Abandonnons un instant les Fronts glorieux d’Ukraine pour un transport livresque dans les mers australes, à l’Île de Pâques, sous la conduite buissonnière, jusque dans les cavernes de pétroglyphes dédiés à l’esprit des ancêtres, d’une jeune Bretonne de race marine – promise d’avance à des navigations hauturières – dont les deux noms accolés, Morgane Lamour, répondaient à sa vocation de fée des Antipodes. Elle publie aujourd’hui son Journal de l’autre côté du globe, Une vie à l’île de Pâques (Éditions Igb).

Il s’agit, en effet, d’une histoire d’amour, la plus improbable qu’on puisse imaginer, entre une jeune guide foudroyée par une visite de cinq jours en 2004, qui, de retour en 2006, à dix-neuf ans, n’est plus jamais repartie en esprit de cette escale existentielle au sud du Pacifique, et un caillou volcanique de quelques kilomètres de long à des milliers de lieues nautiques de toute terre habitée, peuplé d’étranges visages d’hommes de pierre dressés en pleine nature, les Moai, les fameuses statues en basalte ou en pierre blanche de l’Île de Pâques, tournés vers l’intérieur des terres, dont l’énigmatique silence n’a jamais été percé, langue et mythologie perdues pour toujours, du fait, autrefois, des dissensions génocidaires entre clans, suivies au dix-neuvième siècle des ravages éradicateurs des missionnaires blancs qui renversèrent les Moai. Dépouillés de leurs yeux de corail et d’obsidienne, devenus d’éternels aveugles, ils sont toujours, aux yeux des quelques sept mille Rapanui rescapés du désastre de la civilisation forcée et de l’écocide afférent, ces protecteurs et ces dispensateurs intemporels de mana et de force qu’ils incarnent depuis dix siècles.

La plupart tatoués de pied en cape, souvent grands buveurs et tous amoureux des étoiles qui guidaient jadis leurs navigations océanes, les Rapa Nui peuplent aujourd’hui cette île perpétuellement venteuse, couverte de goyaviers, où les chevaux galopent en liberté comme aux premiers temps du monde, mixte d’Eden polynésien aux lagons cristallins, de landes et de côtes sauvages qui rappellent sa Bretagne natale ou l’Irlande à notre rimbaldienne Armoricaine fuyant l’Europe et ses vieux parapets, tout comme les Moai lui rappellent les alignements de menhirs de Carnac.

Se mettant elle-même en scène dans sa vie quotidienne, Morgane Lamour nous fait découvrir de l’intérieur une micro-société bon enfant, solidaire et festive, dans un environnement naturel à peu près préservé des pollutions modernes, où elle-même s’est fondue avec humilité et ravissement, en rupture de ban avec sa vie dans les grandes métropoles. Entre deux soirées autour de l’Umu, le four traditionnel creusé à même la terre, et les cérémonies de danse lors des mariages, où tous les iliens sont conviés et arborent d’éblouissants et sonores colliers de coquillages, entre le Tapati, revival culturel annuel qui, deux semaines durant, mêle compétition de chants, de danses, courses de cheval à cru et le Haka Pei, une descente de volcan abrupt avec une sorte de luge en bananier, la visiteuse poursuit jour après jour son chemin d’ethnologue du dimanche, au plus près des êtres et des choses puisqu’elle vit avec un ilien, Mahatu, et ses trois enfants. Un jour, on dépèce la vache du voisin, un autre on égorge le cochon, une nuit on pêche au filet en se méfiant des requins si l’on a ses règles, on ramasse les langoustes, on sculpte le bois pour la pacotille aux touristes, on se méfie des Chiliens qui s’installent en nombre, introduisent drogues et maladies infectieuses, méprisent souvent les « natives », profitant que l’île de Pâques vit sous perfusion chilienne pour presque tout, hôpital, écoles, administration publique, combustible importé, liens maritimes et aériens avec l’extérieur, etc…

C’est un tout petit monde fait de frugalité, où le temps ne compte guère, sans ponctualité ni rendez-vous, sans lendemains d’avance, où la propriété se partage si besoin, où les femmes triment à demeure, les hommes pas du tout, et draguent un peu lourdement.

Au terme d’un long séjour aux Antipodes, Morgane Lamour rentre en France, pour s’y voir d’emblée bloquée par le Covid une année pleine. Elle travaillera bénévolement aux Restos du Cœur, au volant d’une camionnette de ravitaillement. En attente de retourner dans son île matricielle, elle tiendra l’été dernier dans mon village breton la Cambuse, un petit bar municipal pour amis et randonneurs, avec vue imprenable sur l’île de Bréhat.

Loin des foules occidentales et des grouillements des métropoles, l’exil pour les déçus d’Europe au-delà des mers chez les derniers peuples autochtones de la planète semble redevenir, un demi-siècle après la vogue hippy et les retraites dans les communautés New Age, un nouvel attracteur pour les générations déboussolées et les rebelles sans cause du Millénium.

Robinsonnades ? Mythe du paradis perdu, de l’innocence retrouvée des corps et des esprits ? Mythe, ici, de Gauguin aux îles Marquises peignant la Maison du Jouir (tout en collant la syphilis aux belles Maoris) ?

Quoiqu’il en soit, ce transport à l’Île de Pâques, hier encore l’île mystérieuse par excellence, aujourd’hui à portée de vie simple aux côtés des Rapa Nui pris entre leur fidélité à un passé qui s’enfuit et l’attrait pour le potlach consumériste moderne, nous a redonné l’occasion de relire Les Immémoriaux de Victor Segalen, sur l’agonie de la civilisation maori et ses dieux morts, balayés sans retour au contact de la colonisation française en Polynésie à l’aube du vingtième siècle.

Si elle ne l’avait pas encore lu, je ne saurais trop recommander à Morgane Lamour cet ouvrage de Ségalen, porteur de toutes nos nostalgies du monde ancien, ce monde d’avant la Chute et de la tentation de l’Occident chez les peuples dominés et leurs royaumes à jamais défaits.

Segalen qui, comme elle, était un Breton des mers du Sud.

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