Le retour au bercail religieux de nos pères

Depuis quelques jours une exposition consacrée à Proust s’est ouverte au musée du Judaïsme de Paris. C’est la première fois, non seulement en France, mais dans le monde, qu’une institution juive célèbre la mémoire de l’auteur d’À la recherche du temps perdu en le reconnaissant, de fait, comme l’un des plus grands romanciers juifs.

Et pourtant il passe encore pour un chrétien aux yeux du grand public, lequel n’a pas tort, du moins en théorie, puisque Proust reçut effectivement le baptême à sa naissance.

Seulement, voilà, son cousin – Emmanuel Berl – certifiait que Proust « affirmait avec passion sa judéité »[1].

Proust le laissait entendre lui-même. « C’est toujours le dernier testament qui est le bon, observait-il, sauf peut-être en matière biblique où j’ai certaines préférences ataviques pour l’Ancien malgré la beauté du Nouveau[2]. »

La judéité de Proust, François Mauriac la confirmait à sa manière quand, en revenant d’un dîner chez lui, rue Hamelin en 1920, il notait dans son Journal : « Étrange souper à 10 heures du soir au chevet de Proust : draps douteux, odeur de ce meublé, tête de juif, avec sa barbe de dix jours, revenu à la saleté ancestrale[3]. »

La plupart de ses amis, ou de ses relations, ne doutaient pas que Proust était juif — physiquement, biologiquement, racialement — mais aussi mentalement, culturellement, littérairement.

« En parlant de la souplesse de son style, je pourrais dire que c’est juif », remarquait Gide[4]. Cependant alors, du vivant de Proust, Gide s’abstenait d’aborder ce sujet en public. Sa judéité relevait du domaine confidentiel, autant que son homosexualité. On n’y songeait pas moins.

Le roman proustien fut mal accueilli en France. Nombre de critiques le considérèrent comme une espèce de charabia, autrement dit comme de l’hébreu, en tout cas comme quelque chose d’étranger à la littérature française.

Jacques Rivière en particulier (le rédacteur en chef de la NRF, le futur éditeur de Proust) observait que Du côté de chez Swann était si mal composé qu’il illustrait le « renoncement aux vertus classiques de composition dont nous autres Français sommes en général si fiers[5]. »

Ce qui n’empêchait pas Rivière d’admirer Proust. Mais, voilà, la phrase proustienne – à force de tournoyer sans cesse autour de son sujet sans jamais l’énoncer –, la phrase proustienne défiait la rhétorique gréco-latine, et au-delà d’elle le système de valeurs qu’elle met en jeu. Proust contestait comme on respire les critères de l’esthétique classique, il les contestait conceptuellement aussi bien que sensuellement. C’est ce qui faisait précisément son étrangeté, ou pour mieux dire son  étrangéité.

Au début du mois de décembre 1913, alors que Proust ne remportait aucun succès en France, le Times de Londres publia un article très élogieux sur Du côté de chez Swann. Mary Duclaux, son autrice, soulignait que le style de Proust était « particulièrement adapté à l’esprit de l’âge moderne ». 

Lucio d’Ambra, un critique italien, dans un article paru dans la Ressegna contemporanea, toujours en décembre 1913, l’une des revues littéraires les plus prestigieuses en Italie, prédisait : « Souvenez-vous de ce nom et de ce titre : Marcel Proust et Du côté de chez Swann. Dans cinquante ans, nos enfants les retrouveront peut-être à côté de Stendhal, du Rouge et le Noir et de la Chartreuse ».

Proust trouvait une audience auprès de toutes sortes de lecteurs francophones à l’étranger – anglais, italiens, américains, russes, etc. Un événement sans précédent dans l’histoire de la littérature française : jamais aucun romancier français n’avait été célébré hors des frontières de la France avant de l’être sur son propre territoire.

Sydney Schiff, le patron de la revue Arts and Letters à Londres, qui ignorait encore que Proust était juif, s’étonnait « qu’un Français de pure souche ait pu inventer un style si exotique, si peu classique, et plus encore qu’il ait pu faire d’un Juif cosmopolite typique [c’est-à-dire Swann] l’un des principaux personnages d’un roman dans lequel sont examinées et jugées toutes les valeurs de la société française d’avant-guerre[6]. »

Jusqu’alors les Rothschild n’étaient apparus que sous une forme monstrueuse dans la littérature française. « Les banquiers-rois, les maîtres de la Bourse et du monde », selon Zola[7]. Personne, avant Proust, n’avait fait d’un Juif rothschildien un personnage plutôt sympathique, le père idéal du narrateur proustien, celui avec qui il partage le même tempérament, la même anxiété, le même questionnement, comme s’il était réellement son fils.

