Vivons-nous les dernières heures de la littérature ? C’est une petite musique, plus souvent murmurée qu’entonnée, entendue çà et là, dans la bouche de ceux qui, sentant bien que quelque chose a changé dans notre rapport collectif aux textes, sont parfois tentés de baisser les bras : et si c’était foutu ? Et si les écrans avaient eu raison des livres ? Certes, il se trouve encore des ouvrages qui se vendent, parfois même très bien, des lecteurs, pour certains frénétiques, mais l’époque n’est-elle pas révolue où la lecture était un art universel, une religion de l’imaginaire, configurant le monde et les passions humaines ? L’amour des lettres n’est-il pas condamné à devenir un hobby d’initiés ou une inclination de privilégiés, à l’instar du goût des thés rares ou de l’équitation ? Une région parmi d’autres au domaine des loisirs ? Un culte minoritaire ? Ne serait-il pas plus sage, au lieu de s’obstiner à ranimer ces cadavres auxquels les bouquins finissent par ressembler, de rendre les armes, d’accepter de se laisser porter par le vent de l’Histoire et de ranger pour de bon son stylo ?
Je dois confesser que, n’étant pas réactionnaire pour un sou, et tenant les partisans automatiques du « c’était mieux avant » pour des esprits étroits, je partage bien souvent cette inquiétude avec eux. Comment être aveugle devant l’immense mutation qui se joue sous nos yeux, une métamorphose tellement flagrante que personne n’en parle ou presque dans le débat public, et qu’on traite de ringard ou de ronchon quiconque ose la diagnostiquer – comment ne pas prendre la mesure du recul terrifiant de la littérature ? Voyons plutôt : les jeunes Français passent en moyenne dix fois plus de temps sur leurs écrans que devant un livre, soit 19 minutes consacrées au second contre 3 heures 11 passées à scroller, liker, tchater, tweeter, s’insulter, zoner, jouer, se branler sur leur téléphone ou leur ordinateur. Même parmi ceux qui continuent de lire, la moitié avoue utiliser un écran en même temps. Le bientôt trentenaire que je suis ne peut pas ne pas remarquer que, même parmi mes amis les plus « intellos », une proportion très importante me confie ne plus lire qu’à la plage, lorsque le soleil fait chauffer les smartphones. Le correcteur de copies que j’ai été ne peut pas ne pas constater, y compris à l’université, un niveau global d’orthographe largement inférieur à celui qu’on observait, toutes classes sociales confondues, dans les écoles d’il y a cinquante ou soixante ans. L’auteur que je suis ne peut pas ne pas observer qu’une angoisse anime le monde littéraire d’aujourd’hui : le sentiment qu’il faudra se battre laborieusement pour convaincre les nouvelles générations d’aimer la lecture. Le lecteur boulimique que je suis enfin ne peut pas ne pas s’avouer à lui-même qu’en l’espace de dix ans, il lui est devenu plus difficile, moins naturel de lire. Comme si cette pratique était condamnée à n’être plus vécue comme un élan spontané dans les décennies qui nous attendent.
N’entrons-nous pas dans un siècle obscur, saturé d’images à foison défilant comme les ombres d’une caverne infernale ? Dans une époque marquée par une zombification globale sur fond de brouhaha ? Un siècle qui aura commencé sur un autodafé certes invisible mais hélas bien réel : l’autodafé de nos bibliothèques ? Un millénaire inauguré par le crime silencieux de la littérature ?
Il y a ce célèbre chapitre de Notre Dame de Paris, « Ceci tuera cela », où Victor Hugo propose une généalogie de la naissance de l’écriture en tant qu’art universel. Jusqu’au XVesiècle, explique-t-il, c’était l’architecture qui constituait le « registre principal de l’humanité ». Une pensée métaphysique, religieuse, sociale, politique avait besoin de se matérialiser dans la pierre pour se diffuser dans un siècle et se transmettre à la postérité. Gage de gloire immédiate et d’éternité, l’édifice était à la fois un dispositif synchronique de médiation et le support diachronique de la transmission. Construire, c’était écrire sans le pouvoir des mots.
Mais la résistance du bâtiment a beau être durable, note Victor Hugo, elle n’est pas immortelle. Ses vitraux, ses fresques et ses frontons ont beau être accessibles à tous, ils ne sont pas à la portée de tous : seuls les monarques, les mécènes et autres magnats peuvent se permettre d’offrir une existence architecturale à leurs idéaux. Son réseau de significations a beau être symbolique, il n’est pas tout à fait signifiant, dans la mesure où il est contraint de réduire, de simplifier, de caricaturer le contenu d’une pensée ou d’un livre pour le populariser.
