Oui, comment en est-on arrivé à Trump enlevant Maduro manu militari, menaçant l’Iran d’intervention, se piquant d’annexer le Groenland, se fichant comme d’une guigne du Droit international, retournant comme une crêpe le concept du droit d’ingérence ? Le tout en mondovision, laissant les contemporains bouche bée, embarqués dans un train-fantôme planétaire, essuyant à chaque transgression trumpiste une nouvelle avanie ? Comment en sommes-nous arrivés à cette caricature de ce Droit progressiste, à cette grimace de l’Histoire, où le droit et le devoir d’ingérence deviennent le droit du plus fort, servent le bras armé des intérêts géostratégiques d’une puissance impériale totalement décomplexée ?

Devant le raz-de-marée, les politiques européens, tels des has been réduits au rang de figurants, ne sachant à quel saint se vouer, se replient sur cette chimère chère à Hegel et Marx, que seraient les ruses de l’Histoire. Dans l’attente de jours meilleurs qui verraient l’avènement d’un multilatéralisme post-onusien réguler de nouveau les affaires du monde en douceur, Trump serait la dernière incarnation en date de ces fameuses ruses de l’Histoire. Ce passe-partout suppose qu’agit en arrière de la main l’Esprit du monde, voué, selon Hegel, à rendre le réel toujours plus rationnel, là où, pour l’heure, règne le chaos de l’ère en gésine – ce vortex où s’engendrent les balbutiements du futur, où les évènements en cours, même les plus contraires en apparence, s’inscrivent en bonne dialectique, au forceps ou à pas de colombe, dans le sens de l’Histoire et ses déterminismes.

La chouette de Minerve – entendez la philosophie de l’histoire – ne prenant son envol qu’au crépuscule – les choses ne trouvent leur sens historique qu’à la fin du processus –, on se bornera ici, à l’aube des bouleversements trumpistes dans les relations internationales, à établir l’éphéméride du demi-siècle où le Droit d’ingérence fut au cœur de la partie, avant d’être enterré par les prédécesseurs de Trump.  

Tout commence en 1967. Province pétrolière du Nigeria, le Biafra, soutenu par la France, fait sécession. Il est bientôt réduit à la famine par un blocus implacable. Au cœur du désastre, un médecin français, Bernard Kouchner, fonde Médecins Sans Frontière. 

1975. Les Khmers rouges s’emparent du Cambodge, vident Phnom Penh. Fuyant le Vietnam du sud tombé aux mains des communistes, des milliers de boat people s’embarquent sur des bateaux de fortune, décimés par les typhons et la piraterie en mer de Chine. MSF affrète un bateau-hôpital, l’Ile de Lumière. Sartre et Aron plaident à l’Élysée l’accueil des réfugiés khmers et vietnamiens en France.

Ces frères ennemis séparés depuis l’École Normale, se réconciliant sur un problème humanitaire où le communisme est au banc des accusés, actent la rupture de l’intelligentsia et de la Gauche française avec l’idée de révolution. La publication de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, l’échec du maoïsme français et le génocide des Khmers rouges inversent la tendance. Ex-gauchistes et nouveaux philosophes antitotalitaires se reconvertissent dans l’humanitarisme et le devoir d’ingérence.

Ce devoir repose sur un constat très simple. Les peuples, les populations sous le joug, faute d’armes, se révoltent en vain, matés à chaque fois dans le sang. Voir l’Iran. Seule une intervention extérieure peut prévenir les massacres et donner la victoire aux damnés de la terre.

1984. Une terrible famine s’abat sur l’Éthiopie. Un méga concert de popstars se tient en Amérique sur le thème : « We are the world. » L’humanitarisme devient la bonne conscience planétaire, le soupir des nantis de l’hémisphère nord devant la misère du monde. Sur le terrain, le contrôle et la distribution de l’aide internationale par les donateurs eux-mêmes ou les autorités éthiopiennes devient un enjeu crucial. Mengistu, le « Négus rouge », entend se servir des points de ravitaillement pour déporter les paysans des zones rebelles vers les basses terres au sud du pays. Les ONG doivent s’y conformer. Une moitié s’en va. L’autre défend son job, ses programmes : « Touche pas à mon puits ! »

1992-94. La famine ravage la Somalie, doublée d’une insurrection islamiste, les Chebabs. Parfaitement désintéressés, les Américains débarquent dans ce pays de nulle part où il n’y a ni pétrole ni rien. La photo de Kouchner portant un sac de riz sur le port de Mogadiscio fait le tour du monde. Homme le plus populaire en France, il sera ministre de la Santé puis des Affaires étrangères. Mais la Somalie sombre bientôt dans la guerre des clans, et la chute humiliante de trois Faucons noirs, ces hélicoptères d’assaut, dans les rues de Mogadiscio, entraîne le retrait américain en 1994.

