Lors d’un entretien récent au micro du journaliste et écrivain Xavier de Moulins sur RTL, le philosophe célèbre André Comte-Sponville était interrogé sur son omniprésence apparente sur les réseaux sociaux – Instagram, YouTube ou encore TikTok. Paradoxe singulier : il ne possède aucun compte sur ces plateformes et n’y consacre pas une seconde. Ce sont les plus jeunes qui se sont emparés de ses conférences et entretiens filmés, les relayant massivement. La Gen Z n’est pas ennemie du colloque. Ces extraits, je les connais, ils réjouissent l’esprit. On y trouve des dissertations à la fois profondes et alertes sur, par exemple, l’ennui chez Spinoza ou Schopenhauer, nourrissant une véritable diététique du couple et de l’existence. Comte-Sponville raconte être régulièrement arrêté dans la rue par de jeunes admirateurs, avides de selfies, ce qu’il accepte volontiers. « Pourquoi pas ? », dit-il. Eh oui, pourquoi pas. Mais cette reconnaissance de l’auteur qui a des allures de hiatus n’est pas sans provoquer un léger malaise. Un jour, un homme d’une vingtaine d’années l’interpelle : « J’adore vos vidéos ! ». Le philosophe lui répond avec malice : « Vous savez, j’écris aussi des livres », avant d’ajouter : « Je préfère être lu que regardé. L’écrit est essentiel. L’époque tend à privilégier l’image plus que l’écrit, l’oral plus que l’écrit. » Au bout de ce mouvement, Marion Fritsch, créatrice de contenu, autrice et figure importante de la nouvelle scène poétique, se tient précisément au carrefour de ces mutations du rapport au texte, à l’image et à la littérature. Elle écrit : « Je ne ressemble à rien de ce que j’avais imaginé, mais je suis exactement ce que je veux être »… Mais que veut-elle être ?
D’abord, elle a invité ses abonnés à entrer dans les livres des autres. Cette médiation de la lecture s’est peu à peu transformée en une invitation à ouvrir les siens. En quelques années, Marion Fritsch a rassemblé près d’un demi-million de personnes autour de ses différentes plateformes. Sa trajectoire, résolument exogamique, épouse le passage souvent émancipateur de la lecture à l’écriture. Désormais, elle publie chez Albin Michel et Larousse : Les Fragments du cœur, Écrire les saisons du cœur, L’amour, les mots, la vie… Ce parcours singulier ouvre un vaste champ de questions. Que devient l’écriture dans un environnement numérique fondé sur la vitesse, l’algorithme et la circulation à flux tendu des contenus ? Comment les plus jeunes consomment-ils le texte aujourd’hui, et quel rôle jouent le smartphone et ses outils dans le rapport à l’objet livre ? Lit-on encore les textes, ou les consomme-t-on ? La littérature née sur les réseaux reste-t-elle enfermée dans un circuit endogame, sans véritable passage vers le temps long de la lecture papier ? Comment la reconnaissance littéraire peut-elle émerger lorsqu’on vient d’un écosystème longtemps regardé avec condescendance par l’édition traditionnelle ? L’algorithme a-t-il sa place dans le geste créatif ? À l’ère des réseaux sociaux, tout le monde peut-il écrire – et publier – des textes ? La figure de l’écrivain s’en trouve-t-elle transformée ? La littérature est-elle compatible avec sa mise en image ? Autant de questions ouvertes, légitimes, et peut-être décisives pour demain. Oui, comme André Comte-Sponville, Marion Fritsch est partout sur les réseaux – et elle écrit aussi des livres. Tout est dans ce aussi. C’est là, précisément, qu’a cheminé le fil d’Ariane de notre conversation.
Entretien
Vous avez publié trois livres, mais beaucoup de personnes vous ont découverte d’abord via les réseaux sociaux. Comment décririez-vous votre présence sur ces plateformes ? Aviez-vous imaginé, au départ, que cet espace deviendrait un lieu aussi central pour votre écriture ? Quel était votre projet ?