Admis dans le gratin de l’aristocratie française, Swann n’a pratiquement plus rien de juif, excepté son nom, d’autant que sa famille s’est convertie au christianisme depuis déjà deux générations. Toutefois, lors d’une soirée, la méchante Mme de Gallardon remarque en visant Swann : « On dit que les convertis restent plus attachés à leur religion que les autres, que c’est une frime, est-ce vrai ?[8] »

Remarque inattendue. Et incongrue. Nous ne sommes plus au XVIe siècle, à l’époque où il existait effectivement en France des familles marranes qui, sous des dehors catholiques, pratiquaient le judaïsme en secret. Les israélites français ont acquis le droit de célébrer leur culte depuis la Révolution. Il y a bien longtemps, maintenant, que le marranisme n’a plus de raison d’être en France. Et pourtant voilà que cette question revient sur le tapis chez Proust.

— Et si Swann était un marrane ? 

Il est vrai que la République française instituait une espèce de néo-marranisme laïc, abstrait et universel, en imposant au sentiment religieux, quel qu’il soit, de ne pas franchir les limites de la vie privée. Mieux valait évidemment se faire passer pour un athée, plutôt que pour un croyant, afin de s’assimiler au mieux à une France résolument matérialiste.

En réalité, Swann ne s’est pas détaché du judaïsme autant qu’il en a l’air. Arrivera un moment, à la fin de sa vie, où il rejoindra ouvertement le « bercail religieux de ses pères »[9]. Autrement dit, arrivera un moment où il apparaîtra comme un Juif religieux. Il aura alors tout à fait l’air d’un « vieil Hébreu » aux yeux du narrateur proustien.

Là encore, c’est la première fois qu’un romancier français mettait en jeu le retour au judaïsme d’un homme totalement indifférent à la religion en apparence ; un retour au judaïsmequi n’est pas anodin et dont les résonnances sont toujours d’actualité.

Mais, au-delà de la métamorphose de Swann en vieil Hébreu, ce retour au judaïsme, en quoi consiste-t-il ? Proust ne le précise pas, en tout cas pas explicitement.

Sans doute s’inspirait-il de James-Édouard de Rothschild, le père d’un de ses amis d’enfance, qui fonda la Société des études juives en 1880, entouré d’une cour d’experts en judaïsme, où des rabbins comme Zadoc Kahn côtoyaient des historiens comme Adolphe Franck ou Théodore Reinach.

Parmi les grandes familles israélites qui gagnèrent Paris sous le Premier Empire ou la Restauration, les Rothschild étaient à peu près les seuls à être restés fidèles à Israël, les autres avaient reçu le baptême pour intégrer, tant bien que mal, l’aristocratie française, de sorte qu’Heinrich Heine comparait les Rothschild à Shammaï, le maître qui incarne la tradition juive dans le Talmud.

Mais cette comparaison n’avait de sens que dans le milieu que fréquentait Proust. Le public l’ignorait. Les Rothschild pouvaient bien incarner le « retour au judaïsme », ils le faisaient à la française, en se conformant au néo-marranisme qui s’imposait en France. Proust ne s’y conformait pas moins. Comment ne pas s’y conformer ?

« La préoccupation religieuse n’est jamais absente un jour de ma vie », affirmait-il dans son âge mûr[10]. Eh oui ! C’était un religieux à sa manière. Mais personne ne s’en doutait, excepté quelques proches.

Le 7 janvier 1892, le jeune Proust (il avait vingt-et-un ans alors) servit comme garçon d’honneur au mariage de sa cousine, Louise Neuburger, avec Henri Bergson, un mariage célébré par le grand rabbin de France dans la grande synagogue de Paris.

Sa façade se dressait dans une petite rue du 9e arrondissement, plutôt que sur une avenue, afin d’obéir au devoir de discrétion qui allait de soi en France. Mais, pour le reste, la synagogue prenait modèle sur une église. On y avait introduit un orgue, un chœur, des soutanes, des dentelles, etc. Toutes choses qui rappelaient évidemment le cérémonial catholique. Néanmoins l’office qu’on y célébrait restait globalement fidèle aux rites traditionnels. Seule l’esthétique changeait. Les israélites français ne se résolvaient toujours pas à abandonner l’hébreu pour lui substituer le français.

