La course à la Maison Blanche bat son plein. Cette semaine, dans la nuit de ce mercredi à jeudi, aura lieu à Houston la 3e série de débats télévisés entre les candidats concourant pour les primaires du Parti Démocrate. Joe Biden, l’ancien vice-Président, fait figure de favori. Mais comme tous les favoris, tel Hillary Clinton il y a quatre ans, il est la cible de tous les autres. De plus, son positionnement centriste, sa longue carrière, son âge (76 ans) qui le placerait comme le premier octogénaire en poste s’il remportait l’élection, tout conspire à en faire, au jeu des comparaisons idiotes, une sorte d’Alain Juppé, presqu’élu mais peu enthousiasmant, des primaires démocrates. Sur sa gauche, la sénatrice Elizabeth Warren («J’ai un plan»), combattive et articulée, le dispute au vétéran Bernie Sanders, tandis que s’ébrouent une demi-douzaine de figures moins marquantes dans leur sillage.

Cela ne pourrait être qu’un épisode de plus, dans la traditionnelle course d’obstacles américaine, avec ses rituels bien établis. Mais il se trouve qu’une modification, conjoncturelle, et peut-être structurelle, est à l’oeuvre. Il y a quatre ans, après sa défaite, Bernie Sanders, alors adversaire d’Hillary Clinton, avait accusé les instances démocrates de partialité envers sa rivale dans l’organisation des primaires démocrates. Le DNC (Democratic National Party) est donc revenu cette année avec des règles inédites et supposément transparentes. Face au trop plein de candidats à l’investiture pour battre Trump, le DNC a imposé un nouveau code pour la compétition. D’abord très lâche – 25 candidats lors de la première série de débats télévisés – la maille du filet du parti se resserre, et ils ne sont plus que dix demain, et ainsi de suite pour atteindre un quota plus maniable de candidats. Les critères de sélection de ce tri progressif ? Le DNC a fixé des pré-requis sophistiqués qui tiennent principalement compte des donateurs, du montant des dons et de leur répartition géographique.

A priori, voilà un principe de décantation de bon sens. Mais, selon bon nombre d’analystes, cet impératif qui pèse sur les candidats, celui de récolter des dons au niveau national remodèle complètement leur profil, et donc l’issue de la course. Auparavant, un bon candidat démocrate était typiquement un gouverneur. Le sénateur Barack Obama mis à part, qui a explosé les usages grâce à son charisme, un bon candidat, comme Bill Clinton ou Jimmy Carter, se forgeait une image de modéré efficace et étincelant dans son Etat lors de son mandat de gouverneur ; créait un début de sensation nationale ; et disposait de l’ensemble des primaires pour émerger peu à peu : Bill Clinton, d’abord battu, s’étant auto-intitulé le «come-back kid», le revenant. Son ancrage local, son expérience politique, son côté pragmatique, tout cela forgeait une stature terriblement efficace pour affronter un Républicain prompt à repeindre tout démocrate en idéologue, intellectuel, ou débutant. Bien entendu, la recette ne marchait pas à tous les coups, comme ce fut le cas pour le pourtant «kennedyesque» gouverneur Howard Dean du Vermont.

Or, les nouvelles règles démocrates rendent quasi impossible l’émergence d’un tel profil. Il faut passer du temps dans les médias à Washington pour faire rentrer l’argent, et le temps vous est compté : vous ne pouvez plus perdre l’Iowa avant de vous refaire lors d’un «Super Mardi». Ainsi les gouverneurs du Colorado ou de l’Etat de Washington, qui auraient pu être de nouveaux Bill Clinton (centristes, affables, solides), ont dû dernièrement se retirer. Prenez le très intelligent, très jeune, et assez bluffant Pete Buttigieg, maire d’une petite ville, ancien vétéran de l’armée, homosexuel, sur-diplômé, progressiste et intellectuel : malgré son charisme, il plafonne dans les sondages. En réalité, les règles du DNC favorisent des candidats ayant, dès leur entrée dans la primaire, la plus grande visibilité (tel Joe Biden, ancien vice-Président), le plus d’identité politique (comme Elizabeth Warren) ce qui, in fine, risque de condamner les démocrates à choisir entre des candidats soit très expérimentés, soit très à gauche. Même la relativement inconnue et centriste Kamala Harris, sénatrice de Californie, après un coup d’éclat lors des premiers débats, semble avoir perdu son «momentum».

Cause ou conséquence de l’affaiblissement idéologique des démocrates ? Est-ce surtout l’époque qui a changé ? Est-ce que les électeurs du Parti tiraillés entre deux pôles, soit l’efficacité face à Trump soit l’envie de révolutionner le monde, dilemme par ailleurs classique, n’auraient de toutes façons pas choisi le même genre de candidats, règles de sélection ou pas ? Nul ne peut le dire. Mais le risque, cette année, est incroyablement élevé. Choisir un mauvais candidat signifie réélire Donald Trump.

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