D’où cette « révolution mère », « le plus grand événement de l’histoire », que fut l’invention de l’imprimerie. Désormais, l’esprit s’objectivera dans une forme certes moins impressionnante, mais d’autant plus agile : l’écrit reproductible. Susceptible d’être dupliqué à l’infini, et donc de voyager n’importe où sur le globe. Ce faisant, la pensée cesse d’être solide. Elle devient « vivace » et « s’éparpille aux quatre vents ». C’est un incendie qui commence, dont les flammes s’allument dans l’esprit de chacun, et qui donnera les Lumières, le printemps des peuples.
« Le livre va tuer l’édifice » : telle serait la destruction créatrice qui engendra notre modernité. Une modernité enfantée par Gutenberg et tuée par Steve Jobs. Portée par Descartes – écrivant son Discours en français pour être lu par le grand nombre –, Voltaire, Zola, Sartre et achevée par Legend, Cyprien, McFly et Carlito. Incarnée par des écrivains et relayée par ces héros 2.0 que sont les youtubeurs et influenceurs, premiers détenteurs de la parole publique dans une ère où la société se structure, non plus comme un langage, mais en réseau d’images.
Une fois qu’on a posé cette hypothèse accablante, que faire ?
Son deuil ? Préparer l’enterrement de la littérature ? Écrire son épitaphe soignée et élégiaque ? Danser peut-être un peu sur le pont du Titanic avant de se laisser couler comme tout un chacun ? Gémir ou mourir en silence, mais accepter l’évidence du naufrage ? Plier boutique ? Se résigner gentiment au dépôt de bilan et passer à autre chose ? Tuer le temps et se cramer le cerveau en matant, sur Instagram, des chatons trop mignons qui miaulent pour appâter le follower, ou des militants surindignés de tout et de n’importe quoi, hurlant leur colère pour plaire à des gens qui étaient d’accord avec eux avant d’ouvrir leur vidéo ? Bref, abdiquer pour de bon ? Faire le mariole dans une époque qu’on juge vouée à la bêtise universelle ? C’est une solution que je qualifierais de marxienne ou de médiologique : puisque l’évolution de la technique détermine celle de la pensée, que les innovations matérielles conditionnent l’évolution des structures idéelles, il est impossible d’inverser le cours de la marche historique, en l’occurrence d’annuler les effets culturels d’une mutation technique. Dès lors que la technique serait intelligente en elle-même, à quoi bon s’opposer à sa part aliénante ? Autant courber l’échine devant sa volonté, se contenter de décrire ses ravages sans jamais hausser la voix ou s’opposer à ses machinations…
Sauf que, justement, cette posture fataliste fait passer le constat – discutable – du pire pour un projet en soi. Elle confond l’observation du mal avec une décision programmatique. Tout à son fétichisme, elle oblitère la part de négativité qui a donné naissance à la technique : cette liberté humaine logée au cœur de la praxis.
Car en l’occurrence, rien ne garantit que la victoire apparente de l’écran sur le livre sonne véritablement le glas du second.
Il ne faudrait pas négliger ce que rappelait William Marx dans son très bel Adieu à la littérature : la crainte d’une mort de la littérature est une idée elle-même littéraire. Forgée par des auteurs qui, tantôt flamboyants, tantôt mélancoliques, avaient besoin de se convaincre qu’ils étaient les derniers à écrire pour féconder leur œuvre. Il se peut, après tout, que l’amour de la littérature exige en premier lieu, pour être créatif, de revenir au point zéro du rapport au langage. A cet égard, la littérature ne donne-t-elle l’impression de mourir aux yeux de ses admirateurs qu’aux heures où elle se réinvente ?
Certes, en ce XXIe siècle naissant, la menace d’une régression soudaine de la littérature semble plus criante qu’au temps de Mallarmé ou des surréalistes. Mais de là à y voir un processus inexorable, le pas semble hâtif. Même les médiologues invoquent « l’effet jogging », cet équivalent d’un clinamen moderne, grâce auquel une innovation technique peut produire des conséquences contraires à celles qui devraient découler de sa fonction initiale. Ainsi pourrait-il en être du sort de la littérature : assister, en guise d’éclipse, à une renaissance. Ne pas proclamer, dans le sillon de Victor Hugo, que l’écran tuera le livre. Mais noter par exemple que la littérature n’est pas réductible à l’objet-livre. Son devenir est trans-historique : ne pouvant être réduit à une époque, ni celle du papyrus ni celle de l’imprimerie, il dépasse largement le devenir fugace de ses supports techniques. Dépourvu de date de naissance précise, il ne saurait pour la même raison avoir une année de décès. De ce postulat, ne pourrait-on pas parier qu’à l’endroit même où la littérature est censée trépasser, elle puisse refleurir ?