Proust, en garçon d’honneur, se tenait devant le tabernacle près des mariés. Curieusement, on avait posé un verre en cristal sur le tapis au pied de Bergson. Et au moment le plus solennel, quand l’organiste et les chanteurs se turent, il écrasa le verre d’un coup de talon – un coup claquant qui résonna dans toute la synagogue comme pour dire : « Eh bien ! C’est fait. Et c’est irrémédiable. Rien ne pourra plus nous séparer. »

Voilà comment les mariés se juraient fidélité chez les Juifs. Et aussitôt le chœur entonna le psaume qui rappelait l’exil à Babylone : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche ! Que ma langue s’attache à mon palais ! » Car, en se jurant fidélité, les mariés ne juraient pas moins de rester fidèles à Israël.

Ce fut probablement la dernière fois que Proust entra dans une synagogue.

Or cinq ans plus tard, en 1897, alors qu’il travaillait à son roman, Jean Santeuil, quelque chose d’imprévisible apparut soudain dans son texte comme en s’exhalant de la mémoire d’une vie antérieure. Le vase en verre de Venise brisé par son héros, lors une dispute avec sa mère, y rappelait précisément le rite de la brisure du verre à la synagogue.

Eh oui ! Quelles que soient leurs dissensions, rien ne pourra séparer Mme Santeuil et son fils. Ce verre brisé, « ce sera comme au temple le symbole de l’indestructible union »[11]. Tout cela resurgissait en opérant une réminiscence qui stupéfiait Proust. 

En se disputant avec sa mère, il avait réellement brisé la porte en verre de la salle à manger (boulevard Malesherbes dans l’appartement familial) en la claquant comme un forcené. Mais Mme Proust, sans se laisser démonter, constata : « Le verre cassé ne sera plus que ce qu’il est au temple : le symbole de l’indissoluble union[12]. » Cependant, dans le roman, Mme Santeuil appartient à une famille catholique tout à fait classique, de sorte qu’elle ne peut pas dire une chose pareille. Comment pourrait-elle invoquer un rite proprement juif pour célébrer sa réconciliation avec son fils ?

Proust s’affrontait à une impasse. Il lui fallait reconcevoir entièrement son roman.

En résumant à la fin de sa vie son itinéraire spirituel, Bergson affirmait : « Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l’achèvement complet du judaïsme[13]. » En cela, Bergson témoignait de la culture propre aux israélites français, voués nécessairement à disparaître, en tant que Juifs, au bout de quelques générations, sous la pression de l’universalisme, qu’il soit chrétien ou athée, qu’il soit idéaliste ou matérialiste. Dans un pays aussi républicain que la France, le judaïsme n’avait plus de raison d’être, puisque précisément il s’associait à un particularisme, et donc à un sectarisme regrettable aux yeux de Bergson.

Le jeune Proust faisait le même raisonnement. Jean Santeuil, le héros de son roman, pourtant autobiographique, ne pouvait pas être juif, ni même demi-juif, puisqu’il se devait d’être « universel », au sens où on l’entendait en France. Et voilà qu’il apparaissait réellement (lui, Proust, autant que son héros), voilà qu’il apparaissait comme un marrane moderne, par un acte involontaire, associé à une mémoire tout aussi involontaire.

« Ce n’est qu’au moment où on ferme les yeux qu’on sent passer Dieu », écrivait-il dans Jean Santeuil[14]. Ce genre de confidences ne sont pas nombreuses sous sa plume. Elles sont d’autant plus intéressantes.

Hélas, d’une manière générale, ses biographes n’en ont pas tenu compte. Pourquoi en auraient-ils tenu compte ? De leur point de vue, il vaut bien mieux classer Proust parmi les athées ou les agnostiques pour s’en tenir, précisément, aux injonctions du néo-marranisme.

Un journaliste demandait récemment à Jean-Yves Tadié pourquoi, étrangement, dans son dernier livre – Proust et la société –, il a évité d’aborder ce qui se rapporte à la judéité chez Proust.

