Il y avait, hier encore, le droit d’ingérence humanitaire, certes balbutiant, ses nobles intentions étaient souvent invoquées pour couvrir des interventions terre à terre, mais il existait bel et bien, agissait de concert avec la diplomatie, armée ou pas, de l’Éthiopie et de la Somalie frappées par la famine, à la Libye sous la botte de Kadhafi, au Mali menacé par le djihadisme, en Afghanistan pour déloger les talibans. Ce droit internationaliste mobilisait les consciences, les opinions publiques en Occident suivaient. Aujourd’hui un nouveau droit, hier dans les limbes au Koweït et en Irak, masqué en Libye, s’affirme au grand jour, sans fard, sans peur et sans reproche : le droit d’ingérence pétrolière. Nom et lieu éponymes de ce droit : le Venezuela.  

Loin de cacher leurs visées sous de nobles drapeaux, loin d’invoquer les principes et les modalités qui régissent le droit international et les relations entre États, loin, plus loin encore, de tout droit-de-l’hommisme, de tout interventionnisme libérateur, serait-il de façade, ses tenants exposent urbi et orbi depuis Washington que la mainmise sur le pétrole vénézuélien et ses énormes réserves est le but, le seul, l’unique, le vrai, et qu’ils se moquent absolument du reste. Au point, après s’être saisis du dictateur local sous prétexte de drogue, de laisser entièrement en place le régime d’asservissement dont il était le chef, et de traiter sans plus attendre avec ses suppôts les plus directs, les plus endurcis. 

Il y avait bien eu la première guerre du Golfe, suite à l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. Loin de marcher sur Bagdad, les Américains arrêtent les opérations et se retirent, lui sauvant la mise. Là, à Caracas, un pas de plus est franchi. La défaite militaire acquise sans qu’il soit envisagé la moindre occupation du terrain, l’Amérique non seulement laisse en place les vaincus mais s’appuie sur eux. Du cousu main, à revers. 

Les représentants de l’opposition démocratique vainqueurs des dernières élections, la prix Nobel de la paix ? Restez, chers amis, hors de tout cela, on fera sans vous, sans élections, sans épuration des chavistes, car c’est beaucoup plus simple ainsi ; vous pourriez nous compliquer la donne, nous contester l’exploitation sans limite de votre pétrole, nous mettre des bâtons dans les roues au nom de la souveraineté et de la démocratie, ces oripeaux des temps passés. Désolé, chers amis démocrates vénézuéliens, on préfère la camarilla au pouvoir, on la tient d’une poigne de fer, sa survie est à notre discrétion, elle n’a rien à nous refuser. 

Revenez plus tard. On s’occupe de tout. Faites-nous confiance. Votre heure viendra. Pour le moment, laissez-nous agir. On vous fera signe en temps voulu.

Machiavel a trouvé là son meilleur disciple, en la personne de Marco Rubio. Comme collusion-surprise entre frères ennemis, on n’a guère fait mieux depuis le pacte germano-soviétique.

Demain, pareille issue en Iran, ailleurs ? L’Amérique casse la machine de pouvoir iranienne, les installations atomiques, et met sous sa coupe les Ayatollahs défaits ? Tout est possible.

Quant au pétrole, le nœud de cette affaire, faut-il pousser de hauts cris que l’Amérique agisse unilatéralement, au mépris du Droit international ? A cet égard, oui, absolument. Pour autant, agir par intérêt – et là, aussi ouvertement – n’est pas en soi un crime. Les intérêts peuvent être légitimes. Soustraire les premières réserves mondiales de pétrole à l’appétit de la Russie, de l’Iran, de Cuba, de la Chine, est plutôt salutaire pour l’équilibre mondial et les intérêts géostratégiques de l’Occident. Outre que débarrasser les Vénézuéliens de leur oppresseur, même si ce n’était en rien le but premier de l’opération, est réjouissant.

La Somalie, le Soudan, le Congo, le Mali, l’Afghanistan, tous, par infortune, n’ont pas de pétrole ni de terres rares, et, de ce fait, n’intéressent plus personne. Leurs populations peuvent subir guerres, oppressions en tous genres, nul ne viendra plus à leur secours, comme ce fut le cas avant-hier encore. Leurs oppresseurs nationaux, les seigneurs de la guerre, peuvent désormais s’en donner à cœur joie.

La Realpolitik triomphe. Le droit d’ingérence pétrolière a remplacé le droit d’ingérence humanitaire, le tanker le boat people. Les choses, aujourd’hui, sont claires. Faut-il, le cœur serré, en prendre son parti ? A chacun de répondre. Mais pour les générations nées au siècle dernier aux temps des grandes mobilisations pour les oubliés du monde, la pilule est amère.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*