1993. Suite au génocide des Tutsis du Rwanda et à la déroute du pouvoir hutu allié et armé par la France, l’opération Turquoise qui vise à le sauver, marque la survivance du néo-colonialisme maquillé en intervention humanitaire.

1995. La guerre de Bosnie fait rage. Après trois ans, le siège de Sarajevo par les Serbes n’est toujours pas levé. L’intelligentsia française défile en rangs serrés à Sarajevo, dénonce à corps et à cris le piège humanitaire : « Des sandwichs à la porte des camps ! », palliatif hypocrite à l’intervention militaire. Il faudra le massacre de Srebrenica et l’intervention aérienne des Occidentaux pour libérer enfin Sarajevo. Sans la force en soutien du Droit, l’humanitaire est une impasse qui se fait le complice du pire.

2001. Suite à la destruction des Twin Towers à New York et à l’assassinat du commandant Massoud, les Américains libèrent l’Afghanistan des Talibans à coups de B 52, occupent le pays, libèrent la société afghane. Comme en Somalie, le politico-militaire se mixte d’humanitaire et de nation building. Jusque-là, TVB…

2003. Seconde guerre du Golfe. Les Américains renversent Saddam Hussein, gèrent l’Irak en maîtres, s’embourbent dans une guerre civile. La démocratie ne s’impose pas à coups de canon. C’en est fini de mettre les boots des boys US sur un sol étranger. Passés le Surge en Afghanistan et le Nobel de la paix à Obama en 2009, le devoir d’ingérence n’aura plus le soutien américain sur le terrain.

2005. Forme édulcorée du droit d’ingérence (qui fait litière de la souveraineté étatique), la responsabilité de protéger (de la guerre, des mauvais traitements, de l’oppression, etc…) est adoptée par l’ONU et devient une norme juridique du droit public international. Pour autant, elle ne légitime pas le recours à une intervention extérieure armée. Au grand dam de la Russie et de la Chine, elle servira de fondement à l’intervention internationale contre Kadhafi. Les USA y participeront « from behind ».

2011. Guerre en Libye. Depuis Benghazi aux mains des rebelles, Bernard-Henri Léy convainc Sarkozy de leur venir en aide en prenant la tête d’une coalition internationale. La Libye sera l’acmé du droit d’ingérence. Kadhafi est tué par des rebelles libyens. Mais, libérée, la Libye sombre dans le chaos, faute que ses libérateurs assument « le jour d’après » la remise en ordre du pays, le dotent d’une administration et fassent du Nation building. Il n’y aura pas de plan Marshall pour la Libye.

2013. Syrie. Un tournant va accélérer le rejet par les Américains des interventions menées sous le sceau du droit d’ingérence, au profit de la realpolitik de plus en plus décomplexée. Franchissant la ligne rouge fixée par Obama, Bachar El Assad bombarde au gaz toxique l’oasis rebelle de la Ghouta dans les faubourgs de Damas. Contre toute attente, le Congrès américain s’oppose à l’intervention. Il n’y aura pas de représailles. Bilan d’un dictateur auquel on a laissé les mains libres jusqu’au bout : 500.000 morts, un pays détruit, six millions de réfugiés au Liban et en Turquie.

2021. Joe Biden puis Trump livrent l’Afghanistan et Kaboul aux Talibans clés en main.

Éléphant dans un magasin de porcelaine doublé d’un rapace foudroyant, Trump conclura ce long déclin du devoir d’ingérence, en l’appliquant au Venezuela. Il s’empare de Maduro, s’adjuge le pétrole et laisse les vaincus gouverner. Naît le droit d’ingérence pétrolière. Qui dit mieux ?

Mais laisser tomber le peuple iranien après l’avoir encouragé à la révolte et assuré que l’aide était en route, pourrait bien renverser la donne. Le précédent de l’insurrection de Budapest en 1956[1], où les insurgés comptaient sur une intervention occidentale qui ne vint qu’en paroles, devrait donner à penser aux apprentis-sorciers que sont Trump et les siens. Et à ceux qui les croient !


[1] L’insurrection de Budapest de 1956 s’inscrit dans le contexte de la domination soviétique sur la Hongrie après la Seconde Guerre mondiale. À l’automne, des manifestations à Budapest réclamant des réformes politiques, plus de libertés et le départ des troupes de l’Union soviétique se transforment en soulèvement armé. Un gouvernement réformateur est brièvement formé, tandis qu’une partie des insurgés espère une aide occidentale, sans engagement réel de celle-ci. Début novembre, l’intervention militaire soviétique met fin au mouvement, provoquant près de 3.000 morts, des arrestations et l’exil de milliers de Hongrois. Le pays restera sous influence soviétique jusqu’à la fin des années 1980.

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