Réponse de Tadié : « Je vais vous dire pourquoi. C’est que, moi, je suis né en 36. Et que j’ai été enfant pendant la guerre. À partir de ce moment, j’ai dû me cacher. Et, pour moi, le fait de dire de quelqu’un qu’il est juif, cela évoque l’étoile jaune, l’antisémitisme du collège où j’ai vécu, collège de jésuites, pour ne pas les nommer, avec des camarades qui me disaient : “Tu as l’air juif, Tadié, etc.” Donc je crois que, dans mon inconscient, ça a joué. Il m’était très difficile de faire un chapitre sur cette question. Ça m’était, en quelque sorte, je dirai… douloureux. Je suis exactement comme Proust. Je suis dans son cas[15]. »

Tadié révélait ainsi qu’il était d’origine juive par sa mère. Ou, plutôt, il confirmait ce qu’il avait déjà révélé lors d’une émission récente sur France-Culture, à savoir que ses grands-parents maternels étaient juifs.

Cette judéité cachée au public jusqu’à aujourd’hui, cette judéité cachée selon les impératifs du marranisme moderne et de ses avatars, cette judéité cachée, comment ne pas l’associer en pensée à celle du narrateur proustien, et au-delà de lui à l’entreprise de la Recherche dans son ensemble. 

En tout cas, personne ne pourra plus lire la magistrale biographie de Proust par Jean-Yves Tadié sans y songer.

Allez à l’exposition Proust au musée du Judaïsme, vous y retrouverez évidemment le parfum du néo-marranisme. Cependant, comme par provocation, les organisateurs de l’exposition réservent un sort tout particulier au manuscrit d’À la recherche du temps perdu, exposé en vitrine à côté du Talmud.

Un panneau informatif signale que le manuscrit comporte, en effet, « de nombreux développements dans les marges dont la structure et la forme évoquent les transcriptions du Talmud avec leurs commentaires périphériques enserrant le texte[16] ».

Bon. Mais ce constat ne vise pas spécifiquement le manuscrit du roman proustien. Bien d’autres manuscrits possèdent les mêmes caractéristiques. Proust se classe parmi les innombrables auteurs qui opèrent par amplification plutôt que par réduction à partir d’un premier jet. Et alors ? La comparaison entre une page du Talmud et une page de la Recherche, quand elle se limite à des données purement matérielles, ne présente aucun intérêt.

Si ce Talmud est là, c’est qu’il signifie autre chose. Cela va de soi. Mais que signifie-t-il exactement ?


Marcel Proust, du côté de la mère
Exposition au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Du 14 avril au 28 août 2022


1. Marcel Proust, cité par Emmanuel Berl, Interrogatoire, entretien avec Patrick Modiano, Gallimard, p. 27.

2. Marcel Proust, Lettre à Lionel Hauser du 17 novembres 1918, Correspondance XVII, 472.

3. François Mauriac, Œuvres autobiographiques, Pléiade, p. 263.

4. André Gide, cité par sa fille, Marie van Rysselberghe, Les Cahiers de la Petite Dame, Gallimard, t. I, p. 72.

5. Jacques Rivière, « Évolution du roman après le symbolisme », Conférence prononcée en 1918, Cahiers Marcel Proust n° 13, Gallimard, p. 38. (C’esr moi qui souligne.)

6. Sydney Schiff, cité par Richard Davenport-Hines, Proust au Majestic, Grasset, p. 314.

7. Émile Zola, L’Argent, réédité en ligne, fr.wikisource.org

8. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 329.

9. Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Pléiade, p. 868.

10. Marcel Proust, Lettre à Lionel Hauser, septembre 1915, Correspondance XIV, Plon, p. 218.

11. Marcel Proust, Jean Santeuil, Pléiade, p. 423. (C’est moi qui souligne.)

12. Mme Proust, Lettre à Marcel, 1897, Correspondance II, Plon, p. 161. (C’est moi qui souligne.)

13. Henri Bergson, Testament, cité par Floris Delattre, « Les dernières années d’Henri Bergson », Revue philosophique de la France et de l’étranger, n° 131, 1941, p. 136.

14. Marcel Proust, Jean Santeuil, Pléiade, p. 478.

15. Jean-Yves Tadié, entretien avec Pierre Assouline et Antoine Compagnon, vidéo en ligne, Le premier kaddish de Proust, sur le site d’Akadem, akadem.org .

16. Sous la direction Isabelle Cahn, Marcel Proust du côté de la mère, dossier de presse de l’exposition, repris sur les panneaux informatifs du musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris, mahj.org .