Je suis devenue une figure importante, assez incontournable, dans ce type de profil : ceux qui écrivent et publient sur les réseaux. Mais je ne l’avais absolument pas anticipé. Tout a vraiment pris forme pendant le Covid. À cette période, je suis tombée sur un compte Instagram qui proposait des chroniques de livres, accompagnées de citations de grands auteurs. Je me suis dit : « Je pourrais faire ça aussi, pourquoi pas moi. » C’était une manière de renouer avec la lecture, de me fixer un objectif. Je me suis donc remise à lire, à prendre plaisir à composer de belles photos, et surtout à écrire mes ressentis sur mes lectures. En l’espace d’un an, j’ai atteint dix mille abonnés, ce qui était considérable à l’époque. Grâce à cette visibilité, j’ai pu trouver un travail dans la communication : mon compte Instagram m’a servi de portfolio. Mais il me manquait un diplôme, sans lequel ça ne pouvait pas réellement aboutir. Je me suis alors inscrite à un DU d’écriture créative et métiers de la rédaction à Cergy. Nous étions une petite promotion de treize étudiants, il y avait des auteurs, des sociologues, et nous étions encadrés par des professeurs de littérature. Cette formation, que j’imaginais très académique, s’est révélée riche en ateliers d’écriture créative. C’est là que j’ai compris que je m’épanouissais pleinement dans l’écriture, et que j’y avais de réelles facilités. Le principe des ateliers était de lire nos textes à voix haute et de les partager entre nous. À travers les réactions des autres, j’ai compris que ce que j’écrivais fonctionnait, les retours ne mentent pas. N’ayant pas de pensée limitante quant au regard des autres, comme lorsque je publiais déjà mes chroniques littéraires, j’ai utilisé mon compte existant pour commencer à partager mes propres textes. De la même manière que cela avait créé une dynamique autour de la lecture, je pensais que cela pourrait nourrir une dynamique d’écriture. Très vite, tout s’est emballé. Pendant six mois les lecteurs se demandaient qui se cachait derrière ces textes, pourquoi aucun nom d’auteur n’apparaissait. À cette époque, je me montrais très peu. J’étais plus féminine, et je ne voulais pas que l’on pense que cela fonctionnait parce que j’étais jolie. Il était essentiel pour moi de dissocier mon image physique de ma production littéraire. Il y a d’abord eu un temps de reconnaissance et de référencement. Puis, lorsque l’on m’a proposé d’être publiée, j’ai compris qu’il allait falloir assumer une autre posture : devenir une figure inspirante, accepter d’exister aussi en tant que corps, en tant qu’image. Et ensuite, il y a eu les lectures sur scène…
Entretien
Avez-vous le sentiment que votre travail est perçu différemment selon qu’il est lu en ligne ou dans un livre ?
Il s’agit de deux dynamiques distinctes, portées par des profils de lecteurs qui ne se recoupent pas forcément. Ceux qui lisent mes livres ne me suivent pas nécessairement sur les réseaux sociaux, et inversement. Sur les réseaux, dans le flux du scroll, une phrase, une idée, un court texte peut nous accrocher. La lecture d’un livre, en revanche, implique une intention bien plus forte : c’est un engagement, une disposition intérieure différente. Et même lorsque mes abonnés sur les réseaux sont aussi mes lecteurs, ils ne me lisent pas avec la même énergie, ni dans le même état d’esprit.
Est-ce que vous vous souvenez du moment où vous avez senti que vos textes trouvaient un véritable écho auprès des lecteurs en ligne ? Comment s’est déroulé le phénomène de reconnaissance ?