Ce pari peut sembler chimérique. Reste qu’il s’appuie sur un fait contemporain, voire un véritable phénomène de la modernité – un phénomène qui nous a semblé suffisamment important, à La Règle du jeu, pour que nous lui consacrions un dossier : l’émergence, sur les réseaux sociaux, d’une nouvelle critique littéraire. Une critique 2.0, proposée par des comptes qui, au lieu de publier des photos de chatons ou des tweets indignés, utilisent l’agora digitale pour partager leurs impressions de lectures. Des « influenceurs » qui font la « promotion », non de marques de vêtements, de restaurants branchés ou d’hôtels de luxe, mais d’un produit dont la portée est celle de la gratuité : les livres qu’ils aiment, classiques ou contemporains. De véritables stars, suivies parfois par des centaines de milliers d’admirateurs, qui triomphent dans l’empire des écrans pour mieux lui résister de l’intérieur et rétablir dans ses droits le royaume que cet empire était censé terrasser : celui de nos bibliothèques. Des figures éminemment modernes, maîtrisant à la perfection tous les codes de la communication digitale, procédant pourtant d’une passion éternelle : l’amour de la lecture.
Ils s’appellent Christopher Laquieze, Agathe Ruga, Marion Fritsch, François Coune, Martin Boujol, Lev Fraenckel, Karine Dijoud, sans omettre Aymeric Goetschy, qui n’est certes pas influenceur mais fait rayonner les livres sur Brut – et tous ces noms forment la cohorte d’un combat grandiose et périlleux : sauver la littérature à l’endroit même où elle devait périr.
Il se peut, désormais, que la littérature doive faire l’objet d’un engagement en soi. Cette phrase est étrange à écrire, car elle formule un paradoxe déroutant. Depuis la nuit des temps, c’est bien plutôt à la littérature qu’il appartient, lorsqu’elle le décide, de s’engager pour servir des causes qui, parce qu’elles relèvent de la réalité, sont extérieures à sa sphère autonome. C’était Platon s’embarquant pour Syracuse. Cicéron démasquant Verrès ou Catilina. Pascal attaquant les jésuites. Voltaire s’échinant à défendre Callas. Hugo contestant le pouvoir de Napoléon III. Zola rétablissant l’innocence de Dreyfus. Sartre, théoricien de la façon dont il devait quitter son bureau, abandonner son opus sur Flaubert et descendre sur le pavé parisien, se mêler à la foule des étudiants pour tonner contre le capitalisme ou la guerre au Vietnam. La littérature acceptait de sortir d’elle-même, de compromettre sa pureté, d’abandonner la tour d’ivoire et l’amour immaculé du style. Elle acceptait de s’oublier chaque fois qu’il en allait de la dignité d’un monde sur le point de se défaire.
Mais qu’advient-il lorsque cette dynamique s’inverse ? Lorsque ce n’est plus le monde historique qui a besoin d’être secouru par la littérature, mais cette dernière qui se voit engloutie, menacée par l’époque actuelle ? Alors, il importe de retourner la logique. Si l’on veut que la littérature puisse à nouveau s’engager à l’avenir, il faudrait concevoir un engagement qui s’attacherait à défendre le caractère désengagé de la littérature. Un engagement qui serait transcendantal, visant à garantir les conditions de possibilité des engagements futurs pour la littérature.
De cet engagement, les nouveaux critiques, ces passeurs digitaux, seraient l’avant-poste – et leur stratégie de combat me paraît à la fois lucide et ingénieuse : refusant à la fois de clamer « c’était mieux avant » ou de crier « ce sera mieux demain », de baisser les bras et de baisser la garde, renvoyant dos à dos les nostalgiques et les modernes béats, les technophobes et les geeks, ils ont choisi de mener la bataille dans l’œil même du cyclone.
Tels ces lambertistes qui, au nom de cet entrisme prôné par Trotski, rêvaient d’intégrer l’appareil du Parti socialiste pour le détourner de l’intérieur, ils ont choisi d’investir massivement l’espace même de toutes nos aliénations pour y pratiquer, à contre-courant du dispositif dont ils sont les vedettes, un travail de démocratisation massif de la littérature. Sauf qu’à la différence des disciples de Pierre Boussel, ils réussissent bel et bien à nous désabrutir tout en nous divertissant – et donc à retourner les normes du digital contre elles-mêmes.
En cela, c’est plutôt à l’injonction socratique de redescendre dans la caverne pour la contester entre ses parois que leur démarche est comparable. Les « influenceurs littéraires », les sentinelles d’un nouveau rapport à la littérature : ni passéiste, ni dupe du présent ?
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Mais il ne faut pas s’en tenir à cette appréciation. Car cette nouvelle critique ne vaut pas seulement par son appropriation des outils numériques, ni par la manière dont elle attire vers la littérature un public qui tend à la déserter. Il se pourrait qu’elle revête une véritable positivité eu égard à ses propres pratiques de lecture, d’appréhension des textes, d’appréciation des livres et d’interprétation. Il se pourrait qu’outre la modernité de ses supports techniques, elle soit intrinsèquement innovante, véhiculant une méthode qui est, elle aussi, d’avant-garde.
