L’Amérique existe d’abord par le truchement de tout ce que son nom génère en termes d’effets de réel et de fiction. C’est avant tout un phénomène translinguistique démontrant la puissance démiurgique du langage humain.

Ce serait à Saint-Dié-des-Vosges en 1507 qu’un cartographe du nom de Martin Waldseemüller aurait inscrit pour la toute première fois le nom d’Amérique sur un planisphère, s’inspirant pour cela du prénom du navigateur explorateur florentin Vespucci : Amerigo. Amerigo, America, Amérique. Le mot Amérique n’est cependant pas venu combler un vide, parce qu’avant il n’y avait pas de vide. Il est venu s’imposer et se substituer au réel.

Avant d’être américaine, durant la colonisation et le génocide des populations autochtones, l’Amérique était surtout française. En 1801 Chateaubriand dans le prologue à son roman Atala écrivait : «  La France possédait autrefois, dans l’Amérique septentrionale, un vaste empire qui s’étendait depuis le Labrador jusqu’aux Florides, et depuis les rivages de l’Atlantique jusqu’aux lacs les plus reculés du haut Canada. », ce que les historiens Gilles Havard et Cécile Vidal confirment bien dans l’introduction à leur ouvrage Histoire de l’Amérique française (Flammarion, 2023) en y écrivant : « Cette Amérique française se caractérisait par son gigantisme géographique. » L’Abbé Prévost quant à lui en 1731 dans Manon Lescaut nous apporte cette précision : « On commençait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississippi. »

Des « gens sans aveu », c’est-à-dire des individus sans foi ni loi.

« Les mots […] de minuscules doses d’arsenic » (Victor Klemperer)

Un effet, par exemple un empoisonnement, est la conséquence d’une cause. Ce que le langage met en œuvre produit ainsi toujours des effets qui ont des conséquences. Certaines peuvent être considérables. Étant notre élément naturel, tant pour nos échanges interindividuels que dans nos pensées et monologues intérieurs, le langage est une cause souvent ignorée mais pourtant capitale.

En narratologie on appelle « effet de réel » le résultat de l’usage de techniques narratives mises en œuvre pour, en insistant sur ses caractéristiques réalistes, obtenir l’adhésion d’auditeurs ou de lecteurs à une réalité en vérité fictive ; et on appelle « effet de fiction » le résultat de stratégies visant à nous faire accepter une réalité toute fictionnelle comme une réalité possible. Dans le premier cas il s’agit d’engendrer une illusion de réel, dans le second de rendre crédible une réalité fictionnelle.

Le mot Amérique cumule ces deux effets, lesquels entraînent à leur suite des effets de croyance, d’adhésion et de soumission. Ce que Jean Baudrillard en 1981 dans Simulacres et Simulation exprimait ainsi : « Disneyland est posé comme imaginaire afin de faire croire que le reste est réel ».

Ainsi, insidieusement, nous avons intégré une Amérique mentale que nous cherchons toujours à suivre, à imiter, et qui infuse en nous une sorte de fiction du réel.

Des mots peuvent être comme des fourgons cellulaires.

Notre langage humain a un fort potentiel générateur inoculant à notre insu et à doses massives de la fiction dans le réel, processus d’autant plus insidieux que les fictions elles-mêmes regorgent justement de réel.

Quoi qu’il en soit l’Amérique est ainsi la preuve gigantesque que la séparation, que d’aucuns s’entêtent à croire radicale et ferme entre le fictif et le réel, est en réalité franchissable et qu’elle est régulièrement franchie en masse depuis belle lurette. Pourquoi ? Tout simplement parce que par sa nature même le langage opère ainsi de manière sournoise en fusionnant réel et fiction.

Et les effets sont innombrables. Romain Gary écrivit au sujet de l’un des personnages de son roman L’angoisse du roi Salomon : « Et il a un léger accent américain, ce qui rassure beaucoup, car c’est une grande puissance. »

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