard, des essais accessibles, pour toucher largement. Mais il faut aussi des livres autrement exigeants, capables de faire penser en profondeur et de maintenir l’héritage des lettres. Tout est affaire d’équilibre. Au fond, tout l’enjeu est là : s’adapter sans s’abaisser. Les livres qui demeurent sont toujours des accidents ; mais encore faut-il des lecteurs pour les reconnaître, et des médiations pour les faire parvenir jusqu’à eux. C’est cette chaîne qu’il faut aujourd’hui défendre, coûte que coûte.
Édouard Leroy
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