La première hypothèse susceptible d’être émise à ce sujet consisterait à décrypter, chez les influenceurs littéraires, l’émergence d’une critique collective, semblable à cet intellectuel collectif que Deleuze appelait de ses vœux. Une critique en réseau. Voire, peut-être, en rhizome. A savoir une critique qui se serait soumise à un mouvement de désindividuation, cessant d’être structurée autour de la figure de l’individu-critique, ce personnage nimbé d’une autorité esthétique à la fois évidente et inexplicable, permettant à sa sensibilité de revêtir une valeur normative aux yeux des autres.
Il y a toute une mystique, tout un imaginaire presque ésotérique, par lequel le critique se fait sourcier, alchimiste, Champollion, cabaliste, décodeur de hiéroglyphes ou de secrets. Son appréciation d’une œuvre ne relèverait pas d’une simple évaluation personnelle – selon des critères et des affects qui ne dépendraient que de lui – mais d’une révélation. Impénétrable, et pourtant visionnaire, le critique serait cet être dont la sensibilité transcenderait la relativité des attraits personnels pour atteindre une certaine vérité. Hume, dans son Essai sur la norme du goût, montrait que, si les goûts étaient aussi divers que les opinions, s’ils n’avaient pour cette raison aucune validité épistémique en tant que tels, le critique pouvait donner aux siens une portée supérieure à condition de suivre une règle énigmatique : la délicatesse, cette sorte de sixième sens lui permettant de déceler la vérité d’une œuvre. Tel Sancho qui, chez Cervantes, parvient à deviner en quelques gorgées qu’une clé métallique est tombée dans une barrique de vin, le bon critique serait celui dont les avis seraient définitifs, s’imposeraient comme des connaissances.
Le critique comme professeur de goût ? Sur les réseaux sociaux, cette mythologie s’évapore d’un seul coup. Face à la prolifération des comptes liés à la littérature, c’est le réticulaire qui prime l’individuel. Sur un même pied, les évaluations personnelles ne valent que dans la mesure où elles sont intégrées à un espace de délibération collective. Ce sont, bien sûr, les multiples forums où les lecteurs débattent ; ce sont, sur Babelio, les communautés qui s’agrègent autour de la passion de tel ou tel auteur ; ce sont, sur Twitch ou sur YouTube, les lives en collaboration, les book-clubs réunis en visioconférence ; mais c’est, plus simplement, le fait qu’un influenceur digital se soumet aux commentaires, et donc à l’évaluation, de ses propres lecteurs.
Car, contrairement à la critique publiée dans un journal, celle des réseaux sociaux n’est jamais « postée » isolément. Aussitôt mise en ligne, elle agrège des couches de commentaires (« moi aussi je l’ai lu », « ce bouquin est nul », « génial », etc.), de réactions (« je ne suis pas d’accord avec vous quand vous dites que le style de Houellebecq vous console », « Angot me plait par sa concision et l’austérité de son écriture », « pas du tout, ce qui ressort de son style c’est bien plutôt son émotivité »), de commentaires de commentaires, de réactions à des réactions, et ce à l’infini.
Au sein de cette agora participative, la figure du critique tend à s’effacer à mesure qu’elle s’affirme. Ce qui prime, par-delà l’influenceur en tant qu’individu, c’est la portée incitative, fédératrice de son travail. Si bien que la naissance de cette nouvelle critique aurait fait advenir un espace véritablement participatif où toutes les voix, tous les goûts, toutes les herméneutiques s’articuleraient et se mettraient en batterie. Une démocratie directe pour l’art de lire ensemble.
A moins qu’il ne faille y déceler, à l’inverse, une hyper-individualisation de la critique – à condition d’entendre ce terme dans son sens incarné et non pas narcissique : face à leur communauté de followers, les critiques sont, avant tout, des individualités idiosyncrasiques. Et ils se présentent comme tels devant leur public, mettant en scène leurs lectures comme d’autres exhiberaient leur vie quotidienne. Pour cette raison même, ils ne peuvent pas feindre que leurs jugements esthétiques sont, comme le théorisait Kant au début de la Critique de la faculté de juger, des jugements désintéressés, nécessaires, dotés d’une finalité sans fin et ayant une prétention à l’universalité.
Comment, en effet, tenir son jugement artistique pour valable pour tous quand, sur les réseaux sociaux, la sensibilité esthétique se dévoile au contraire en tant qu’elle est morcelée, démarquée, disputée et plurielle ? Face à la structure même des plateformes digitales, les critiques 2.0 sont bien obligés d’assumer le caractère éminemment subjectif, situé, et donc relatif de leurs goûts littéraires.