Si l’on met de côté le nombre d’abonnés, ce qui m’a véritablement donné une forme de légitimité, c’est la publication de mon premier livre chez Albin Michel, Les fragments du cœur, en 2024. À partir de là, j’ai été identifiée comme autrice, comme personne physique, et plus seulement comme une présence en ligne. On m’a alors inscrite dans un monde – celui des réseaux sociaux – tout autant que dans un autre – celui de la littérature. Je me trouve aujourd’hui au croisement de deux univers qui se heurtent, l’un n’aimant pas l’autre. Comment vivre et naviguer dans cet entre-deux ? C’est une véritable quête identitaire, faite de choix et de partis pris. Au début, je publiais avec une forme d’inconscience. Puis, avec les années et le passage progressif d’une sphère à l’autre, j’ai pris conscience de certains mécanismes. Le monde de la littérature regarde encore de haut les réseaux sociaux et leurs utilisateurs. Ce regard n’est pas toujours celui des éditeurs. Eux ont compris qu’ils avaient besoin des réseaux pour relayer, promouvoir, vendre. Car cela reste, avant tout, une industrie commerciale. J’ai observé cette évolution ces dernières années : l’essor des partenariats, des collaborations, la mise en place d’une dynamique portée par une manne financière. Je suis régulièrement sollicitée par des éditeurs pour des projets ou des commandes, précisément parce que ma visibilité peut générer des ventes. On travaille de plus en plus main dans la main, mais toujours dans cette logique marchande. Lorsqu’il s’agit d’écriture, de reconnaissance intellectuelle et symbolique, il reste cependant beaucoup de chemin à parcourir. À ce jour, personne n’est encore parvenu à passer véritablement d’un monde à l’autre en bénéficiant d’une reconnaissance sincère.
Croyez-vous en une hiérarchie entre littérature « noble » et « commerciale », comme on pourrait distinguer littérature « classique » et « contemporaine » ?
Oui. Il existe différentes formes de reconnaissance : celle des pairs, du public, de la presse, des prix, du monde universitaire. Tout dépend de ce que l’on vise, de qui l’on souhaite toucher. L’essentiel, finalement, est de savoir à qui l’on s’adresse. En ce qui me concerne, j’ai grandi en banlieue, avec de grandes lacunes scolaires. Personne ne m’a jamais dit que je pouvais réussir, ni comment y parvenir. Cela a façonné un trait de caractère chez moi : oser, avancer sans trop me poser de questions. L’université m’a offert un espace pour expérimenter l’écriture et comprendre que je n’étais pas mauvaise. Si je m’étais fiée uniquement à mon vécu scolaire, j’aurais continué à croire que tout cela n’était pas pour moi. Mon cheval de bataille, aujourd’hui, est simple : dire aux gens que tout le monde peut lire, aimer ça, être touché par la poésie. Je me vois comme une porte d’entrée vers la littérature, quelqu’un qui tente de créer des ponts, sans reproduire les logiques d’élitisme social.
C’est important pour vous de mettre en avant ce côté autodidacte ?
Non. La preuve : je poursuis mon parcours et je viens de m’inscrire en deuxième année de master d’écriture créative. J’ai le désir de rattraper quelque chose, d’aller chercher un enseignement. L’important n’est pas de dire « je suis autodidacte » ou de souligner l’absence d’hypokhâgne puis de khâgne. Ce qui compte, c’est que l’autodidaxie permet d’oser davantage – notamment d’introduire du contenu littéraire sur les réseaux sociaux. J’ai pu complexer : je ne suis pas caucasienne, j’ai grandi en banlieue, je n’ai pas suivi d’études littéraires. Mais quelqu’un ayant traversé toutes les étapes du parcours académique classique aurait-il publié des poèmes sur Instagram ? Probablement pas. Ce qui importe, au fond, ce n’est pas d’être lu par tous, mais d’être accessible à tous. Ce sera d’ailleurs le sujet de mon prochain livre.
Qu’est-ce qui procure sa légitimité à un contenu littéraire ?
Au-delà de l’audition, il y a la publication, les retours dans la presse… et, en même temps, tout cela relève beaucoup du copinage, de la chance de connaître les bonnes personnes. J’ai mis du temps à comprendre ça. Bien sûr, il y a la reconnaissance des lecteurs. Mais plaire à tout le monde, c’est ne plaire à personne. La légitimité, je vais la chercher sur scène, en lisant mes textes, auprès de mes pairs, de poètes exigeants parmi lesquels je parviens à trouver ma place, et en écrivant des livres qui n’ont rien à voir avec ce que je fais sur les réseaux. Il faut savoir se diversifier. J’ai la chance d’avoir plusieurs espaces pour expérimenter des formes d’expression et de création variées.
