« [UNE VOIX] o mâm’ son homm’ qu’ d’jà qu’ palp’ ses liass’ sur natt’ a mâm’ soir Algier o Ouahran… »

On m’a récemment confié que Pierre Guyotat organisait ses rendez-vous professionnels dans les rues de la capitale au milieu de la nuit. Je ne peux qu’imaginer ce regard fatigué par une pensée ininterrompue, cette allure taillée dans une matière frêle, habitée d’une langue indocile et brûlante, posant une voix d’enfant, reconnaissable entre toutes, sur les choses nocturnes. Guyotat, décédé en 2020, écrivain d’avant-garde, auteur d’une littérature du mal mais dont l’humanité et la tendresse, comme souvent, affleuraient à chaque phrase, travaillait à notre consolation.

Deux choses interpellèrent à l’annonce de la parution d’Histoires de Samora Mâchel. Que ce texte, finalement, existe – légende, œuvre fantasmée évoquée dans Coma puis publiée sous forme de fragments – mais qu’il soit surtout si abouti. S’inspirant d’un révolutionnaire homonyme du Mozambique, Guyotat dresse là la figure d’un jeune prostitué, « longue et large chevelure noire bouclée, seize ans, mis en prostitution sitôt dégagé du ventre de sa mère à Lisbonne » (Coma, 2006), débarquant à Marseille afin d’être confié à son nouveau propriétaire. Les voix des macs et des compagnons d’infortune du « bouic’ » (bordel) – le texte est accompagné d’un glossaire – s’y entremêlent, formant une narration plurielle, parlant de tous à tous, circulant entre les corps. Et c’est là que réside la beauté utopique du projet de Guyotat : « Aucun reste, aucun déchet qu’on rejette, aucun parler local ou déviant qui n’y ait sa place. » (Préface de Samora Mâchel). SM est une expérience de la torture, de la soumission, de la colonisation et de l’esclavage, chavirant les images que l’auteur rapporta d’Algérie – guerre au cœur de Tombeau pour cinq cent mille soldats et d’Idiotie. Une histoire vieille comme le monde nécessitant un langage vieux comme le monde afin d’en extirper toute l’insoutenable violence.

Car Histoires de Samora Mâchel est un ouvrage composé « en langue » (« Vous parlerez en langues ! » s’exclama le Christ) après Prostitution, Le Livre et Progénitures (réputés illisibles), versants de l’œuvre en langue normative (donc lisible). « En langue », c’est-à-dire en langage « inventé », métissé, érotisé, radicalisé. Guyotat puise ici dans la littérature médiévale, l’arabe, le kabyle, le corse, l’allemand et le polynésien (se considérant avant tout comme un « organisateur du saccage »). Ablation des « e » remplacés par des apostrophes (dépouillement et dénuement), mutation des voyelles, doublement ou triplement des consonnes, accentuations modifiées ou ajout de barres sur les diphtongues contractées ; entre langue populaire et langue du désir, Guyotat opère un retour à la poésie antique, quand elle était encore chant. « Bref, quelque chose d’assez proche de la musique » confiait-il à Gilles Barbedette – regretté, lui aussi – en 1984. Les éditeurs de cette admirable édition évoquent justement, dans la préface, l’idée d’une « babilisation » : « Tronc commun de toutes les langues […]. Qu’elle n’ait eu à subir aucune modification. » Si le sens émerge, c’est depuis notre inconscient, éprouvant un passé que l’on devine à travers cette « langue ».

« L’“écrivain” prostitutionnel ne peut écrire qu’à partir dun non-état de la langue, celui de l’enfant qui bégaye, celui de l’asservi, celui du putain, non-état qui entraîne en retour l’effacement de l’écrivain comme instance du verbe : “me tuer ou me vendre” (réaliser le texte ou le rendre muet). » (Préface du Livre)

Histoires de Samora Mâchel fut écrit à la main, la nuit, dans une écriture serrée et sans ratures tandis que Le Livre fut simultanément composé de jour et à la machine. Texte inachevé et inachevable, SM entraîna son auteur au seuil de la mort. Le 9 décembre 1981, Guyotat fut transporté à l’hôpital Broussais où il demeura inconscient pendant trois jours (moment où le corps devint littérature, absent et littéralement « passé dans la langue »). Expérience d’une dépression radicale narrée dans Coma paru en 2006, chef-d’œuvre incontestable et immédiat. Car lorsque Guyotat écrit « en langue », il le fait au péril de sa vie – revenir à Formation et Arrière-fond, récits initiatiques, manifestes de la nécessaire implication corporelle suscitée par l’écriture –, une « langue » faite pour être clamée, récit vocal formé dans le corps de l’auteur qui ne saurait rester indemne. « C’est la rhétorique de Samora Mâchel […] qui me mangeait de l’intérieur […] J’ai été dévoré par ces transformations » (Explications, 2000). Avant un long retour à la vie, « essayer par à-coups, si gauches, de reprendre du cœur. » (Coma)

Lire Samora Mâchel dans son intégralité reviendrait, comme avec les plus grands peintres, à réapprendre à lire. Mais l’idée n’est bien sûr pas là. Aller en revanche y puiser, y buter, s’y perdre, permettrait, pour ceux qui n’en ont pas encore la mesure, de saisir à quel point Guyotat demeure l’un des plus grands et des plus passionnants auteurs de ces cinquante dernières années. Ultime enfant terrible, dernier inventeur. Primitif et précurseur. « Laissez-faire, votre bouche se mettra à la parler » écrivait-il à propos de cette « langue » pour la quatrième de couverture de Prostitution.

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