Souvent, on les observe exprimer avec une transparence désarmante ce qui, dans un livre donné, les a personnellement touchés, choqués, ébahis, étonnés, ennuyés. Les différents affects suscités par la lecture, ils les présentent à nu. Tels qu’ils les ont directement éprouvés. Sans chercher à les masquer sous un vernis prétendument rationnel. Ce faisant, les influenceurs recourent à une méthode de démystification : au lieu de chercher à convaincre leurs influencés, ils préfèrent exprimer et affirmer. Transmettre, non des injonctions, mais une gamme d’impressions. Parler d’un livre, non en cherchant à révéler son essence, mais en restituant la réverbération qu’il opéra sur leur propre regard. Parce qu’ils se présentent à leur public depuis leur ipséité, ces critiques dévoilent les biais qui sous-tendent leur jugement. Ils exhibent l’arrière-plan social, culturel, imaginaire, psychique qui conditionne leurs appétences et leurs aversions. Certes influenceurs, ils ne rechignent pas à dévoiler ce qui les influence.
A ce titre, les influenceurs littéraires dont le contenu m’intéresse le plus sont probablement ceux qui n’hésitent pas à mettre en relation leurs recommandations livresques avec leur propre expérience personnelle : Christopher Laquieze justifiant l’estime qu’il voue au réalisme magique et aux romans métaphysiques par ses voyages à l’autre bout du monde et sa quête philosophique ; Karine Dijoud invoquant son expérience professorale et son érudition en lettres classiques pour défendre la liberté qui émane des styles classiques ; François Coune n’hésitant pas à entrelacer, sur son compte Instagram, son journal de lecteur et le récit de son parcours professionnel, citoyen, amoureux ; Agathe Ruga mettant en miroir les ouvrages qu’elle admire et ceux qu’elle rédige. Et tant d’autres, dont les méthodes, les tropismes se dévoileront au cours de ce dossier.
Entre la dissolution de l’individualité et son exacerbation concomitante, pourquoi faudrait-il percevoir une contradiction ? et cette double tendance qu’on observe simultanément dans la critique digitale, pourquoi étonnerait-elle ? Ce paradoxe apparent est de nature dialectique. Il atteste qu’au fond les influenceurs littéraires prennent pleinement place dans l’évolution des théories critiques. Après la mort de l’auteur prophétisée un temps par Roland Barthes, après le « qu’importe qui parle » de Michel Foucault, après cet effacement de l’individu dont un certain structuralisme a été l’artisan, nous assisterions, en littérature comme ailleurs, non à un retour de l’égocentrisme, mais à l’irruption d’une nouvelle individualité. Une individualité d’emblée mise en relation avec la somme des autres, qui ne trouverait son authenticité, qu’à travers une mise en réseau collective. Un lecteur à la fois suprêmement moi et profondément lointain, intime et étranger, dont le regard serait en somme décentré de lui-même, libéré du monopole que le point de vue exclusif de chacun voudrait exercer, car par principe traversé d’une pluralité de perspectives. Un lecteur dont les yeux seraient des volières.
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Nous en venons à l’objection principale que pourrait susciter l’apparition d’une critique littéraire à part entière sur les réseaux sociaux.
Certes, dira le lecteur réticent, cette critique 2.0 n’est pas superficielle ; assurément, elle permet d’endiguer les effets abrutissants de la révolution numérique, d’enrayer le recul de la littérature ; d’accord, elle ne se contente pas d’actualiser le travail de la critique en l’adaptant aux écrans, car elle porte en elle une méthode différente ; très bien, elle est tiraillée entre un tropisme vers le collectif et une dynamique individualisante ; peut-être cette tension lui confère-t-elle une véritable originalité, voire une puissance nouvelle. Oui, mais voilà : aussi sexy et successful qu’elle soit, cette critique sur laquelle vous vous extasiez n’est qu’une forme frelatée de la critique old-school. Une version dépréciée, au rabais. Plus accessible pourquoi pas, mais cette popularité signifie qu’elle est moins élitiste, et donc moins exigeante. Car précisément, elle est la fille de cette tendance qui a dégradé toutes les professions, cette maladie du siècle qui transforme nos sociétés en plateformes à ciel ouvert : la fille de l’ubérisation.