Vous postez très régulièrement des courts textes poétiques : comment s’organise concrètement votre travail d’écriture ? Le format court influence-t-il votre manière d’écrire ?
Quand j’ai commencé à écrire et à publier mes textes sur Instagram, j’ai tout de suite compris qu’il fallait faire court. C’est la seule chose qui fonctionne vraiment sur ce type de médium. Même lorsque j’écris de la narration, mon écriture reste resserrée : c’est ma manière de faire, mon esthétique. Pour répondre à votre question, oui, le format court est une contrainte. Cela fait quatre ans que je propose ce type de contenu et je commence à en ressentir la saturation. J’ai envie d’explorer autre chose. Sur Instagram, ce n’est pas tant l’écriture qui doit se renouveler que les formats, et cela demande du temps et de l’énergie. Mais quand on a autant d’abonnés que moi, c’est qu’on a tout de même compris quelque chose aux mécanismes des réseaux sociaux : le choix des formats, la façon d’écrire, et les thèmes abordés.
Comment l’écrit peut-il se mettre en image ?
J’utilise ma voix pour accompagner les images de mes textes. L’oralité est centrale dans mon travail ; mon écriture est profondément orale. Il m’arrive d’ancrer mes textes dans des moments de vie : j’aime écrire sur l’ordinaire, le quotidien, les émotions, le banal. Si ce que je fais touche autant de personnes, c’est sans doute parce que je parle de choses simples, de ce qui nous traverse tous. Je me mets aussi en scène, notamment lors de mes lectures, pour être identifiée. Mon désir est de m’inscrire durablement, comme personne, dans le paysage littéraire, peu importe le temps que cela prendra. C’est une forme de pied de nez : il faut sans cesse jouer des coudes, prouver, montrer. La nouveauté dérange toujours, et lorsqu’elle a une grande force de frappe, elle est souvent mal accueillie dans un système qui fonctionne de la même manière depuis des années. Pour exister, je dois être en mouvement, bien plus que ceux qui lisent.
La volonté de poster un texte sur Instagram préexiste-t-elle au geste d’écriture ? Comment savez-vous qu’un texte est « terminé » et prêt à être partagé ?
Oui, j’écris en pensant aux réseaux, à quelque chose qui puisse être posté. Je n’ai pas du tout la même exigence sur Instagram que pour un livre. Les gens lisent, puis oublient ; je ne me pose pas la même question de la finitude d’un texte lorsque j’écris pour le livre, où tout est fixé sur le papier. Sur Instagram, il faut préserver une forme de légèreté, c’est un contenu gratuit, écrit pour le plaisir. Et n’oublions pas que poster est aussi une manière d’exister. Je sais quand je suis satisfaite ; parfois, dans ce que je produis pour Instagram, je ne le suis pas complètement, mais ce n’est pas grave – chose que je ne m’autoriserais pas pour des projets plus solides. La qualité d’un post sur Instagram n’a rien à voir avec le nombre de likes, même si cette réaction immédiate est galvanisante. Celui ou celle qui dirait que cela n’a aucune importance mentirait. C’est un encouragement. Dans mon cas, j’ai atteint une sorte de plafond de verre, mon nombre d’abonnés n’augmente plus. J’ai accompli quelque chose, et cela crée un détachement : les choses se font désormais de manière plus légère.
Quelle place l’algorithme occupe-t-il dans votre réflexion quand vous publiez ? Vous y pensez ?
