« J’ai senti comme une chaleur dans le visage, puis le noir. »

Le même murmure répété, du Grand Bazar de Téhéran à Ispahan et Chiraz, cet effroi sans cri, dans les villes et les campagnes, dans toutes les trente-et-une provinces de ce vieux pays.
Encore, le voile qui tombe, les sacs noirs qui s’empilent.

Les blessures arrivent propres, nettes. L’impact est presque toujours au centre de l’orbite.
Pas sur la tempe. Pas sur le front. Non : dans l’œil.

Les tireurs ne peuvent pas être loin pour être si précis. À vingt ou trente mètres, ils actionnent la gâchette à hauteur d’homme et voient, avant d’appuyer, le regard de celui ou celle qui ne verra plus. Et après, vient toujours cette même séquence, réalité clinique qui précède, pour ces malheureux, l’abandon d’un monde.

Le globe oculaire se rompt instantanément. La cornée est perforée, le cristallin détruit, le vitré expulsé. La pression intraoculaire chute à zéro. La perte de vision est immédiate et irréversible.
Le signal nerveux est interrompu avant toute perception de douleur structurée et puis, d’un coup, le noir total. 
Il n’y a pas de risque vital immédiat, et toujours le même diagnostic est posé sans délai : œil non récupérable, avec une alternative – énucléation recommandée ou fermeture conservatrice selon les cas – et toujours la même question : l’autre œil est-il intact ?

Trente mille morts, peut-être plus de cent mille aveugles ou éborgnés. La loi des grands nombres nous éloigne si souvent des incarnations, de toutes ces histoires qui se sont finies dans le noir. Voilà la séquence horriblement absurde ou absurdement dégelasse que toute la population d’un pays ressent dans sa chair.

Cette punition moyenâgeuse est assez singulièrement monstrueuse pour que l’on se pose la question la plus simple : pourquoi ?
Aveugler sa population, en massacrant les visages, signifie forcément bien plus qu’une balle qui pénètre un corps. 

Ce mode de répression a été méthodiquement planifié, et je ne peux m’empêcher de penser à la circulation de ces injonctions moyenâgeuses, approuvées tout au long de la chaîne de commandement.

L’idée est simple pour ceux qui n’ont pas de surmoi : trouer les yeux pour coudre les bouches.
Espérer que les reflets des cicatrices dans les regards des autres afficheront la terreur sur tous les trottoirs, dans tous les cafés.

Aux femmes : « Si vous refusez le port du voile vous aurez le Noir extérieur ». La stratégie répressive pourrait s’appeler TM : terroriser et marquer.

Ce que veulent les mollahs ivres de leur avantage est assez basique : garder le pouvoir, leur richesse. Et pour cela ils doivent être des gardiens de prison. Ils créent leur propre réalité où tous les autres ne peuvent être, au mieux – s’ils restent bien calmes et dociles –, que des PNJ (personnages non joueurs).

Oui, s’en prendre à un visage de manière systémique revêt un immense sens.
Levinas est peut-être le premier à avoir si bien compris que visage et regard forment le même givre d’or de l’humanité, le dialecte le plus ancien de notre espèce.
Des siècles de vernis civilisationnel nous ont fait oublier que c’est dans le regard de l’autre que résonne le sixième commandement du Décalogue : « Tu ne tueras point ».

Les balles des Bassidjis, de leurs bataillons Imam Ali, pulvérisent cette barrière morale et espèrent créer ainsi une cité d’ombre. 

Il y a un peu plus de trois ans, alors que je terminais un roman qui se passait en partie à Alger, je me suis rendu dans cette ville devenue grise. Je passais d’une rue au nom d’un martyr à une autre rue au nom d’un martyr, voyant les morts partout et les horloges arrêtées en 1962, un temps et un espace compressés par la culpabilité. J’ai alors pensé aux Mouches de Sartre :
Égisthe a assis l’acte I de son règne sur la ville d’Argos par un régicide, et c’est toute la population qui devra souffrir la présence des morts, les mouches qui pullulent. Le peuple est tenu par la culpabilité, dont le climax est la fête annuelle du remords. Depuis lors, dans tant de pays, la réalité a dépassé la dramaturgie.

Là-bas, j’ai eu l’impression d’être dans la fabrique d’une dictature, de découvrir l’envers du décor, de décrypter la construction d’un narratif qui enferme. Chaque régime autocratique a sa propre méthode. En Algérie, le mélange de culpabilité, de haine de la France et de reconnaissance envers l’armée fonctionne assez bien comme système d’enfermement. 

En Iran en revanche, ni la culpabilité ni l’obsession de l’ennemi extérieur – les sionistes et les Américains – ne prennent avec ce peuple fou de liberté. Alors les mollahs n’ont plus que la force, et ils exercent ce privilège du pouvoir de la manière la plus perverse : le massacre du visage, le noir éternel.

Je retourne encore et encore cette folie des mutilations oculaires, et je conclus qu’au-delà de l’ignominie du châtiment, au-delà de cette sentence d’invalidité, il y a quelque chose de plus profond : le signe, la cicatrice visible de tous.

Les mollahs et leurs proxys, ont une obsession du tampon. J’entends par là le fait de marquer leurs victimes pour les humilier, pour qu’elles soient contraintes jour après jour de montrer leur honte, leur soumission. C’est dans ce même esprit que les barbares du Hamas ont violé en masse des civiles israéliennes le 7 octobre : marquer les femmes ennemies est pour ces fous de dieu la plus grande des victoires. 

Je crois vraiment qu’avec ces yeux ôtés de leur orbite, il y a quelque chose de cet ordre : l’humiliation par le sceau du vainqueur, la marque de la peur.

La première histoire d’un homme « signé » est celle du premier meurtrier, Caïn. J’aime particulièrement l’interprétation qu’en fait saint Augustin :
« La marque mise sur lui n’était pas tant une peine qu’un signe destiné à empêcher un mal plus grand encore. »

Les marques laissées par les mollahs en sont finalement l’exact envers. Ils signent pour enfermer, pour diffuser la peur. L’orbite vidée de son œil est un abîme. La cicatrice ne protège pas, elle expose. Elle n’est pas la marque d’un criminel ayant expié sa faute, mais celle des justes, qui font résonner la fragilité d’un régime abject. Ces théologiens, petits matons en turbans ont oublié que le premier marqué fut aussi le père des bâtisseurs.

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