Examinons cet argument. Au même titre que d’autres professions – les hôteliers remplacés par des « hôtes » sur Airbnb, les guides homologués par des « vendeurs d’expériences » sur Tripadvisor –, le métier de Sainte-Beuve se soumettrait au XXIe siècle à cette mutation que connaît l’économie contemporaine : la substitution d’emplois où les prestataires, n’étant plus salariés d’une entreprise (d’un journal, en la matière), rencontrent directement leurs usagers sur une application. Les influenceurs littéraires seraient-ils aux critiques « classiques » ce que les chauffeurs de VTC sont aux taxis ? Poursuivie avec dédain, cette analogie se voudrait méprisante. Il s’agirait d’insinuer que, bradé sur des réseaux, l’art de la critique aurait été dépossédé de la compétence qui lui était associée : ce doigté élégant, cette maestria exigeante, cette finesse savante, ce mélange de culture et de sens du détail qu’il avait arborés quand il se déployait dans des cercles autorisés. Mais n’est-il pas possible, par l’un de ces retournements de stigmate qu’affectionne notre époque, de défendre cette même conception sans le moindre snobisme, en la déminant de tout ce qu’elle pourrait comporter de dépréciatif ? Replacer l’émergence de cette néo-critique sous la perspective de l’ubérisation, non pour insinuer qu’elle serait une dévaluation de la précédente, mais pour l’analyser à l’aune de sa véritable singularité sociale… Affirmer qu’en effet, les influenceurs littéraires sont bel et bien le fruit d’une certaine « ubérisation » – mais en ajoutant qu’ils devraient clamer cette ascendance haut et fort, voire la revendiquer avec fierté… Voilà notre intuition, à La Règle du Jeu.
Car, si l’ubérisation a incontestablement bouleversé des pans entiers de notre économie, fragilisé des acquis sociaux, créé un rapport précaire au travail où, sous couvert de flexibilité, les individus ne bénéficient d’aucune des garanties associées au statut de salarié ; si l’ubérisation a détruit des savoir-faire, mis en branle des traditions, frappé d’inutilité des formations pourtant nécessaires ; si l’ubérisation a répandu partout le chaos d’un atomisme généralisé, il n’en demeure pas moins qu’elle a eu une vertu, peut-être même la seule : elle aura décloisonné l’univers professionnel des activités créatrices reposant sur l’influence sociale. Un continent jusqu’alors perçu par ses prétendants comme inabordable, soumis à une hiérarchie sclérosée et un élitisme abscons, et dont les portes d’entrée étaient verrouillées par des clés mystérieuses, s’ouvrant ou se fermant au nez des aspirants-artistes selon des critères plus ou moins nébuleux, plus ou moins arbitraires, mais jamais rationnels : avoir un contact ici, une bonne réputation là-bas, se faire un nom dans telle institution, redoubler de stratégie pour gravir tel échelon, avoir beaucoup de chance à un moment donné, sauter sur l’occasion rêvée qui se présentera, provoquer le hasard si l’occasion fait défaut, devoir sa fortune à la loterie ou la reproduction sociales…
Si bien qu’il faudrait, sur ce point – et seulement sur ce point -, saluer le processus de l’ubérisation, à l’image de cet hommage paradoxal que rendaient Marx et Engels à la bourgeoisie dans le Manifeste du parti communiste, relevant qu’elle « a joué dans l’histoire un rôle essentiellement révolutionnaire », au sens où elle a « brisé sans pitié » les chaînes qui « unissaient l’homme féodal à ses supérieurs naturels », auxquelles elle a substitué le lien transparent du « dur argent comptant ». De même, force est de constater que, dans les professions où le succès est indexé sur la notoriété, l’ubérisation aura eu un effet imprévu de démocratisation des possibles. Dans les secteurs du stand-up, de la musique, du militantisme politique, elle aura permis à de nombreuses vocations d’éclore, à des kyrielles d’aspirations de se réaliser, à quantité de rêves de gloire de s’accomplir, qui eussent été probablement tués dans l’œuf au siècle précédent.
Prenons, par exemple, le théâtre de l’humour. Avant la révolution numérique, ne fallait-il pas se faire adouber par des institutions (café-théâtre, émissions télévisuelles), des mécènes (Canal+) ou des mentors (Jamel Debbouze) pour espérer faire rire le grand public ? Combien furent-ils qui, faute d’avoir les bons contacts, l’audace d’aborder une star à la fin d’un spectacle, ou la chance d’être recrutés ici ou là, durent se contenter de rester des Coluche confidentiels, se contentant d’amuser la galerie privée de leurs amis personnels ? Avec les réseaux sociaux, la donne changea du tout au tout. Du jour au lendemain, la ligne de départ devint la même pour tous et accessible à n’importe qui : il suffisait, pour exaucer ses rêves, d’acheter une caméra, de s’inscrire sur tel ou tel site (Dailymotion YouTube, Facebook, Instagram), d’exécuter un sketch dans sa chambre, de le filmer soi-même, et de le diffuser à la cyber-agora sans sortir de chez soi. Aux systèmes de validation verticale (plaire au patron d’un bar, à un présentateur TV, à un producteur ou à un metteur en scène), un nouveau critère horizontal s’imposait, décidant seul du sort des carrières : être adoubé par le public. Liké. Partagé. Suivi. Et payé, via le réseau en question, grâce à la monétisation résultant du succès.