Oui, bien sûr que j’y pense, parce qu’une vidéo ne fonctionne pas du tout de la même manière sur Instagram et sur TikTok ; il faut en avoir conscience. Mais ce n’est plus une obsession comme ça a pu l’être à une époque, quand je me disais qu’il fallait poster tel jour, à telle heure, parce qu’il y avait plus de monde. Aujourd’hui, si ça prend, tant mieux ; sinon, tant pis. Ce que j’écris aujourd’hui n’est pas moins bon qu’hier, mais je ne cherche plus à me renouveler à tout prix sur les réseaux. Je mets simplement toutes les chances de mon côté. Et puis, il faut aussi dire que nous ne sommes pas nombreux à proposer de la création littéraire et à avoir une plume : il y a Paul Joubert, Lucas Clavel.
Le fait de devoir être visible régulièrement peut-il entrer en conflit avec le temps long de la création littéraire ? Est-ce que cette logique de flux continu influence votre rapport au silence, à l’attente, à l’absence ?
Tout dépend de ce que tu veux faire. J’ai une facilité, l’écriture jaillit spontanément. Mais avec l’âge, le travail, la lecture, je suis devenue beaucoup plus exigeante, bien moins facilement satisfaite de ce que je produis. Quand je participais aux ateliers d’écriture pendant mon DU, je voyais bien que certains avançaient lentement, qu’ils avaient besoin de beaucoup de temps. Je n’ai pas du tout la même approche. Pour moi, l’essentiel, c’est que le texte sonne juste. J’ai l’impression d’avoir une sorte d’oreille absolue de l’écriture : si ça sonne juste, alors c’est bon. Parfois, je sens qu’il manque quelque chose, sans forcément savoir quoi. Pour un livre, le texte doit être irréprochable, à 200 %. Et il arrive aussi que je produise quelque chose de vraiment bien sans que cela m’ait coûté des heures de travail. Par ailleurs, oui, il y a la peur d’être absente et donc oubliée des lecteurs, mais aussi la peur de ne plus écrire. Il faut rester vigilante, les réseaux sociaux peuvent facilement induire de mauvaises motivations. Il est nécessaire d’apprendre à partager moins, mais mieux, et à parvenir à exister autrement, à travers d’autres activités. Des activités qui frôlent les réseaux – comme la promotion – sans être pour autant le lieu où la création a réellement lieu.
Vous parlez de promotion, que pensez-vous du terme « influenceur » ?
Je ne suis pas une influenceuse. Je n’influence pas, je fais du bien. Je propose à lire des textes qui apaisent, qui guérissent parfois, qui nourrissent davantage l’âme que l’intellect. Certains lecteurs ne me disent pas « j’adore », mais « merci », et cette reconnaissance-là est précieuse. Il y a, dans ce que je fais, quelque chose de thérapeutique, et je l’assume pleinement. Je suis en psychanalyse depuis dix ans ; peut-être que, sans en avoir toujours conscience, mon regard sur le monde est devenu plus juste, plus tendre, empreint de douceur. Même si je suis encore jeune, j’ai une forme de conscience des choses. Si demain je publie un livre et que j’en parle sur les réseaux sociaux, cela peut évidemment générer des ventes, c’est de l’influence. Mais ce n’est pas mon activité en soi. Je préfère que l’on parle de moi comme d’une « créatrice de contenu » sur les réseaux. Sur Instagram, on ne réfléchit pas seulement à ce que l’on écrit, mais à la manière de le mettre en valeur.
Pensez-vous que les réseaux sociaux redéfinissent aujourd’hui les figures traditionnelles de l’écrivain ?
Les écrivains qui se faisaient connaître uniquement par leurs livres et la presse, sont désormais sur les réseaux sociaux.
Lorsque L’amour, les mots, la vie sort en librairie, votre éditeur (Larousse) a misé sur le nom de votre compte Instagram et votre nombre d’abonnés sur le bandeau du livre. Pourquoi ?
