Machiavel a défini le pouvoir comme usage intelligent du vice. Cette formule girardienne résume l’une des thèses centrales du Prince : l’exercice du pouvoir ne peut être jugé uniquement à l’aune de la morale traditionnelle. Le prince efficace est celui qui sait agir « contre la loi, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion » lorsque les circonstances l’exigent, non par goût du mal, mais par nécessité politique. Donald Trump, lui, a ce goût, et c’est par là qu’il se distingue de Machiavel. Le vice est pour lui un instrument. La cruauté, la ruse, le mensonge, la tromperie, la violence deviennent légitimes non si elles servent la stabilité de l’État et la sécurité collective, mais sa seule personne. Son usage pathologique du vice témoigne de sa conviction que la clémence, la générosité, la fidélité à la parole donnée ne peut conduire qu’à la perte du pouvoir et, par conséquent, au chaos. Trump a parfaitement compris que l’équilibre du pouvoir politique est instable et toujours menacé, et que le tyran, ou l’autocrate, en reste la figure excessive et la tentation plus ou moins secrète. Et la tentative d’assassinat dont il fut l’objet en juillet 2024 lors d’un rassemblement politique à Meridian près de Butler en Pennsylvanie – huit coups de feu, dont un le blesse à l’oreille droite – rend évident que sa puissance et le crédit qu’on lui apporte ne sont tels que parce que le « sauveur » qu’il veut que l’on voie en lui occupe la place de la première victime. Trump est grâce à cet incident à la fois identique à tous et unique : tout en lui est exceptionnel, il est la différence même. À la fois différent et semblable à ses sujets, il espère être vu – et peut-être en a-t-il lui-même la conviction délirante – comme celui qui se situe entre un monde qui s’achève et un monde qui est en train de naître. C’est là, me semble-t-il, le sens profond du slogan MAGA, Make America Great Again. Où se révèle que par identification au « sauveur » nous sommes tous des tyrans les uns pour les autres. Ce self-made man est simplement un peu plus tyrannique que ceux qu’il représente.

Trump est semblable à Machiavel en ce que sa conception du pouvoir rompt radicalement avec la tradition qui subordonnait le pouvoir à la morale chrétienne. Comme Machiavel, Trump opère une autonomisation du politique : il sépare l’éthique privée de l’action publique. L’autocrate, comme le Prince, doit paraître vertueux, car l’opinion est essentielle au pouvoir, mais il doit être prêt à ne pas l’être. L’intelligence du vice consiste précisément à savoir quand, comment et jusqu’où l’utiliser, sans tomber dans la brutalité aveugle qui engendre la haine – ce qu’il vient de se passer avec ICE et qui a contraint Trump à modérer ses propos. 

Par son usage constant du mensonge, Trump veut convaincre qu’il ne fait pas l’apologie du vice, mais du réalisme. Il incarne le pouvoir tel qu’il fonctionne dans le monde réel, non tel qu’il devrait fonctionner dans un monde idéal. Le vice devient une compétence stratégique. Il prétend obliger le monde entier à reconnaître que le pouvoir, pour être durable, exige souvent de renoncer à la morale commune. Il met à nu une tension irréductible entre morale et politique : ce qui est moralement condamnable peut être politiquement nécessaire, et ce qui est moralement louable peut s’avérer politiquement destructeur. Trump ne cherche pas à résoudre cette tension, il la constate et en tire des règles de conduite. Le pouvoir n’est pas l’espace de l’idéal, mais celui du possible – voire du nécessaire. User intelligemment du vice, c’est savoir plier la morale aux circonstances, anticiper les dangers, frapper vite et fort dès que c’est nécessaire, puis se montrer mesuré. Le vice est un outil rationnel, soumis à une logique de maîtrise. 

Trump a parfaitement compris que le vice ne doit jamais être gratuit. Une cruauté répétée, une trahison constante ou une violence incontrôlée (ICE, encore une fois) affaiblissent le pouvoir au lieu de le consolider. La haine du peuple est plus dangereuse que son mépris, et un autocrate haï est toujours menacé. L’usage intelligent du vice suppose donc un calcul précis et des effets politiques, et non une dérive cynique. C’est ce qui menace Trump. Il s’agit moins d’être immoral que d’être amoral, au sens strict : extérieur aux catégories morales ordinaires. 

Là où Trump a malheureusement raison, c’est qu’il faut interroger les discours vertueux des gouvernants, souvent démentis par leurs pratiques réelles. Trump – mais il est loin d’être le seul – révèle que la morale affichée est fréquemment un masque, nécessaire à la légitimité, mais dissocié des mécanismes effectifs de domination. Notre seule chance serait que le tyran Trump abuse de la confiance de ses sujets. Un rien peut faire passer les sujets d’une idole à l’autre. Et il le sait.

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