Certes, rien n’abolira jamais cette « rareté » dont Sartre, le Sartre de la Critique de la raison dialectique, avait compris qu’elle était au cœur des choses : pas de place pour tout le monde au pays des humains.
Bien sûr, il y aura toujours des vocations manquées parmi les amateurs contemporains du rire. Des Desproges en puissance passés sous les radars des internautes. Des Guy Bedos invisibilités par les algorithmes. Des Elie Kakou snobés par les bulles de filtre.
On pourrait même objecter que la quantité de « vues » est un critère de légitimation qui comporte également ses failles, ses biais et ses angles morts : ne favorise-t-il pas les contenus les plus efficaces, aux dépens d’un humour plus feutré ? N’écarte-t-il pas, lui aussi, quantité de talents ? N’instaure-t-il pas une hiérarchie qui, comme tout système de pouvoir et de reconnaissance, fonctionne selon des normes aux fondements arbitraires ?
Toutes ces critiques sont vraies. Mais elles passent à côté de la véritable métamorphose qu’a opérée l’ubérisation, à savoir l’avènement d’une société im-médiate – au sens littéral du terme : un tissu social où les médiations ont sauté. Où il n’est plus besoin d’être légitimépour pouvoir se lancer dans une carrière convoitée. Où tout le monde, absolument tout le monde, peut devenir humoriste, journaliste, guide touristique et, bien sûr, critique littéraire.
Quelles seraient les caractéristiques de cette critique immédiate ?
La liberté d’abord. Antiscolaire et débordante. J’entends par là que, sur les réseaux sociaux, la littérature ne fonctionne pas comme un champ, à savoir comme un espace où s’affrontent des forces clairement définies, distribuant leur bénédiction ou leur véto aux nouveaux arrivants, et disposant chacune d’une fonction symbolique. Quand il introduisait ce paradigme, Bourdieu réfléchissait notamment à la façon dont les jeunes auteurs, quand ils ne sont pas reconnus par leurs pairs – et qu’ils n’ont donc pas le privilège d’être associés à une « avant-garde consacrée » – se retrouvent dans une position hasardeuse. Perçus comme des « artistes ratés », ils convoitent le statut de « maudits », sinon de « révolutionnaires ». Aussi sont-ils contraints de s’imposer par des voies détournées : il leur faudra, ou bien surjouer le conservatisme, ou bien s’établir comme des hérétiques, partisans d’un « principe de légitimation nouveau ».
Je ne suis pas certain que le concept de « champ » décrive adéquatement tous les enjeux constitutifs du monde littéraire. Il faudrait discuter ailleurs, car tel n’est pas l’objet de ce texte, sa pertinence en soi pour appréhender l’univers de la critique. Mais avec l’émergence d’une critique immédiate, ce paradigme vole naturellement en éclats. Pour se positionner dans le champ de la critique littéraire sur Instagram, il n’est évidemment pas nécessaire, ni de plaire ou de déplaire aux positions dominantes, mais seulement d’être soi.
La fausse opposition entre le mimétisme et la provocation ne dessine plus les coordonnées de la création culturelle ou de sa réception. Sur les réseaux sociaux, la comparaison se substitue à la classification. L’audience, à l’aura du prestige. Les seules hiérarchies qui valent, reposant sur des indices quantitatifs et statistiques (nombre de vues, de followers, de partages), font abstraction des critères qualitatifs. Un parfum de fraîcheur s’exhale de ce dispositif.
N’importe qui peut, de façon primesautière, y diffuser son analyse d’un roman ou d’un recueil de poèmes sans y avoir été « autorisé ». On a toute licence de démolir un grand « classique » ou adouber une « daube ». Il n’y a pas de « police », dirait Edouard Louis dans son Que faire de la littérature ?, pour expliquer aux individus ce qu’ils doivent estimer, ni pour quelles raisons. Fondamentalement anarchique, la critique 2.0 n’admet qu’une seule loi : soyez des lecteurs innocents !
Il ne s’agit nullement, avec cette remarque, d’opposer de façon binaire « l’ancienne » à la « nouvelle » critique, comme si la première ne faisait pas montre, aujourd’hui, d’une vitalité sans cesse renouvelée. Encore moins de suggérer que la seconde aurait pris le pas sur celle-là. La critique écrite, celle des revues et des journaux, n’a évidemment pas fait son temps. Loin d’être reléguée à un hier ancien, elle fait preuve d’une vitalité, d’une inventivité, d’une créativité bel et bien actuelles. Et quelque chose me suggère qu’au cours des prochaines années, nous verrons un lien singulier – de complémentarité, peut-être aussi de dialogue – se tisser entre les influenceurs littéraires et leurs augustes aînés.