Le problème de certaines maisons d’édition, c’est que lorsqu’un auteur dispose d’un grand nombre d’abonnés sur Instagram ou TikTok, elles misent beaucoup sur cette visibilité, sans pour autant déployer un véritable effort de leur côté en matière de promotion plus classique. Or, un abonné n’est pas un client, et c’est une distinction qu’elles n’ont pas encore pleinement intégrée. À trop compter sur la communication de l’auteur sur les réseaux sociaux, les ventes peuvent s’avérer décevantes. Si mon premier livre a trouvé son public, c’est avant tout parce que la thématique a touché : il parlait d’amour, et ce thème universel a permis à un large lectorat de s’y reconnaître. C’était un projet vendable, et j’ose espérer à la fois beau et bon. Ensuite, l’enjeu se situe ailleurs : parvenir à toucher la presse et bénéficier d’un tirage plus important.
Vendre des livres est-il aussi important que d’écrire ?
Ça dépend. J’ai accepté des commandes pour lesquelles les ventes ne m’importaient pas du tout. En revanche, j’avais placé beaucoup d’attentes dans mon premier livre. Je me disais, en toute franchise : « fais un livre qui marche, ensuite tu pourras écrire ce que tu veux ». Et paradoxalement, lorsque j’ai envoyé à mon éditrice les cinquante premières pages d’un roman en vers libres, formellement assez proche de Charlotte de David Foenkinos, je pensais qu’elle refuserait, qu’elle me dirait plutôt : « fais Les Fragments du cœur 2 ». Mais il n’en a rien été. Aujourd’hui, j’ai envie que le livre à venir rencontre son public, parce que j’aime écrire sur ce qui compte vraiment pour moi : les inégalités, les carences de langage, la nécessité de témoigner de ces réalités. Ce qui me porte, avant tout, c’est d’essayer d’aborder ces sujets.
Est-ce que tout le monde peut écrire, être publié ?
Beaucoup de gens pensent en tout cas que c’est à leur portée. Un jour, quelqu’un est venu me voir et m’a demandé : « Comment as-tu fait pour être autant suivie, avec autant d’abonnés ? Moi aussi j’écris des poèmes, mais ça ne marche pas. » J’ai lu ce qu’elle écrivait, il restait encore énormément de travail à fournir. Donc non, tout le monde ne peut pas écrire et être publié.
Les réseaux sociaux sont-ils un espace de complexité ou de simplification ? Est-ce un lieu où l’émotion prime sur l’analyse ?
Les réseaux sociaux sont avant tout un espace de couleurs, avec leurs propres dynamiques, leurs intonations, leurs codes, et c’est une bonne chose. Cela permet de sortir un peu du schéma très institutionnel du Masque et la plume ou de Télérama. Heureusement que les bookstagrameurs existent, ils ont inventé de nouvelles manières de parler des livres et de les faire circuler. Ce que je peux leur reprocher, en revanche, c’est le moment où un système de partenariats s’installe et où tout devient franchement « business ». De mon côté, j’ai fait le choix d’adopter une posture artistique plutôt que marketing, et j’ai arrêté de chroniquer des livres. Je ne pouvais pas porter cette double casquette, c’était une question d’éthique. Avant d’avoir ce véritable coup de foudre pour l’écriture, dans le cadre de mon diplôme à l’université, lorsque je parlais de mes lectures, je ne faisais jamais de critiques méchantes, même quand un livre ne m’avait pas plu. J’ai toujours été dans une logique d’empathie avec les auteurs. Une fois devenue autrice, il m’était impossible de dire d’un côté « achetez mon livre » et de l’autre de démolir le livre de quelqu’un d’autre. J’allais dire « qui fait ça ? » – et pourtant, certains le font. Il faut du respect pour le travail de chacun. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les critiques littéraires sont, en règle générale, des personnes qui osent rarement passer de l’autre côté de la barrière.
La critique littéraire sur les réseaux sociaux est-elle plus complaisante que celle de la presse traditionnelle, qui distribue bons et mauvais points ?
Elles ne se situent pas au même niveau. Ce que j’apprécie le moins dans la critique de presse, c’est son goût pour la joute verbale, le conflit intellectuel, et parfois une dimension politique, avec des enjeux humains qui nous échappent. Être passée de l’autre côté du miroir me permet de voir comment les choses se jouent en coulisses, et c’est souvent déceptif. Sur les réseaux sociaux, les créateurs de contenu disposent malgré tout de davantage d’autonomie et de liberté. Une liberté qu’ils peuvent conserver tant que leur activité ne leur rapporte pas d’argent. À partir du moment où intervient une rémunération, des contraintes apparaissent : il faut parler de tel ou tel livre, d’une certaine manière, selon des modalités contractuelles. À mon sens, cela ne peut fonctionner que si cela reste un plaisir, quelque chose qui naît d’un hobby.
Les réseaux sociaux transforment-ils le livre en objets de décoration ?
Non, pas du tout. Je crois au contraire que beaucoup de personnes se sont mises, ou remises, à la lecture grâce à ce biais. Acheter un livre et s’y plonger, ce n’est pas anodin. Tous les abonnés ne sont pas des lecteurs, mais qui sait, peut-être qu’un jour ils le deviendront…
Est-ce que le regard immédiat des lecteurs sur les réseaux sociaux peut parfois être plus intimidant que celui d’un éditeur ?
Ce sont deux regards différents, avec des enjeux distincts. Si je me sens intimidée, c’est lorsque je partage des contenus engagés, parce que je m’expose en prenant position. Cela peut susciter de la haine, c’est évident. Je le fais lors de moments forts, quand certaines choses me traversent profondément autour du féminisme, des droits LGBT+, ou à l’approche d’échéances électorales. Dans ces moments-là, je suis prête à perdre des abonnés, et j’en perds. Mais si je le faisais tous les jours – l’actualité le permettrait – ce que je sacrifierais, ce serait ma santé mentale. Et je ne me sens pas toujours légitime non plus. Être écrivain, c’est avoir la chance d’être lu et, parfois, il y a des choses sur lesquelles on ne peut pas se taire.
Quelle lectrice êtes-vous ?
Pour moi, la lecture conduit à l’écriture. J’ai des difficultés de concentration et du mal à lire plus de vingt minutes d’affilée, je lis par fragments, par touches. J’aime la littérature contemporaine, la poésie contemporaine. Je suis particulièrement sensible à l’autofiction, aux livres d’Édouard Louis, Annie Ernaux, Nicolas Mathieu, Cécile Coulon, mais aussi à Marguerite Duras. Tout cela fait sens pour moi. Je suis arrivée à la poésie assez tardivement, avec une forme de boulimie. J’ai développé un goût particulier pour les auteurs vivants, ceux qui travaillent des thèmes actuels avec une langue qui fait écho à la mienne, ici et maintenant, une langue affranchie des contraintes métriques, attentive avant tout au rythme de manière plus libre. Mais au fond, qu’est-ce que la poésie ? À l’origine, c’est une forme extrêmement codifiée, avec ses règles strictes. Elle a beaucoup évolué depuis. Il y a, par exemple, une dimension profondément poétique chez Marguerite Duras. Si je me définis aujourd’hui comme poétesse, c’est aussi parce que celles et ceux qui me lisent m’ont nommée ainsi. Il m’arrive par ailleurs de lire des essais qui se rapprochent de la poésie, publiés dans des maisons spécialisées dans ce champ. Je trouve cela très sain, il faut aérer les formes.
Quel est votre rapport à l’objet livre, dans un contexte de lecture de plus en plus fragmentée à l’heure du scrollage, du zapping, des flux continus d’images ?
Quand j’étais enfant, ma mère m’achetait des livres. J’entretenais avec cet objet un rapport très précieux, il ne fallait surtout pas le corner. Aujourd’hui, c’est différent, mais j’ai longtemps eu un rapport fétichiste au livre. Ayant grandi dans un environnement familial dysfonctionnel, il représentait une véritable échappatoire. Les livres m’ont-ils sauvée ? Oui, sans doute. Ils permettent de voyager, de vivre une autre vie que la sienne, de s’évader. Il y a une vraie différence entre lire un livre et lire sur les réseaux sociaux : lorsqu’on termine un livre, on ne se sent jamais mal de l’avoir fait. À l’inverse, sur le téléphone, le plaisir est celui de la consommation et, quand on sort de ce tunnel, on a parfois une forme de culpabilité comme après avoir mangé trop gras. La lecture d’un livre peut susciter une fierté, parce qu’elle demande un effort de concentration, le choix de s’y mettre, d’y revenir, de s’accorder ce temps-là. Mais le livre est aussi, pour beaucoup de personnes, un objet de douleur et de peur.