Mais je veux souligner la simplicité de la relation qui se noue, sur les réseaux, entre auteurs, critiques et lecteurs. Depuis que j’ai l’indicible bonheur de publier des livres, j’ai pu constater combien cette relation est, une fois de plus, immédiate, dépourvue de distance et de duplicité. Cette capacité, pour l’un, de dire que tel de mes essais ou de mes romans l’a touché, non pour des motifs « littéraires », mais parce qu’il lui a rappelé son expérience personnelle. Qu’il est entré en résonance avec ses angoisses ou ses rêves, ses cauchemars ou ses aspirations. Qu’il décrit une situation qu’il a rencontrée. Pour l’autre, de soutenir que mon style est celui d’un homme qu’ils n’auraient pas aimé avoir pour ami. Mes métaphores, choquantes. Ma prosodie, épuisante. Mon emphase, ridicule.
Dans un cas comme dans l’autre, louanges ou règlements de compte, les arguments s’incarnent dans des raisons vécues, des affinités ou des aversions à vif.
Les rencontres qui peuvent découler de ces interactions sont à l’image de cette vivacité. Le sentiment de découvrir des femmes et des hommes qui, malgré tout ce qui les distingue – et Dieu sait si chacun cultive une grande singularité ! L’enjeu de ce dossier, à travers sa galerie de portraits et d’entretiens, sera de le démontrer… –, partagent une même énergie : l’élan de tisser un nouveau lien, résolument personnel, intime comme une vidéo qu’on regarde sur son téléphone et donnant l’impression de parler en tête-à-tête avec son créateur, entre les lecteurs et ces explorateurs que sont les « conseillers ». Voire, pour les plus programmatiques, l’intuition qu’ils sont les initiateurs d’une véritable mutation, si ce n’est même d’une révolution, dans l’histoire de la réception de la littérature.
Soixante ans après la fameuse querelle de Barthes et de Picard, ils portent au jour, à leur insu ou non, une nouvelle « Nouvelle Critique ».
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Reste une question, sans doute la principale : si cette « nouvelle critique au carré » devait constituer un mouvement à part entière dans l’histoire de la critique littéraire, comment s’y réfèrerait-on ?
On sait qu’à l’instar des impressionnistes ou de la peinture fauve, les courants artistiques d’avant-garde se sont souvent auto-baptisés d’après les insultes qu’ils inspiraient à leurs contempteurs, transformant les stigmates en lauriers, revendiquant donc la dévalorisation à laquelle ils étaient associés. Trouver sa devise parmi les insultes qu’on récolte, rédiger son manifeste en récoltant les critiques qu’on aura suscités : cette méthode pourrait-elle être appliquée à ces figures que j’ai eu tant de mal à nommer au cours de ces pages, les évoquant ici comme des « critiques sur les réseaux », là comme « des critiques 2.0 », là encore comme des « passeurs digitaux » ? Car comment les appeler ? Eh bien peut-être en assumant cette catégorie que les snobs d’aujourd’hui leur assignent avec condescendance : « Ces gens, grommellent-ils pour leur nier toute portée critique, pour réduire leur travail à une dimension relevant du pur commerce ou bien du marketing, ne sont au fond que des influenceurs de la littérature. »
Influenceurs… Voilà ! L’exemple parfait de l’injure répandue par les demi-savants, ceux qui fétichisent l’art sans jamais l’embrasser. Car justement, la littérature a-t-elle jamais été autre chose qu’une affaire d’influence ? Quelque chose qui, étymologiquement, coule en nos âmes. Qui se répand des objets inertes que sont d’abord les livres vers l’esprit animant leur matière figée pour en tirer du sens. Qui s’insinue d’un être l’autre comme une vertueuse maladie : le bel et bon virus de l’admiration. Il y a chez les « influenceurs » d’aujourd’hui, chez ces « critiques 2.0 », quelque chose de l’extase de dialoguer avec des grands écrivains que chantaient Socrate imaginant une « chaine d’inspiration » dans son dialogue avec Ion ou Descartes dans son Discours (la lecture, une « conversation avec les meilleurs esprits des siècles passés »)… Il y a un reste de Hugo dans les vers enflammés qu’il rédigeait à l’aube à Guernesey, du jeune Pierre Louÿs dans son journal d’adolescent, de Baudelaire dans « Les Phares », de Roland Barthes dans Le Plaisir du texte et ses derniers cours au Collège de France….
Ce flambeau, cette passion éternelle et intacte, cette lueur en partage, c’est celle que continuent de relayer ces néo-promoteurs de la littérature que sont les influenceurs.
Merci à eux de raviver la flamme.
Et puisse ce dossier saluer à leur juste mesure l’audace et l’énergie qu’ils apportent à la littérature.