Pensez-vous que les réseaux sociaux transforment notre manière de lire et de comprendre la poésie ?
C’est un format particulièrement adapté aux réseaux sociaux, qui répond à une logique de vitesse. D’où le regain d’intérêt qu’il suscite, dès lors que les thèmes et le style restent accessibles. Le poème se consomme rapidement, il se lit et se relit, et peut s’inscrire dans une forme d’urgence.
La poésie supporte-t-elle moins la médiocrité que le roman ?
Oui, la poésie implique une plus haute exigence d’écriture.
Vous venez de créer une chaîne sur YouTube, « Marion lit à voix haute ». Qu’est-ce qui vous a décidé à proposer ce contenu ?
J’ai créé ce format pour montrer une autre facette de ma personnalité, pour parler de littérature par le biais de l’oralité, sans jugement. La lecture est une pratique qui possède une véritable dimension artistique, avec sa part d’incarnation, et c’est quelque chose que je sais faire. J’envisage cette chaîne YouTube comme un geste de générosité, une manière de donner accès à la littérature. L’interprétation y est naturelle, je ne la travaille pas comme le ferait une comédienne. Que je lise mes propres textes ou ceux des autres, je ne mets aucune barrière à mes émotions. La lecture à voix haute raconte autrement, elle apporte une valeur ajoutée. La poésie, d’ailleurs, est faite pour être dite. Et même avec le roman, cette dimension orale devient de plus en plus incontournable.
Vous proposez aussi des ateliers d’écriture. Quels sont les objectifs principaux de ces ateliers ?
Quand je propose des ateliers d’écriture, je tire le fil de l’autofiction avec les participants afin qu’ils puissent déposer leurs émotions. C’est une démarche plus thérapeutique qu’un atelier purement littéraire et intello. Souvent, en arrivant, les gens me disent : « On se croirait à l’école », à cause des feuilles, des stylos, des livres. Cela réactive parfois de mauvais souvenirs, alors même que la création peut être joyeuse et libératrice. Tout le monde a quelque chose à raconter. L’enjeu est donc avant tout de partager un moment qui fait du bien ensemble, puis de repartir avec davantage de confiance en soi et un sentiment de légitimité. Les cadres familial et scolaire peuvent avoir éloigné certaines personnes de ces pratiques. On peut être exigeant avec soi-même tout en accueillant l’écriture de personnes novices. J’anime par exemple des ateliers d’écriture avec des jeunes en réinsertion au tribunal de Bobigny, autour de la thématique de l’engagement citoyen. Au début, ils sont étonnés quand je leur dis que nous allons écrire un poème. Et pourtant, ils le font. Le lieu et le thème ne sont que des prétextes, à la fin, il y a toujours ce moment où ils se disent : « J’ai réussi, je l’ai fait. » Ils sont surpris que je les pense capables d’écrire. Avec mon prochain livre, je caresse l’espoir de pouvoir proposer cette même expérience dans des collèges et des lycées. Dans les ateliers d’écriture, les participants sont souvent intimidés, ont tendance à se dévaloriser, mais ils sont aussi curieux. La contrainte thématique ou formelle aide l’écriture à advenir, surtout quand l’angoisse de la page blanche est là. L’urgence d’écrire n’est pas la même pour tout le monde, mais grâce à la dynamique de groupe, chacun produit quelque chose. Et je me demande à quel moment, dans leur vie, quelqu’un leur a-t-il dit : « Vous pouvez écrire. On vous écoute. Lisez-nous ce que vous avez fait. »
Quels conseils vous donneriez à quelqu’un qui a des velléités d’écriture ?
Osez, travaillez, lisez.
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